‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 30 sur 89 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

« Tu sçauras donc, reprit mon père, puisque tu l'ignores, que M. B... a gagné le cœur de v ta princesse : car il se mocque de moi , de pré- ' tendre me persuader que c'est par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever. C'est bien d'un homme tel que lui, de qui d'ailleurs je ne suis pas connu, qu'il faut attendre des sentimens si nobles. Il a sçu d'elle que tu es mon fils; et, pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le lieu de ta demeure et le désordre où tu vivois, en me faisant entendre qu'il falloit main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me faciliter les moyens de te saisir au collet; et c'est par sa direction et celle de ta maîtresse même que ton frère a ■■ trouvé le moment de te prendre sans verd. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe. Tu sçais vaincre assez rapidement, chevalier; mais tu ne sçais pas conserver tes conquêtes. »

Je n'eus pas la force de soutenir plus longtems un discours dont chaque mot m'avoit percé le cœur. Je me levai de table , et je n'avois pas fait quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans senti- ' ment et sans connoissance. On me les rappella

par de prompts secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs , et la bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans l'entendre. Je me jettai à ses genoux; je le conjurai, en joignant les mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B...

« Non, disois-je, il n'a pas gagné le cœur de Manon; il lui a fait violence; il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peutêtre forcée brutalement. Manon m'aime. Ne le sçais-je pas bien? Il l'aura menacée, le poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t'il pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! O dieux! dieux! seroit-il possible que Manon m'eût trahi et qu'elle eût cessé de m'aimer ! »

Comme je parlois toujours de retourner prompteraent à Paris, et que je me levois même à tous momens pour cela, mon père vit bien que, dans le transport où j'étois, rien ne seroit capable de m'arrêter. Il me conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques

avec moi pour me garder à vue. Je ne me possédois point. J'aurois donné mille vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que, m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permeitroit pas aisément de sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres. Ne voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai par mille sermens à faire un jour leur fortune s'ils vouloient consentir à mon évasion. Je les pressai, je les caressai, je les menaçai ; mais cette tentative fut encore inutile. Je perdis alors toute espérance ; je résolus de mourir, et je me jettai sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie.

Je passai la nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations; il m'ordonna si absolument de manger quelque chose que je le fis par respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent pendant lesquels je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuoit toujours de m'apporter les raisons

qui pouvoient me ramener au bon sens et m'in-

; spirer du mépris pour l'infidelle Manon. Il est

certain que je ne l'estimois plus : comment au-

I rois-je estimé la plus volage et la plus perfide

' de toutes les créatures? Mais son image, les

traits charmans que je portois au fond du cœur,

y subsistoient toujours. Je me sentois bien,

« Je puis mourir, disois-je, je le devrois même, après tant de honte et de douleur; mais je souffrirois mille morts sans pouvoir oublier l'ingrate Manon. »

Mon père étoit surpris de me voir toujours si fortement touché; il me connoissoit des principes d'honneur; et, ne pouvant douter que sa trahison ne me la fit mépriser, il s'imagina que ma constance venoit moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture.

« Chevalier, me dit-il, j'ai eu dessein jusqu'à présent de te faire porter la croix de Malte ; mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une qui

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