PREMIERE PARTIE
celle d'un homme de néant, il leur dit que i'étois dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les traitai magnifiquement On s'entretint long-tems de la gentillesse de ma figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avoit beaucoup à espérer de moi, parce que, ayant quelque chose dans la physionomie qui sentoit l'honnête homme, personne ne se défieroit de mes artifices. Enfin, on rendit grâces à M. Lescaut d'avoir procuré à l'ordre un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner pendant quelques jours les instructions nécessaires. Le principal théâtre de mes exploits devoit être l'hôtel de Transilvanie, où il y avoit une table de pharaon dans une salle, et divers autres jeux de cartes et de dez dans la galerie. Cette académie se tenoit au profit de M. le prince de R..., qui demeuroit alors à Clagny, et la plupart de ses officiers étoient de notre société. Le dirai-je à ma honte? je profitai en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et, m'aidant fort bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotois assez légèrement pour
go HISTOIRE DE MANON LESCAUT
tromper les yeux des plus habiles et ruiner sans affectation quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort les progrès de ma fortune que je me trouvai en peu de se- I maines des sommes considérables, outre celles ■ que je partageois de bonne foi avec mes associés. Je ne craignis plus alors de découvrir à Manon notre perte de Chaillot ; et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air d'opulence et de sécurité. Tiberge n'avoit pas manqué, pendant ce temslà, de me rendre de fréquentes visites. Sa morale ne finissoit point. Il recommençoit sans cesse à me représenter le tort que je faisois à ma conscience, à mon honneur et à ma fortune. Je recevois ses avis avec amitié, et, quoique je n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui sçavois bon gré de son zèle, parce que j'en connoissois la source. Quelquefois je le raillois agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres prêtres, qui sçavent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice.