L’abbé Georgel. ( Mémoires , t. 1er, p
ORIGINE DE LA LIAISON
dique le printemps de 1768, sans doute sur la foi de la notoriété d’alors; des documents écrits prouvent qu’ici la voix publique ne se trompait pas. Les mémoires de fournisseurs conservés à la bibliothèque nationale au département des manuscrits montrent un changement subit dans la position de Jeanne Vaubernier.
Le 3 mars 1768, l’abbé Gomard et le sieur Rançon, sont habillés à ses frais de pied en cap, ce qui prouverait que l’abbé Gomard touchait de près à Jeanne Bécu et qu’il était très probablement son père naturel comme Rançon était son beau-père légal. Lu môme temps le roi emprunte par l'entremise de son notaire une somme de douze mille livres sous des noms supposés L
Cependant rien n’apparaît encore au dehors ; il est facile d’en comprendre le motif : des deuils continus se succèdent cette année à la cour. Le 8 mai, le prince de Lamballe expire, à Louveciennes, d’une maladie cruelle. L’agonie de la reine Marie, Leczzinska commence: elle succombe le 24 juin, les services funèbres se suivent, le roi quitte Versailles pour Marly, puis Marly pour Compiègne. Produire une nouvelle maîtresse dans de pareilles circonstances eût été d’une suprême inconvenance. 11 y eut quelques instants de mystère et de pudeur qui ne durèrent que trop peu, plusieurs mois à peine, mais cet intervalle dut etre pour Jeanne une épreuve pleine de périls. Louis XV était d’humeur changeante, il était blasé, environné de séductions de toutes sortes ; provoquer chez lui un
1. Constitution viagère du 19 avril 1768. Minutes de Lepot d’Auteuil. — Voy. à l’appendice.
caprice pouvait être facile, le prolonger et le transformer en une liaison durable, était tâche beaucoup plus ardue.
Il y avait à craindre la satiété qui suit toujours une passion satisfaite, les rivalités occultes, les révélations perfides. Par quel prestige la faveur de Jeanne Bécu a-t-elle échappé à ces nombreux écueils ? Les explications n’ont pas manqué aux pamphlétaires, les uns ont dit que l’enchanteresse avait le secret de certaines lotions balsamiques, d’autres qu’elle possédait tout l’art de sa profession à un degré inconnu d’un roi, on a répété aussi une plaisanterie du duc d’Ayen, qui avait le monopole des mots à effet. Nous ne croyons pas plus aux philtres de Jeanne qu’à l’inexpérience de Louis, c’est ailleurs qu’il faut chercher la solution du problème; un exemple abrégera la démonstration.
Mademoiselle de Romans, qui avait précédé mademoiselle Vaubernier, n’avait pas moins d’attraits qu’elle et elle était d’une honnêteté, d’une pureté qui manquaient à l’héroïne de Vaucouleurs 1 ; cependant, si elle évita le Parc-aux-Cerfs, elle ne put franchir les grilles du château de Versailles. Ses exigences, ses hauteurs, ses remords etsouvent ses pleurs lui aliénèrent bientôt l’esprit d’un amant mélancolique.
Jeanne Bécu avait, au contraire, un caractère soumis, une douce patience, une humeur libre et enjouée, elle n’en était plus d’ailleurs à pleurer sur sa vertu. Elle avait en outre un fond de bon sens naturel qui apparaîtra dans sa conduite aussi bien que dans ses
1. Inutile d’avertir que le mot héroïne est pris ici ironiquement.
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paroles et ses lettres, plus tard clans ses interrogatoires, ce qui fait dire à Louis XV, non pas «j’en suis épris » , mais « j’en suis content. » A ces heureuses qualités, il faut joindre le cercle des perfections physiques si bien décrites par Mirabeau.
« Elmire avait reçu de la nature un assortiment de beautés dans tous les genres, qui presque jamais ne se trouvent réunies dans le même individu, depuis ses superbes cheveux, si richement fournis et teints d'une si belle couleur, jusqu’aux pieds modelés de la main des Grâces... Ses formes si naturellement soutenues, une taille si agréablement dessinée, des bras si parfaitement arrondis, terminés par des mains si voluptueuses1... »
Ces lignes font bien comprendre l’enthousiasme de Louis XV. Les charmes qu’il n’avait pu analyser au premier- coup cl’œil, il les avait pressentis, il avait deviné juste. C’était pour lui la joie de l’amateur qui tombe en arrêt devant un chef-d’œuvre inespéré et ne doit qu’à lui-même une découverte sans prix. Il s’attacha d’autant plus à cette conquête, qu’elle était la sienne propre et qu’il ne la devait pas à la complaisance de ses proxénètes officiels. Peut-être est-ce là le secret de cette fascination, contre laquelle les Choiseulse liguèrent en vain, et virent échouer leurs efforts. Une passion sénile contrariée grandit par l’effet même de la contradiction. Ce stimulant ne manqua pas au vieux roi, grâce à la maladresse insigne de ceux qui se mêlaient d’intervenir dans ses amours; ils rendirent le mal incurable en voulant le guérir trop
1. Galerie des Dames nationalest portrait de Elmire (Madame du Barry).
vite , et avivèrent le feu au lieu de le laisser tomber et s’éteindre.
Louis XV, on le sait, avait été dans sa jeunesse d une beauté plastique remarquable ; les portraits de A an-Loo 1 attestent. Vieux, il avait encore conservé un grand air de dignité L En 1772, un touriste anglais, qui avait eu occasion de l’approcher, et qui a écrit SU1 ^L1i une page satirique, disait cependant « he bas a manly countenance, a penetrating eye and fine featuie, rather corpulent2... » « Il a une contenance mâle, un œil pénétrant, de beaux traits, un peu d’embonpoint, etc1... »
Au 1 apport de mademoiselle de la Neuville, madame du Barry prétendait avoir aimé Louis XV, d’amour tendre sans doute. Telle était aussi la prétention de madame de Pompadour3. Aimé ! le mot