‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étude (volume 2)Chapitre 36 sur 89 · PREMIERE PARTIE bl · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE bl

mon silence continuoit, elle mit la main devant ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un ton timide, qu'elle confessoit que son infidélité méritoit ma haine, mais que, s'il étoit vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avoit eu aussi bien de la dureté à laisser passer deux ans sans prendre soin de m'informer de son sort , et qu'il y en avoit beaucoup encore à la voir dans l'état où elle étoit en ma présence sans lui dire une parole. Le désordre de mon âme en l'écoutant ne sçauroit être exprimé.

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n'eus pas la force d'achever. Enfin je fis un effort pour m'écrier douloureusement : « Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! »

Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendoit point justifier sa perfidie.

« Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore.

— Je prétens mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive.

— Demande donc ma vie, infidelle ! repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir; demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier: car mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. »

A peine eus-je achevé ces derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'em- \ brasser. Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondois encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j'avois été, aux mouvemens tumultueux que je sentois renaître! J'en étois épouvanté. Je frémissois, comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur secrette, dont on ne se remet qu'après avoir considéré long-tems tous les environs.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes :

« Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d'un œil triste, je ne m'étois pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il

VOUS étoit bien facile de tromper un cœur dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettoit toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait gueres de la même trempe que le mien. Dites-moi du moins si vous l'avez quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramené aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus charmante que jamais; mais, au nom de toutes les peines que j'ai souffertes pour vous ! belle Manon, dites-moi si vous serez y plus fidelle. »

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de sermens, qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable.

« Chère Manon ! lui dis-je avec un mélange prophane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je ■ • • me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le pré-

vois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour? Les faveurs de la Fortune ne me touchent point; la gloire me paroît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique, étoient de folles imaginations; enfin tous les biens differens de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables, puisqu'ils ne sçauroient tenir un moment dans mon cœur contre un seul de tes regards. »

En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus être informé de quelle manière elle s'étoit laissée séduire par B... Elle m'appris que, l'ayant vûç à sa fenêtre, il étoit devenu passionné pour elle; qu'il avoit fait sa déclaration en fermier général , c'est-àdire en lui marquant dans une lettre que le payement seroit proportionné aux faveurs ; qu'elle avoit capitulé d'abord , mais sans autre dessein que de tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire vivre commodément; qu'il l'avoit éblouie par de si magnifiques promesses qu'elle s'étoit laissée ébranler par degrés; que je devois juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avoit

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