‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étudeChapitre 51 sur 102 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

munes , c'étoit le vrai mo^^en d'achever ma perte; que de prétendre exercer seul, et sans être soutenu, les petits moyens qu'un habile homme employé pour corriger la Fortune, étoit un métier trop dangereux; qu'il y avoit une troisième voie, qui étoit celle de l'association ; mais que ma jeunesse lui faisoit craindre que messieurs les confédérés ne me jugeassent point encore les qualités propres à la ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès d'eux; et, ce que je n'aurois pas attendu de lui, il m'offrit quelque argent lorsque je me trouverois pressé du besoin. L'unique grâce que je lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon de la perte que j*avois faite et du sujet de notre conversation.

Je sortis de chez lui moins satisfait encore que je n'y étois entré. Je me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avoit rien fait pour moi que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture; et je craignois mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avoit faite de ne rien découvrir à Manon. J'avois lieu d'appréhender aussi, par la déclaration de ses sentimens, qu'il ne formât le dessein de tirer

8o HISTOIRE DE MANON LESCAUT

parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes mains, ou du moins en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à quelque amant plus riche et plus heureux Je fis là-dessus mille réflexions qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveller le désespoir où j'avois été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion pour obtenir de lui quelque secours d'argent; mais je me rappellai aussi-tôt que, malgré toute sa bonté, il m'avoit resserré six mois dans une étroite prison pour ma première faute; j'étois bien sûr qu'après un éclat tel que l'avoit dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiteroit beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pensées en produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt. Ce fut de recourir à mon ami Tiberge, dans lequel j'étois bien certain de retrouver toujours le même fond de zèle et d'amitié.

Rien n'est plus admirable et ne fait plus d'honneur à la vertu que la confiance avec laquelle on s'adresse aux personnes dont on connoît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a

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