‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 16 sur 89 · PREMIERE PARTIE l · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE l

sans un sou , ils ont la barbarie de me repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un instant qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route à pied , de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de monture. »

Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber quelques larmes en le finissant. Cette avanture me parut des plus extraordinaires et des plus touchantes.

« Je ne vous presse pas, lui dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires; mais, si je puis vous être utile à quelque chose, je m'oflre volontiers à vous rendre service.

— Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique : j'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis, qui me fera ( tenir quelques secours au Havre-de-Grace. Je ne suis embarrassé que pour m'y conduire, et pour procurer à cette pauvre créature , ajouta-

t'il en regardant tristement sa maîtresse , quelque soulagement sur la route,

— Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis fâché de ne pouvoir vous servir autrement. »

Je lui donnai quatre louis d'or, sans que les gardes s'en apperçussent : car je jugeois bien que, s'ils lui sçavoient cette somme, ils lui vendroient plus chèrement leurs secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux , pour l obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie.

« Ce n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé , que nous refusions de le laisser parler à cette fille; mais il voudroit être sans cesse auprès d'elle : cela nous est incommode, il est bien juste qu'il paye pour l'incommodité.

— Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudroit pour vous empêcher de la sentir. »

Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les lui donnai sur-le-champ.

Page 1