‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étudeChapitre 70 sur 102 · PREMIERE PARTIE II · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE II

le succès de mon hipocrisie. J'observois soigneusement le visage et le discours du supérieur, pour m'assurer de ce qu'il pensoit de moi , et je me faisois une étude de lui plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il me fut aisé de reconnoître que j'étois parfaitement dans ses bonnes grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé à me rendre service. Je pris un jour la hardiesse de lui demander si c'étoit de lui que mon élargissement dépendoit. Il me dit qu'il n'en étoit pas absolument le maître , mais que, sur son témoignage, il espéroit que M. de G... M. ., à la sollicitation duquel M. le lieutenant général de police m'avoit fait renfermer, consentiroit à me rendre la liberté.

« Puis-je me flatter^ repris-je doucement, que deux mois de prison que j'ai déjà essuyés lui paroîtront une expiation suffisante ? »

Il me promit de lui en parler si je le souhaitois. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il m'apprit, deux jours après, que G... M... avoit été si touché du bien qu'il avoit entendu de moi que non-seulement il paroissoit être dans le dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avoit même marqué beaucoup d'envie

de me connoître plus particulièrement, et qu'il se proposoit de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne pût m'être agréable, je la regardai comme un acheminement prochain à ma liberté.

Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et moins sot qu'il ne l'avoit eu dans la maison de Manon. Il me tint quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite; il ajouta, pour justifier apparemment ses propres désordres, qu'il étoit permis à la foiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature exige , mais que la friponnerie et les artifices honteux méritoient d'être punis. Je l'écoutai avec un air de soumission dont il parut satisfait. Je ne m'ofîençai pas même de lui entendre lâcher quelques railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon et sur les petites chapelles, dont il supposoit, me dit-il, que j'avois dû faire un grand nombre à Saint- Lazare, puisque je trouvois tant de plaisir à cette pieuse occupation. Mais il lui échappa, malheureusement pour lui et pour moi-même, de me dire que Manon en auroit fait aussi sans doute de fort jolies à l'Hôpital. Malgré le ^fré-

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