MORT DE MANON
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à son oncle de quelle manière les choses s'étoient passées entre nous, et sa générosité le porta sur-le-champ à publier les effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence avec Manon me fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il étoit trop tard pour envoyer sur mes traces, mais le lendemain et le jour suivant furent employés à me poursuivre. On me trouva sans apparence de vie sur la fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant presque nud et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse été volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du transport réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai en ouvrant les yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivans firent connoître que j'étois encore en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop heureux.
Je ne laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon procès fut instruit; et, comme Manon ne paroissoit point, on m'accusa de m'être défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je racontai naturellement ma pitoyable avanture. Synnelet, malgré les transports de douleur où ce récit le jetta, eut la
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générosité de solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étois si foible qu'on fut obligé de me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois mois par une violente maladie.
Ma haine pour la vie ne diminuoit point; j'invoquois continuellement la mort, et je m'obstinai long-tems à rejetter tous les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur, avoit dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtimens. Il m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeller des idées dignes de ma naissance et de mon éducation. La tranquillité ajant commencé à renaître un peu dans mon ame, ce changement fut suivi de près par ma guérison. Je me livrai entièrement aux inspirations de l'honneur, et je continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de France qui vont une fois chaque année dans cette partie de l'Amérique. J'étois résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avoit pris soin de faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable.
E fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant seul un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires de commerce amenoient au nouvel Orléans. J'étois attentif au débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en reconnoissant Tiberge parmi ceux qui s'avançoient vers la ville. Ce fidèle ami me remit de loin , malgré les changemens que la tristesse avoit faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage avoit été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France; qu'ayant reçu la lettre que je lui avois écrite du Havre, il s'y étoit rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandois; qu'il avoit ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ, et qu'il seroit parti sur-le-champ pour me suivre II. 18
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s'il eût trouvé un vaisseau prêt à faire voile; qu'il en avoit cherché pendant plusieurs mois dans divers ports, et qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levoit l'ancre pour la Martinique, il s'y étoit embarqué, dans l'espérance de se procurer de là un passage facile au nouvel Orléans; que, le vaisseau malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols, et conduit dans une de leurs isles, il s'étoit échappé par adresse, et qu'après diverses courses il avoit trouvé l'occasion du petit bâtiment qui venoit d'arriver, pour se rendre heureusement près de moi.
Je ne pouvois marquer trop de reconnoissance pour un ami si généreux et si constant. Je le conduisis chez moi; je le rendis le maître de tout ce que je possédois; je lui appris tout ce qui m'étoit arrivé depuis mon départ de France; et, pour lui causer une joie à laquelle il ne s'attendoit pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avoit jettées autrefois dans mon cœur commençoient à produire des fruits dont il alloit être satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le dédommageoit de toutes les fatigues de son voyage.
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Nous avons passé deux mois ensemble au nouvel Orléans pour attendre l'arrivée des vaisseaux de France, et, nous étant enfin mis en mer, nous prîmes terre il y a quinze jours au Havre-de-Grace. J'écrivis à ma famille en arrivant. J'ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop de raison, que mes égaremens n'ayent contribué. Le vent étant favorable pour Calais, je me suis embarqué aussi-tôt, dans le dessein de me rendre, à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parens, où mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée.