PREMIERE PARTIE 8l
point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la compassion. Le cœur, qui se ferme avec tant de soin au reste des hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur s'épanouit à la lumière du soleil , dont elle n'attend qu'une douce influence.
Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'ètre souvenu si à propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir avant la fin du jour. Je retournai sur-lechamp au logis pour lui écrire un mot et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui recommandois le silence et la discrétion, comme un des plus importans services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires. La joie que l'espérance de le voir m'inspiroit effaça les traces du chagrin que Manon n'auroit pas manqué d'appercevoir sur mon visage. Je lui parlai de notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devoit point l'allarmer ; et, Paris étant le lieu du monde où elle se voyoit avec le plus de plaisir, elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il étoit à propos d'y de-
meurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques légers effets de l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de Tiberge, qui me promettoit de se rendre au lieu de l'assignation. J'y courus avec impatience. Je sentois néanmoins quelque honte d'aller paroître aux yeux d'un ami dont la seule présence devoit être un reproche de mes désordres , mais l'opinion que j'avois de la bonté de son cœur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse.
Je l'avois prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y étoit avant moi. Il vint m'embrasser aussi-tôt qu'il m'eut apperçu. Il me tint. l serré long-tems entre ses bras, et je sentis mon ' visage mouillé de ses larmes. Je lui dis que je r>.[ ne me présentois à lui qu'avec confusion, et que je portois dans le cœur un vif sentiment de mon ingratitude; que la première chose dont je le conjurois étoit de m'apprendre s'il m'étoit encore permis de le regarder comme mon ami, après avoir mérité si justement de perdre son estime et ^on affection. Il me répondit du ton le plus tendre que rien n'étoit capable de le faire renoncer à cette qualité; que mes malheurs mêmes, et, si je lui permettois de le dire, mes
fautes et mes désordres, avoient redoublé sa tendresse pour moi; mais que c'étoit une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la sent pour une personne cliere qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir la secourir.
Nous nous assîmes sur un banc.
« Hélas ! lui dis-je avec un soupir parti du fond du cœur, votre compassion doit être excessive, mon cherTiberge, si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse ; mais l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que vous faites pour en être attendri. »
Il me demanda, comme une marque d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'étoit arrivé depuis mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis, et, loin d'altérer quelque chose à là vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle m'inspiroit. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du destin , qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse
de les prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes craintes, du désespoir où j'étois deux heures avant que de le voir, et de celui dans lequel j'allois retomber si j'étois abandonné par mes amis aussi impitoyablement que par la Fortune ; enfin j'attendris tellement le bon Tiberge que je le vis aussi affligé par la compassion que je l'étois par le sentiment de mes peines. Il ne se lassoit point de m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation; mais, comme il supposoit toujours qu'il falloit me séparer de Manon , je lui i fis entendre nettement que c'étoit cette sépara- I tion même que je regardois comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étois disposé à souffrir non-seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que tous mes maux ensemble.
« Expliquez-vous donc, me dit-il; quelle espèce de secours suis-je capable de vous donner, si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? »
Je n'osois lui déclarer que c'étoit de sa bourse que j'avois besoin. Il le comprit pourtant à la