‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étudeChapitre 66 sur 102 · PREMIERE PARTIE IO · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE IO

faire la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes.

« Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien éloigné, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous espérons qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent monsieur, ajoûta-t'il en se tournant vers moi ; faites bien votre profit d'un si bon modèle. »

Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'étois un joli garçon, mais qu'il falloit être sur mes gardes à Paris, où les jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l*assura que j'étois naturellement si sage que je ne parlois que de me faire prêtre, et que tout mon plaisir étoit à faire de petites chapelles.

a Je lui trouve l'air de Manon » , reprit le vieillard en me haussant le menton avec la inain.

Je répondis d'un air niais : « Monsieur, c'est que nos deux chairs se touchent de bien proche ; aussi j'aime ma sœur Manon comme un autre moi-même.

— L'entendez-vous? dit-il à Lescaut. Il a de

l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de monde.

— Ho ! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j'en trouverai. à Paris de plus sots que moi.

— Voyez, ajoûta-t'il, cela est admirable pour un enfant de province. »

Toute notre conversation fut à peu près du même goût pendant le souper. Manon, qui étoit badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui raconter sa propre histoire et le mauvais sort qui le menaçoit. Lescaut et Manon trembloient pendant mon récit, sur tout lorsque je faisois son portrait au naturel ; mais l'amour propre l'empêcha de s'y reconnoître, et je l'achevai si adroitement qu'il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi. On le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un besoin, nous vint joindre à la porte. Le carosse, qui nous attendoit trois ou quatre

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