‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 3 sur 89 · ET I. ABBE PREVOST VII · texte numérisé non relu

ET I. ABBE PREVOST VII

grande idée dans toutes les figures divines et infernales; l'abbé Prévost, dans l'humilité de son génie, se contente de représenter sa conscience par la figure d'un ami.

Oui, l'abbé Prévost représente tour à tour dans sa vie Des Grieux et Tiberge; ces deux caractères de son roman peignent, avec tout l'accent de la vérité, les deux natures qui se combattaient sans relâche dans ce cœur si ardent et si faible! Des Grieux et Tiberge, c'est l'action et la réaction, le aux et le reflux, la folie qui s'échappe au galop comme la cavale sauvage, la raison qui la saisit à la crinière et la dompte en la caressant. L'abbé Prévost n'a pu exprimer les contradictions de son cœur qu'en se peignant sous deux figures contrastantes, le bien et le mal, la passion en révolte et la conscience qui s'humilie. C'est le livre de la vie.

L'abbé Prévost a écrit son roman à Londres pendant son exil, à l'âge où l'on se souvient, à l'âge où déjà on évoque le passé. Manon Lescaut est un souvenir, un souvenir du pays, mais surtout un souvenir du cœur. La preuve est à chaque page du livre, dans la vérité du récit, dans la vérité de la passion. Un rêveur n'arrive jamais là. Gœthe a peint Marguerite et Mignon sur la toile des visionnaires, l'abbé Prévost a mis toute sa jeunesse dans Manon Lescaut. Les plus

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beaux romans sont faits par la destinée, par le hasard, par Dieu lui-même : le meilleur romancier est celui qui se souvient. La preuve est aussi à chaque page de la vie de l'abbé Prévost, qui va sans cesse de Tiberge à Des Grieux et de Des Grieux à Tiberge.

Mais voyez son histoire.

François Prévost d'Exilés était né en avril 1697, à Hesdin, dans l'Artois. Son père, procureur du roi au bailliage, fut son premier maître. Il étudia bientôt sous les jésuites d'Hesdin, qui furent heureux d'avoir à leurs leçons un jeune esprit ardent et doux, plein de zèle pour l'Étude comme pour la Religion. Quand l'écolier eut quinze ans, son père l'envoya finir ses études à Paris, au collège d'Harcourt.

Dans ce premier voyage, il rencontra cette jolie Manon, si fraîche et si vive aux débuts du roman. Vous n'avez point oublié le charmant tableau de cette première rencontre. Le procureur du roi au bailliage voulait faire de son fils un abbé; les parents de Manon l'envoyaient à Amiens pour y être religieuse. Mais voilà que le futur abbé rencontre la future religieuse. Ce sont bien là les jeux de la destinée. L'écolier s'avança timidement vers celle qui était déjà « la maîtresse de son cœur », elle voulut bien remettre au lendemain son entrée au couvent,

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afin d'avoir le plaisir de souper avec celui qui parlait si bien de la tyrannie des parents et du bonheur d'aimer.

Qiie de fois l'abbé Prévost, dans son journal et dans ses lettres, parle de la vérité de son récit! « Rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration; je dis fidèle, jusque dans la relation des réflexions et des sentiments. « Tout est romanesque, mais tout est simple. Relisons les premières pages : Des Grieux se promène avec Tiberge ; arrive le coche d'Arras, naturellement la curiosité les conduit à l'hôtellerie où descendent les voyageurs. Manon apparaît à Des Grieux; elle est si charmante que cet adolescent qui jusque-là n'a jamais regardé une femme en face, « s'enflamme jusqu'aux transports » ; il ose lui parler ; elle lui apprend qu'elle va se faire religieuse : « L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardais ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. » Manon lui dit que c'était la volonté du ciel, et Des Grieux destiné lui-même à la vie religieuse, se met à combattre contre Dieu ; on sait le reste. Dieu, pour lui, c'est Manon; Dieu, pour elle, c'est Des Grieux. Aussi Des Grieux enlève Manon, si ce n'est Manon qui enlève Des Grieux. Tout cela est fait et dit à l'emporte-pièce; pas un mot

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de trop, mais pas un mot de moins. Pendant l'enlèvement « nos postillons et nos hôtes nous regardaient avec admiration ». Je le crois bien, des amoureux si amoureux, des amoureux si beaux et si jeunes. Aussi , qui donc songera à s'émouvoir si à Saint-Denis ils oublient leurs projets de mariage, car il paraît qu'ils en avaient parlé? « Nous fraudâmes les droits de l'Église et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion. » Et quelle lune de miel 1 Mais au dernier quartier, trois semaines après , un croissant fatal toucha le front de Des Grieux, Manon avait déjà rencontré un fermier général. Et Des Grieux pleura toutes ses larmes. Comme on sent bien que ces larmes-là sont versées par l'abbé Prévost.

Cependant l'abbé Prévost arriva au collège d'Harcourt , mais dans quel couvent alla se perdre Manon?

Les jésuites, émerveillés de l'intelligence de Prévost, de sa douceur, du charme de sa figure, le caressèrent et le décidèrent au noviciat. Son cœur battait sans doute au souvenir de Manon. Cette image si fraîche et si souriante lui apparaissait à la porte du monde. Mais Dieu parlait plus haut que Manon. Cependant un matin, à peine avait-il seize ans, accoudé sur un in-folio, il entend la vitre qui résonne aux

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battements d'ailes d'un oiseau. C'était une hirondelle qui se trompait de fenêtre pour bâtir son nid.

Il n'en fallut pas davantage pour changer la vie du studieux écolier; il ouvrit la fenêtre : au-dessus des toits, il vit le ciel, le soleil, un bouquet d'arbres que le vent agitait. Il se remit à étudier; mais la cellule où il était lui parut tout d'un coup si triste, si sombre, si désolée, qu'il s'enfuit comme l'hirondelle — vers les printemps !

Quand il se vit dans la rue, il se demanda où il allait, avec un peu d'effroi, en songeant à la sévère figure de son père. Il se dit qu'il n'oserait jamais le revoir; il n'osa même pas lui écrire. Chercha-t-il Manon dans ce dédale des passions humaines qu'on appelle Paris? Il ne l'a pas dit; il est permis de douter qu'il ait été fidèle au souvenir de ce premier amour. Dans sa soudaine échappée, s'il avait retrouvé celle qu'il appelait M"" Lescaut, comme il eût éprouvé avec délices « la douceur de se laisser vaincre «! car il se croyait encore tout à Dieu.

On voit que chez Prévost le roman de la vie commence de bonne heure. On n'a pas le mot à mot de cette page de sa jeunesse. On sait seulement qu'après quelques jours de poétique vagabondage dans Paris, il s'enrôla comme

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simple volontaire, espérant faire son chemin dans l'armée. Il se conduisit vaillamment, mais ne fit pas fortune. Il assista aux dernières batailles de Louis XIV. Il vit finir la guerre sans espoir de gagner un grade; ne voulant pas, dans son- ardeur pétulante, rester soldat durant la paix, il courut s'enfermer à La Flèche, chez les pères jésuites. Il voulait déjà renoncer aux séductions et aux vanités du monde.

Touché des remontrances de son père, croyant entendre Dieu qui parlait à son cœur, il jura de vivre désormais dans la solitude d'un cloître. Tant que l'hiver dura, il se complut dans cette vie de travail et de contemplation. Les tristesses de novembre, les neiges de janvier achevèrent de le fortifier dans ses sages résolutions; il voulait savourer longtemps les austères voluptés, les lis sans parfum cueillis au pied de la croix. Mais revint le printemps. « Je suis perdu ! » s'écria Prévost au premier rayon de soleil qui tomba sur son front. Les hirondelles étaient revenues! Il alla se confesser au directeur : « Mon père, voilà encore mon cœur qui s'ouvre aux séductions du monde. Sauvez-moi, empêchez-moi d'entendre toutes ces joies trompeuses qui m'appellent à ma perte. Je veux vivre avec vous, vivre pour Dieu, dans les voies sacrées où vous marchez. »

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Après cette confession, Prévost s'engagea par serment dans l'ordre des Pères jésuites. Durant quelques jours, une ferveur renaissante enflamma son cœur et son esprit; il composa une ode à saint François-Xavier; mais l'ode fut à peine rimée que cette belle ferveur s'évanouit. « Je reconnus que ce cœur si vif était encore brûlant sous la cendre. Mes livres étaient des amis, mais ils étaient morts comme moi. » L'image de Manon était revenue flotter sous ses yeux, comme une fée qui promet les enchantements; il avait entendu la voix— de cette charmeuse perdue dans les écueils. Elle lui criait : « Viens! viens! viens! » Il se jetait à genoux, il appuyait son front sur le marbre de l'autel, il voulait éteindre sa lèvre sur la croix; mais qu'avait-il rencontré, le rêveur profane? la lèvre fraîche et parfumée de Manon. « Non, s'écria-t-il, non, je ne suis pas né pour prier, mais pour aimer; l'ombre du cloître est un manteau de plomb trop lourd pour mes épaules. O mon Dieu! accordez-moi un peu de soleil et un peu d'amour : ce n'est point un suaire qu'il faut sur mon cœur, c'est un cœur qui bat'. »

1 . « Je n'étais nullement propre à l'état monastique, et tous ceux qui ont eu le secret de ma vocation n'en ont jamais bien auguré. »

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Et, disant ces mots, il voyait s'avancer vers lui, dans toute la grâce et dans tout l'attrait de ses seize ans, cette fraîche beauté qui avait soupe avec lui à Amiens et fraudé les droits de l'église à Saint-Denis. «. Je la retrouverai! » ditn en tendant les bras. Il était dans la cour de l'abbaye. Voyant la porte ouverte, il partit sans avertir personne. Une seconde fois il quitta Dieu pour le monde.

Il avait appris pendant sa première campagne que Manon ne suivait pas mieux que lui le vœu de ses parents; un soldat d'Amiens lui dit que cette jolie fille était toujours à Paris, vivant sur le capital et sur les revenus de sa beauté. Prévost courut à Paris. Que n'eût-il pas donné pour la revoir, dût-il la reperdre aussitôt, cette charmante créature toute de séduction et de perversité, qu'il avait embellie encore dans sa poétique imagination ? La retrouva-t-il parmi toutes celles qu'il a si bien peintes dans « les Soupers de Paris » '. Il reprit du service pour

I . Ne la reconnaît-on pas parmi les demoiselles X, XI, XII et XIII dans un souper à la petite maison du chevalier ***? M"" XIII ressemble furieusement à Manon par « la magie des yeux d'où se répandaient mille charmes », par cette bouche entr'ouverte « pour montrer ces dents si petites et si blanches », par ce « front étroit où les

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vivre à sa guise « des hasards de l'amour ». Ne faudrait-il pas dire : des amours de hasard? Cette fois, grâce à quelque protection, il partit pour la guerre avec un grade. Ce fut la période de sa vie la plus romanesque, la plus aventureuse, la plus singulière.

On a conservé quelques pages et quelques lettres de lui sur sa vie de soldat. « Quatre années se passèrent à ce métier des armes. Vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la sagesse demandait bien des précautions qui m'échappèrent. Je laisse à juger quels devaient être, depuis l'âge de vingt à vingt-cinq ans, le cœur et les sentiments d'un homme qui a composé le Clévdand à trente-cinq ou trente-six ans. »

Longtemps, en vain, il chercha Manon; Manon, la seule qui ait charmé ses yeux et parlé à son âme. Ne pouvant la trouver, il tente de se tromper lui-même : l'une sourit comme Manon, l'autre en a tous les dehors; mais il a beau s'aveugler et s'étourdir, son cœur ne veut pas les reconnaître, tous ces méchants portraits qui

cheveux étaient placés divinement », par ces tempes expressives « où serpentaient deux belles veines », par ces « mains enfantines qu'on aurait cru volées à quelque statue de l'Amour ». [Lettre au prince de Conti.)

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ne rappellent la figure aimée que pour la faire regretter davantage. En vain il veut abuser son cœur: on n'abuse pas la passion.

Un jour, il n'y pensait plus, tant il était emporté par le courant des folles aventures, il soupait au célèbre cabaret de la Cornemuse en joyeuse compagnie ; dans la salle voisine on soupait plus bruyamment encore. Il écoute les éclats de rire, les gais propos, les refrains gaulois; il se lève de table, s'approche de la porte et jette un regard surpris sur ce spectacle animé.

Parmi les trois ou quatre femmes qui trinquaient et chantaient, dans les fumées du vin de Champagne, il en voit une plus belle et non moins folle que les autres. « C'est elle ! » s'écrie-t-il pâle et frappé au cœur. Il entre résolument, l'épée à la main, prêt à tout. Les hommes étaient ivres au point qu'ils ne s'occupèrent pas de lui. « C'est toi! c'est vous! » dit-il en s'arrêtant devant celle qu'il cherchait depuis si longtemps. La belle fille se mit à rire aux éclats. « J'en connais plus d'un, répondit-elle; mais pour vous, je ne vous connais pas. — Ah! tu ne me connais pas? dit-il en l'entraînant dans le fond de la salle. Et pourtant je t'ai aimée plus que ma vie, je t'ai aimée au pied de la croix, au champ de bataille, partout où j'ai porté mon cœur! Ah! tu ne me reconnais pas! et moi je

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