LA SURPRISE
porte de la chambre étant fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue; mais il entra suivi de deux archers, et, s'étant informé inutilement de ce qu'étoit devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour tirer d'elle quelque lumière. 11 monte à l'appartement, toujours accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit; il ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue.
« O Dieu! c'est le vieux G... M... », dis-je à Manon.
Je saute sur mon épée. Elle étoit malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent mon mouvement, s'approchèrent aussi-tôt pour me là saisir. Un homme en chemise est sans résistance. Ils m'ôterent tous les moyens de me défendre.
G... M..., quoique troublé par ce spectacle, ne tarda point à me reconnoître. Il remit encore plus aisément Manon.
« Est-ce une illusion ? nous dit-il gravement : ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon Lescaut ? »
J'étois si enragé de honte et de douleur que je ne lui fis pas de réponse. Il parut rouler pen-
6o HISTOIRE DE MANON LESCAUT
dant quelque tems diverses pensées dans sa tête, et, comme si elles eussent allumé tout d'un coup sa colère, il s'écria, en s'adressant à moi :
« Ah ! malheureux, je suis sûr que tu as tué mon fils ! »
Cette injure me piqua vivement.
« Vieux scélérat, lui répondis-je avec fierté, si j'avois eu à tuer quelqu'un de ta famille, c'est par toi que j'aurois commencé.
— Tenez-le bien, dit-il aux archers. Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre demain s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait.
— Tu me feras pendre? repris-je. Infâme ! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au gibet. Apprens que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le tien. Oui, ajoûtai-je, je sçais ce qui est arrivé à ton fils, et, si tu m'irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu'il soit demain, et je te promets le même sort après lui. »
Je commis une imprudence en lui confessant que je sçavois où étoit son fils; mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il appela aussi-tôt cinq ou six autres archers qui l'attendoient à la porte , et il leur ordonna de
SECONDE PARTIE bl
s'assurer de tous les domestiques de la maison.
<( Ha! monsieur le chevalier, reprit-il d'un ton railleur, vous sçavez où est mon fils, et vous le ferez étrangler, dites-vous? Comptez que nous y mettrons bon ordre. »
Je sentis aussi-tôt la faute que j*avois commise. Il s'approcha de Manon, qui étoit assise sur le lit en pleurant; il lui dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avoit sur le père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisoit. Ce vieux monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle.
« Garde-toi de la toucher, m'écriai-je : il n'y auroit rien de sacré qui pût te sauver de mes mains. »
Il sortit en laissant trois archers dans la chambre, ausquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos habits.
Je ne sçais quels étoient alors ses desseins sur nous. Peut-être eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où étoit son fils. Je méditois, en m'habillant, si ce n'étoit pas le meilleur parti. Mais, s'il étoit dans cette disposition en quittant notre chambre, elle étoit bien changée lorsqu'il y revint. Il étoit allé interroger les do-
mestiques de Manon, que les archers avoient arrêtés. Il ne put rien apprendre de ceux qu'elle avoit reçus de son fils; mais, lorsqu'il sçut que Marcel nous avoit servis auparavant, il résolut de le faire parler en l'intimidant par des menaces. C'étoit un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce qu'il avoit fait à l'Hôpital pour délivrer Manon, joint à la terreur que G... M... lui inspiroit, fit tant d'impression sur son esprit foible qu'il s'imagina qu'on alloit le conduire à la potence ou sur la roue. Il promit de découvrir tout ce qui étoit venu à sa connoissance, si l'on vouloit lui sauver la vie. G... M... se persuada là-dessus qu'il y avoit quelque chose dans nos affaires de plus sérieux et de plus criminel qu'il n'avoit eu lieu jusquelà de se le figurer. Il offrit à Marcel non-seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession. Ce malheureux lui apprit une partie de notre dessein , sur lequel nous n'avions pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il devoit y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignoroit entièrement les changemens que nous y avions faits à Paris ; mais il avoit été informé, en partant de Chaillot, du plan de
l'entreprise et du rôle qu'il j devoit jouer. Il lui déclara donc que notre vue étoit de duper son fils, et que Manon devoit recevoir ou avoit déjà reçu dix mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneroient jamais aux héritiers de la maison de G... M...
Après celte découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans notre chambre. Il passa sans parler dans le cabinet, où il n*eut pas de peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage enflammé, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il nous accabla de reproches outrageans. II fit voir de près à Manon le collier de perles et les bracelets.
« Les reconnoissez-vous? lui dit-il avec un souris mocqueur. Ce n'étoit pas la première fois que vous les eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi. Ils étoient de votre goût, ma belle, je me le persuade aisément. Les pauvres enfans ! ajoûtat'il : ils sont bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons. »
Mon cœur crevoit de rage à ce discours insultant. J'aurois donné pour être libre un moment... Juste Ciel! que n'aurois-je pas donné?
Enfin, je me fis violence pour lui dire, avec une modération qui n'étoit qu'un rafînement de fureur :
« Finissons, monsieur, ces insolentes railleries. De quoi est-il question? voyons, que prétendez-vous faire de nous?
— Il est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas au Châtelet. Il fera jour demain : nous verrons plus clair dans nos affaires, et j'espère que vous me ferez la grâce à la fin de m'apprendre où est mon fils. »
Je compris, sans beaucoup de réflexion, que c'étoit une chose d'une terrible conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet. \ J'en prévis en tremblant tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je reconnus qu'il falloit plier sous le poids de ma fortune et flater mon plus cruel ennemi pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je le priai d'un ton honnête de m'écouter un moment.
« Je me rens justice, monsieur, lui dis-je. Je
! confesse que la jeunesse m'a fait commettre de
'; grandes fautes, et que vous en êtes assez blessé
j pour vous plaindre. Mais^ si vous connoissez la
force de l'amour, si vous pouvez juger de ce
que souffre un malheureux jeune homme à qui l'on enlevé tout ce qu'il aime , vous me trouverez peut-être pardonnable d'avoir cherché le plaisir d'une petite vengeance, ou du moins vous me croirez assez puni par l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de supplice pour me forcer de vous découvrir où est monsieur votre fils. Il est en sûreté. Mon dessein n*a pas été dejui nuire, ni de vous offenser. Je suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit, si vous me faites la grâce de nous accorder la liberté. »
Ce vieux tigre, loin d'être touché de ma prière, me tourna le dos en riant. Il lâcha seulement quelques mots pour me faire comprendre qu'il sçavoit notre dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardoit son fils, il ajouta brutalement qu'il se retrouveroit assez, puisque je ne l'avois pas assassiné.
« Conduisez-les au petit Châtelet, dit-il aux archers, et prenez garde que le chevalier ne vous échappe. C'est un rusé, qui s'est déjà sauvé de Saint-Lazare. »
Il sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez vous imaginer.