‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux précédée d'une étudeChapitre 96 sur 102 · U DCCC LXXIV · texte numérisé non relu

U DCCC LXXIV

DE

A présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui pouvoit .rester de chagrin à Manon. « Oublions nos terreurs passées, ma chère ame, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux que jamais. Après tout, l'Amour est un bon maître. La Fortune ne sçauroit nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. » Notre souper fut une vraie scène de joie. J*étois plus fier et plus content avec Manon et

mes cent pistoles que le plus riche partisan de Paris avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avois pas un seul à remplir. L'avenir même me causoit peu d'embarras. J'étois presque sûr que mon père ne feroit pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrois en droit d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le fond de mes richesses n'étoit que de cent pistoles. C'étoit assez pour attendre tranquillement une meilleure fortune, qui sembloit ne me pouvoir manquer, soit par mes droits naturels, ou par les ressources du jeu.

Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma situation, et, la force de l'honneur, autant qu'un reste de ménagement pour la police, me faisant remettre de jour en jour à renouer avec les associés de l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques assemblées moins décriées, où la faveur du sort m'épargna l'humiliation d'avoir recours à l'industrie. J'allois passer à la ville une partie de l'après-midi, et je revenois souper à Chaillot,

accompagné fort souvent de M. de T..., dont l'amitié croissoit de jour en jour pour nous. Manon trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia dans le voisinage avec quelques jeunes personnes que le printems y avoit ramenées. La promenade et les petits exercices de leur sexe faisoient alternativement leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avoient réglé les bornes, fournissoit aux frais de la voiture. Elles alloient prendre l'air au bois de Boulogne; et le soir, à mon retour, je retrouvois Manon plus belle, plus contente et plus passionnée que jamais.

Il s'éleva néanmoins quelques nuages qui semblèrent menacer l'édifice de mon bonheur; mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre de Manon rendit le dénouement si comique que je trouve encore de la douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agrémens de son esprit.

Le seul valet qui composoit notre domestique me prit un jour à l'écart pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avoit un secret d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement. Après quelques détours, il me

fit entendre qu'un seigneur étranger sembloit avoir pris beaucoup d'amour pour mademoiselle Manon. Le trouble de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. « En a-t'elle pour lui? » interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettoit pour m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit d'un air inquiet que sa pénétration n'avoit pas été si loin ; mais qu'ayant observé depuis plusieurs jours que cet étranger venoit assidûment au bois de Boulogne, qu'il y descendoit de son carosse, et que, s'engageant seul dans les contre-allées, il paroissoit chercher l'occasion de voir ou de rencontrer mademoiselle, il lui étoit venu à l'esprit de faire quelque liaison avec ses gens pour apprendre le nom de leur maître; qu'ils le traitoient de prince italien, et qu'ils le soupçonnoient eux-mêmes de quelque avanture galante; qu'il n'avoit pu se procurer d'autres lumières, ajouta-t'il en tremblant, parce que le prince, étant alors sorti du bois, s'étoit approché familièrement de lui et lui avoit demandé son nom; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il étoit à notre service, il Tavoit félicité d'appartenir à la plus charmante personne du monde.

J'attendois impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je le pressai en vain de continuer sans déguisement: il me protesta qu'il ne sçavoit rien de plus, et que, ce qu'il venoit de me raconter étant arrivé le jour précédent, il n'avoit pas revu les gens du prince. Je le rassurai non-seulement par des éloges, mais par une honnête récompense; et, sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai d'un ton plus tranquille de veiller sur toutes les démarches de l'étranger.

Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvoit lui avoir fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques réflexions, je revins de mes allarmes jusqu'à regretter d'avoir donné cette marque de foiblesse. Je ne pouvois faire un crime à Manon d'être aimée. Il y avoit beaucoup d'apparence qu'elle ignoroit sa conquête; et quelle vie allois-je mener si j'étois capable d'ouvrir si facilement l'entrée de mon cœur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état

b HISTOIRE DE MANON LESCAUT

de quitter Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je n'appris rien de nuisible à mon repos. L'étranger avoit reparu au bois de Boulogne, et, prenant droit de ce qui s'y étoit passé la veille pour se rapprocher de mon confident, il lui avoit parlé de son amour, mais dans des termes qui ne supposoient aucune intelligence avec Manon. Il l'avoit interrogé sur mille détails. Enfin il avoit tenté de le mettre dans ses intérêts par des promesses considérables, et, tirant une lettre qu'il tenoit prête, il lui avoit offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa maîtresse.

Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard , que Manon , pendant sa promenade, s'étoit écartée un moment de ses compagnes, et que l'étranger, qui a suivoit à peu de distance, s'étant approché d'elle au signe qu'elle lui en avoit fait, elle lui avoit remis une lettre qu'il avoit reçue avec des transports de joie. Il n'avoit eu le tems de les exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle s'étoit aussi-tôt dérobbée. Mais elle avoit paru d'une gaieté extraordinaire

pendant le reste du jour, et, depuis qu'elle étoit rentrée au logis, cette humeur ne l'avoit pas abandonnée. Je frémis sans doute à chaque mot.

« Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes yeux ne t'ayent pas trompé? »

Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je ne sçais à quoi les tourmens de mon cœur m'auroient porté si Manon , qui m'avoit entendu rentrer, ne fût venue au-devant de moi avec un air d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma réponse pour m'accabler de caresses; et, lorsqu'elle se vit seule avec moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenois de revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle me dit que depuis trois semaines je n'avois pas passé une journée entière avec elle, qu'elle ne pouvoit soutenir de si longues absences, qu'elle me demandoit du moins un jour par intervalles, et que dès le lendemain elle vouloit me voir près d'elle du matin au soir. « J'y serai, n'en doutez pas », lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu d'attention pour mon chagrin, et, dans le mouvement de sa joie, qui

me parut en effet d'une vivacité singulière, elle me fit mille peintures plaisantes de la manière dont elle avoit passé le jour.

« Étrange fille! me disois-je à moi-même : que dois-je attendre de ce prélude? » L'avanture de notre première séparation me revint à l'esprit. Cependant je croyois voir dans le fond de sa joie et de ses caresses un air de vérité qui s'accordoit avec les apparences.

Il ne me fut pas difficile de rejetter la tristesse dont je ne pus me défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir faite au jeu. J'avois regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'étoit gagner du tems pour mes délibérations. Ma présence éloignoit toutes sortes de craintes pour le lendemain ; et, si je ne remarquois rien qui m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étois déjà résolu de transporter, le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'ôtoit pas la douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.

A mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre appartement, elle ne prétendoit pas que j'en eusse l'air plus négligé, et qu'elle vouloit que mes cheveux fussent accommodés de ses propres mains. Je les avois fort beaux. C'étoit un amusement qu'elle s'étoit donné plusieurs fois. Mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en avois jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail , elle me faisoit tourner souvent le visage vers elle, et, s'appuyant des deux mains sur mes épaules, elle me regardoit avec une curiosité avide. Ensuite, exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisoit reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous occupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avoit pris m'avoit paru si naturel, et sa gaieté sentoit si peu l'artifice, que, ne pouvant concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon cœur et de me décharger d'un fardeau qui commençoit à me peser. Mais je me

lO HISTOIRE DE MANON LESCAUT

fiattois à chaque instant que l'ouverture viendroit d'elle, et je m'en faisois d'avance un délicieux triomphe.

Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et ma complaisance me faisoit céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint ^avertir que le prince de... demandoit à la voir. Ce nom m'échauffa jusqu'au transport.

« Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant. Qui? Quel prince? »

Elle ne répondit point à mes questions.

« Faites-le monter », dit-elle froidement au valet; et, se tournant vers moi :

(( Cher amant! toi que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur, je te demande un moment de complaisance. Un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois plus. Je t'en sçaurai gré toute ma vie. »

L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétoit ses instances, et je cherchois des expressions pour les rejetter avec mépris. Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une main mes cheveux, qui étoient flottans sur mes épaules, elle prit de l'autre son miroir de toilette, elle employa toute

sa force pour me traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet, et, l'ouvrant du genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit sembloit avoir arrêté au milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis, mais d'assez mauvaise mine. Dans l'embarras où le jettoit cette scène, il ne laissa pas de faire une profonde révérence. Manon ne lui donna pas le tems d'ouvrir la bouche. Elle lui présenta son miroir :

« Voyez, monsieur, lui dit-elle, regardezvous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour. Voici l'homme que j'aime et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites la comparaison vous-même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon cœur, apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de votre servante très-humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un des cheveux que je tiens. »

Pendant cette folle harangue, qu'elle avoit apparemment méditée, je faisois des efforts inutiles pour me dégager; et, prenant pitié d'un homme de considération , je me sentois porté à

réparer ce petit outrage par mes politesses Mais s'étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition.

« Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en effet les jeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étois figuré. »

Il se retira aussi-tôt sans jetter les yeux sur elle, en ajoutant, d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valoient pas mieux que celles d'Italie. Rien ne m'invitoit, dans cette occasion, à lui faire prendre une meilleure idée du beau sexe.

Manon quitta mes cheveux, se jetta dans un fauteuil, et fit retentir la chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus touché jusqu'au fond du cœur d'un sacrifice que je ne pouvois attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir obsédée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne , et lui avoir fait deviner ses sentimens par des grimaces, avoit pris le parti de lui en faire une déclaration ouverte, accompagnée

SECONDE PARTIE l5

de son nom et de tous ses titres, dans une lettre qu*il lui avoit fait remettre par le cocher qui la conduisoit avec ses compagnes ; qu'il lui promettoit au delà des monts une brillante fortune et des adorations éternelles ; qu'elle étoit revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette avanture, mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle n'avoit pu résister à son imagination ; qu'elle avoit offert au prince italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et qu'elle s'étoit fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot des lumières qui m'étoient venues par une autre voie, et l'ivresse de l'amour triomphant me fit tout approuver.

J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me frapper de ses plus rudes châtimens, le tems où ma fortune me sembloit le mieux établie. Je me croyois si heureux avec l'amitié de M. de T... et la tendresse de Manon qu'on n'auroit pu me faire comprendre que j'eusse à craindre quelque nouveau malheur. Cependant il s'en préparoit un si funeste qu'il

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m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Passy, et, par degrés, à des extrémités si déplorables que vous aurez peine à croire mon récit fidèle.

N jour que nous avions M. de T...

|à souper, nous entendîmes le bruit

d'un carosse qui s'arrêtoit à la porte de l'hôtellerie. La curiosité nous fit désirer de sçavoir qui pouvoit arriver à cette heure. On nous dit que c'étoit le jeune G... M..., c'està-dire le fils de notre plus cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avoit mis à Saint-Lazare et Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage.

(i C'est le Ciel qui me l'amené, dis-je à M. de T. ., pour le punir de la lâcheté de son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épées. »

M. de T..., qui le connoissoit, et qui étoit même de ses meilleurs amis, s'efforça de me faire prendre d'autres sentimens pour lui. Il m'assura que c'étoit un jeune homme très-aimable, et si peu capable d'avoir eu part à l'action de

ib HISTOIRE DE MANON LESCAUT

son père que je ne 1b verrois pas moi-même un moment sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât lui proposer de venir prendre place avec nous et de s'accommoder du reste de notre souper. Il prévint l'objection du péril où c'étoit exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous connoîtroit, nous n'aurions point de plus zélé défenseur.

Je ne fis difficulté de rien après de telles assurances; M. de T... ne nous l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions. Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il m'embrassa. Nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous appartenoit, et il mangea d'un appétit qui fit honneur à notre souper. Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa les jeux pour nous parler de l'excès où son père s'étoit porté contre nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. « Je les abrège, nous dit-il, pour ne pas renouveller un souvenir

qui me cause trop de honte. » Si elles étoient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien plus dans la suite , car il n'eut pas passé une demie-heure dans cet entretien, que je m'apperçus de l'impression que les charmes de Manon faisoient sur lui. Ses regards et ses manières s'attendrirent par degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours ; mais, sans être aidé de la jalousie, j'avois trop d'expérience en amour pour ne pas discerner ce qui venoit de cette source. Il nous tint compagnie pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être félicité de notre connoissance et nous avoir demandé la permission de venir nous renouveller quelquefois l'offre de ses services. Il partit le matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carosse.

Je ne me sentois, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avois plus de crédulité que jamais pour les sermens de Manon. Cette charmante créature étoit siabsolument maîtresse de mon ame que je n'avois pas un seul petit sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui faire un crime d'avoir plû au jeune G... M..,, j'étois ravi de l'effet de ses charmes,

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et je m'applaudissois d'être aimé d'une fille que tout le monde trouvoit aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller à la Comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revirit nous voir avant la fin de la semaine : nous le consultâmes là-dessus. Il vit bien qu'il falloit dire oui pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes d'y aller le même soir avec lui.

Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car, m'ayant tiré aussi-tôt en particulier :

« Je suis, me dit-il , dans le dernier embarras depuis que je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une suite. G... M... aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je suis son intime ami, et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes, et je les ai condamnées. J'aurois gardé son secret s'il n'avoit dessein d'employer pour plaire que les voies communes; mais il est bien informé de l'humeur de Manon. Il a sçu , je ne sçais d'où , qu'elle aime l'abondaiice et les

plaisirs; et, comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très-gros présent et par l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurois peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir; mais la justice s'est jointe en votre faveur à l'amitié, d'autant plus qu'ayant été la cause imprudente de sa passion en l'introduisant ici, je suis obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé. »

Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon étoit tel que G... M... se le figuroit, c'est-àdire qu'elle ne pouvoit supporter le nom de la pauvreté.

« Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de m'abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne crains qu'une chose, ajoûtai-je, c'est que G... M... ne se serve de la connoissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais office. »

M. de T... m'assura que je devois être sans appréhension de ce côté-là; que G... M... étoit capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne l'étoit point d'une bassesse; que, s'il avoit la lâcheté d'en commettre une, il seroit le premier, lui qui parloit, à l'en punir, et à réparer par-là le malheur qu'il avoit eu d'y donner occasion.

« Je vous suis obligé de ce sentiment, repris-je; mais le mal seroit fait, et le remède fort incertain. Ainsi, le parti le plus sage est de le prévenir en quittant Chaillot pour prendre une autre demeure.

— Oui, reprit M. de T..., mais vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudroit, car G... M... doit être ici à midi; il me le dit hier, et c'est ce qui m'a porté à venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout moment. »

Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un œil plus sérieux. Comme il me sembloit impossible d'éviter la visite de G... M..., et qu'il me le seroit aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le dessein de ce

nouveau rival. Je m'imaginai que, me sçachant instruit des propositions qu'il lui feroit, et les recevant à mes yeux, elle auroit assez de force pour les rejetter. Je découvris ma pensée à M. de T..., qui me répondit que cela étoit extrêmement délicat.

« Je l'avoue, lui dis-je ; mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y auroit que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit qu'elle ne connoît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle m'aime aussi ; et, dans la situation où sont mes affaires, je ne sçaurois croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital. »

En un mot, je persistai dans mon dessein, et, m'étant retiré à l'écart avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venois d'apprendre.

Elle me remercia de la bonne opinion que j'avois d'elle, et elle me promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôteroit l'envie de les renouveller.

« Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par

une brusquerie : il peut nous nuire. Mais tu sçais assez, toi, friponne, ajoûtai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou incommode. »

Elle reprit, après avoir un peu rêvé :

« Il me vient un dessein admirable, s'écriat*elle, et je suis toute glorieuse de l'invention. G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter, accepter ses présens, et me mocquer de lui.

— Le projet est joli, lui dis-je; mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin qui nous a conduits droit à l'Hôpital. »

J'eus beau lui représenter le péril de cette entreprise; elle me dit qu'il ne s'agissoit que de bien prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections. Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et, par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.

Nous vîmes paroître son carosse vers les onze

heures. Il nous fît des complimens fort recherchés sur la liberté qu'il prenoit de venir dîner avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avoit promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avoit feint quelques affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le cœur, nous nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M... trouva aisément l'occasion de déclarer ses sentimens à Manon. Je ne dus pas lui paroître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques minutes. Je m'apperçus, à mon retour, qu'on ne l'avoit pas désespéré par un excès de rigueur. Il étoit de la meilleure humeur du monde. J'affectai de le paroître aussi; il rioit intérieurement de ma simplicité, et moi de la sienne. Pendant toute l'après-midi, nous fûmes l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon ; de sorte qu'il eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.

Aussi-tôt qu'il fut monté en carosse avec

M. de T..., Manon accourut à moi les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta ses discours et ses propositions sans y changer un mot. Ils se réduisoient à ceci : il l'adoroit; il vouloit partager avec elle quarante mille livres de rente dont il jouissoit déjà, sans compter ce qu'il attendoit après la mort de son père; elle alloit être maîtresse de son cœur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il étoit prêt à lui donner un carosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois laquais et un cuisinier.

« Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoûtai-je : cette offre ne vous tente-t'elle point?

— Moi? répondit-elle en ajustant à sa pensée deux vers de Racine,

Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie? Moi! je pourrais souffrir un visage odieux, Qui rappelle toujours l'Hôpital à ma s yeux?

— Non , repris-je en continuant la parodie,

J'aurois peine à penser que l'Hôpital, Madame,

Fût un trait dont l'Amour l'eût gravé dans votre ame.

Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé, avec un carosse et trois laquais; et l'Amour en a peu d'aussi forts. »

Elle me protesta que son cœur étoit à moi pour toujours, et qu'il ne recevroit jamais d'autres traits que les miens.

« Les promesses qu'il m'a faites, me dit-elle, sont un aiguillon de vengeance plutôt qu'un trait d'amour. »

Je lui demandai si elle étoit dans le dessein d'accepter l'hôtel et le carosse. Elle me répondit qu'elle n'en vouloit qu'à son argent. La difficulté étoit d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes d'attendre l'entière explication du projet de G... M... dans une lettre qu'il avoit promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain par un laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui parler sans témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint m'apporter aussi-tôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux communs de tendresse, elle contenoit le détail des promesses de mon rival. Il ne bornoit point sa dépense. Il s'engageoit à lui compter dix mille francs en prenant possession de l'hôtel, et à réparer telle- II. 4

ment les diminutions de cette somme qu'elle l'eût toujours devant elle en argent comptant. Le jour de l'inauguration n'étoit pas reculé trop loin. Il ne lui en demandoit que deux pour les préparatifs, et lui marquoit le nom de la rue et de l'hôtel où il lui promettoit de l'attendre l'après-midi du second jour, si elle pouvoit se dérobber de mes mains. C'étoit l'unique point sur lequel il la conjuroit de le tirer d'inquiétude : il paroissoit sûr de tout le reste; mais il ajoutoit que, si elle prévoyoit de la difficulté à m'échapper, il trouveroit le moyen de rendre sa fuite aisée.

G... M... étoit plus fin que son père. Ilvouloit tenir sa proie avant que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon avoit à tenir. Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise de la tête, et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut capable d'ébranler sa résolution.

Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne trouveroit pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et qu'il pouvoit l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je partirois sur-le-champ pour aller

louer un nouveau logement dans quelque village de l'autre côté de Paris, et que je transporterois avec moi notre petit équipage; que le lendemain, après midi, qui étoit le temps de son assignation, elle se rendroit de bonne heure à Paris; qu'après avoir reçu les présens de G... M..., elle le prieroit instamment de la conduire à la Comédie ; qu'elle prendroit avec elle tout ce qu'elle pourroit porter de la somme, et qu'elle chargeroit du reste mon valet, qu'elle vouloit mener avec elle. C'étoit toujours le même qui l'avoit délivrée de l'Hôpital, et qui nous étoit infiniment attaché. Je devois me trouver avec un fiacre à l'entrée de la rue Saint- André-des-Arcs, et l'y laisser vers sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la porte de la Comédie. Manon me promettoit d'inventer des prétextes pour sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me rejoindre. L'exécution du reste étoit facile. Nous aurions regagné mon fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le fauxbourg Saint- Antoine, qui étoit le chemin de notre nouvelle demeure.

Ce dessein, tout extravagant qu'il étoit, nous

parut assez bien arrangé. Mais il y avoit, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que, quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais pu nous mettre à couvert des suites. Cependant nous nous exposâmes avec la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel : c'est ainsi que se nommoit notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en l'embrassant :

« Manon , ne me trompez point : me serezvous fidelle? »

Elle se plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvella tous ses sermens.

Son compte étoit d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après elle. J'allai me morfondre le reste de l'après-midi dans le caffé de Feré, au pont Saint-Michel. J'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs; ensuite je gagnai à pied la porte de la Comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel , qui devoit être à m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu dans une foule de laquais, et l'œil ouvert sur tous les passans. Enfin, sept

heures étant sonnées sans que j'eusse rien apperçu qui eût rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si je découvrirois Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étoient ni l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu paroître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre résolution. Le cocher, m*ayant apperçu, vint quelques pas au-devant de moi pour me dire, d'un air mistérieux, qu'une jolie demoiselle m'attendoit depuis une heure dans le carosse; qu'elle m'avoit demandé à des signes qu'il ayoit bien reconnus, et qu'ayant appris que je devois revenir, elle avoit dit qu'elle ne s'impatienteroit point à m'attendre. Je me figurai aussi-tôt que c'étoit Manon. J'approchai. Mais je vis un joli petit visage, qui n'étoit pas le sien. C'étoit une étrangère, qui me demanda d'abord si elle n'avoit pas l'honneur de parler à M. le chevalier des Grieux. Je lui dis que c'étoit mon nom.

« J'ai une lettre à vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et par quel rapport j'ai l'avantage de connoître votre nom. »

3o HISTOIRE DE MANON LESCAUT

Je la priai de me donner le tems de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. « De qui vient cette lettre? » lui dis-je en montant. Elle me remit à la lecture.

Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquoit : G... M... Tavoit reçue avec une politesse et une magnificence au delà de toutes ses idées. Il Tavoit comblée de présens. Il lui faisoit envisager un sort de reine. Elle m'assuroit néanmoins qu'elle ne m'oublioit pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettoit à un autre jour le plaisir de me voir, et que, pour me consoler un peu de la peine qu'elle prévoyoit que cette nouvelle pouvoit me causer, elle avoit trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui seroit la porteuse de son billet. Signé : « Votre fidelle amante, Manon Lescaut. »

Il y avoit quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans cette lettre que, demeurant suspendu quelque tems entre la colère et la douleur, j'entrepris de faire un effort pour

SECONDE PARTIE 3l

oublier éternellement mon ingrate et parjure maîtresse. Je jettai les yeux sur la fille qui étoit devant moi. Elle étoit extrêmement jolie, et j'aurois souhaité qu'elle l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je n'y trouvai point ces yeux fins et languissans, ce port divin, ce teint de la composition de l'Amour, enfin ce fond inépuisable de charmes que la nature avoit prodigués à la perfide Manon.

« Non, non, lui dis-je en cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie sçavoit fort bien qu'elle vous faisoit faire une démarche inutile. Retournez à elle, et dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en jouisse s'il se peut sans remords. Je l'abandonne sans retour, et je renonce en même tems à toutes les femmes, qui ne sçauroient être aussi aimables qu'elle, et qui sont sans doute aussi lâches et d'aussi mauvaise foi. »

Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer, sans prétendre davantage à Manon ; et, la jalousie mortelle qui me déchiroit le cœur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je me crus d'autant plus proche de

ma guérison que je ne sentois nul de ces mouvemens violens dont j'avois été agité dans les mêmes occasions. Hélas ! j'étois la dupe de l'amour autant que je croyois l'être de G... M... et de Manon.

Cette fille qui m'avoit apporté la lettre, me voyant prêt à descendre l'escalier, me demanda ce que je voulois donc qu'elle rapportât à M. de G... M... et à la dame qui étoit avec lui. Je rentrai dans la chambre à cette question, et, par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais senti de passions violentes, je me trouvai tout d'un coup, de la tranquillité où je croyois être, dans un transport terrible de fureur.

« Vas, lui dis-je, rapporte au traître G... M... et à sa perfide maîtresse le désespoir où ta maudite lettre m'a jette; mais apprens-leur qu'ils n'en riront pas long-tems, et que je les poignarderai tous deux de ma propre main. »

Je me jettai sur une chaise : mon chapeau tomba d'un côté, et ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes ameres commencèrent à couler de mes yeux. L'accès de rage que je venois de sentir se changea dans une profonde

douleur. Je ne fis plus que pleurer, en poussant des gémissemens et des soupirs. -

a Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je en parlant à la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoyé pour me consoler. Dis-moi si tu sçais des consolations contre la rage et le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche, continuai-je en voyant qu'elle faisoit vers moi quelques pas timides et incertains. Viens essuyer mes larmes ; viens rendre la paix à mon cœur; viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une autre que de mon infidelle. Tu es jolie, je pourrai peut-être t'aimer à mon tour. »

Cette pauvre enfant, qui n'avoit pas seize ou dix-sept ans, et qui paroissoit avoir plus de pudeur que ses pareilles, étoit extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha néanmoinspour me faire quelques caresses; mais je l'écartai aussi-tôt en la repoussant de mes mains.

a Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ha! tu es une femme, tu es d'un sexe que je déteste et que je ne puis plus soufîrir. La douceur de ton II. 5

visage me menace encore de quelque trahison. Vas-t'en, et laisse-moi seul ici. »

Elle me fit une révérence sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de s'arrêter.

V Mais apprens-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à quel dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et le lieu où tu pouvois me trouver? »

Elle me dit qu'elle connoissoit de longue main M. de G... M...; qu'il l'avoit envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui l'avoit avertie, elle étoit allée dans une grande maison où elle l'avoit trouvé qui jouoit au piquet avec une jolie dame, et qu'ils l'avoient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avoit apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouveroit dans un carosse au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils ne lui avoient rien dit de plus; elle me répondit en rougissant qu'ils lui avoient fait espérer que je la prendrois pour me tenir compagnie.

« On t'a trompée, lui dis-je. Ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te faut un homme; mais il t'en faut un qui soit

riche et heureux, et ce n'est pas ici que tu le peux trouver. Retourne, retourne à M. de G... M... Il a tout ce qu'il faut pour être aimé des belles. Il a des hôtels meublés et des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de Tamour et de la constance à offrir, les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de ma simplicité. » J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les passions qui m'agitoient tour à tour cédoient ou emportoient le dessus. Cependant, à force de me tourmenter, mes transports diminuèrent assez pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière infortune à celles que j'avois déjà essuyées dans le même genre, et je ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je connoissois Manon : pourquoi m'affliger tant d*un malheur que j'avois dû prévoir? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède? Il étoit encore tems. Je devois du moins n'y pas épargner mes soins, si je ne voulois avoir à me reprocher d'avoir contribué par ma négligence à mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui pouvoient m'ouvrir un chemin à l'espérance.

Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'étoit un parti désespéré, qui n'étoit propre qu'à me perdre, et qui n'avoit pas la moindre apparence de succès. Mais il me sembloit que, si j'eusse pu me procurer le moindre entretien avec elle, j'aurois gagné infailliblement quelque chose sur son cœur : j'en connoissois si bien tous les endroits sensibles ! j'étois si sûr d'être aimé d'elle ! Cette bizarerie même, de m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurois parié qu'elle venoit de son invention, et que c'étoit un effet de sa compassion pour mes peines. Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir. Parmi quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à celle-ci. M. de T... avoit commencé à me rendre service avec trop d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ , et de l'engager à faire appeller G... M... sous le prétexte d'une affaire importante. Il ne me falloit qu'une demie-heure pour parler à Manon. Mon dessein étoit de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me seroit aisé dans l'absence de G... M...

Cette résolution m'ayant rendu plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui étoit encore avec moi, et, pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me l'avoient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que j'irois passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y trouver ; j'avois eu là-dessus de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit au fait de mes peines et du service que je venois lui demander. Il fut si étonné d'apprendre que G... M... avoit pu séduire Manon qu'ignorant que j'avois eu part moi-même à mon malheur, il m'offrit généreusement de rassembler tous ses amis pour employer leurs bras et leurs épées à la délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvoit être pernicieux à Manon et à moi.

« Réservons notre sang, lui dis-je, pour l'extrémité. Je médite une voie plus douce, et dont je n'espère pas moins de succès. »

Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je demanderois de lui; et lui ayant répété qu'il ne s'agissoit que de faire avertir G... M...

qu'il avoit à lui parler, et de le tenir dehors une heure ou deux, il partit aussi-tôt avec moi pour me satisfaire.

Nous cherchâmes de quel expédient il pourroit se servir pour l'arrêter si long-tems. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple, datte d'un cabaret, par lequel il le prieroit de s'y rendre aussi-tôt pour une affaire si importante qu'elle ne pouvoit souffrir de délai.

« J'observerai, ajoûtai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel, qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce tems-là avec G... M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante pour laquelle vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent ; que vous venez de perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre parole avec le même malheur. Il lui faudra du tems pour vous mener à son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein. »

M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans un cabaret, où il écrivit promptement sa lettre. J'allai me placer

à quelques pas de la maison de Manon ; je vis arriver le porteur du message, et G... M... sortir à pied, un moment après, suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le tems de s'éloigner de la rue, je m'avançai à la porte de mon infidelle, et, malgré toute ma colère, je frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement ce fut Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire; quoique je n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandai tout bas s'il pouvoit me conduire dans la chambre où étoit Manon sans que je fusse apperçu. Il me dit que cela étoit aisé, en montant doucement par le grand escalier.

« Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n*y monte personne. »

Je pénétrai sans obstacle jusqu'à Tappartement.

Manon étoit occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paroître timide en m'appercevant, elle ne donna que ces marques légères de surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit éloignée.

« Ha ! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu ! que vous êtes hardi ! Qui vous auroit attendu aujourd'hui dans ce lieu? »

Je me dégageai de ses bras, et, loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain et je fis deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle étoit, et elle jetta les jeux sur moi en changeant de couleur. J'étois dans le fond si charmé de la revoir qu'avec tant de justes sujets de colère, j'avois à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller. Cependant mon cœur saignoit du cruel outrage qu'elle m'avoit fait; je le rappellois vivement à ma mémoire pour exciter mon dépit, et je tâchois de faire briller dans mes jeux un autre feu que celui de l'amour. Comme je demeurai quelque tems en silence, et qu'elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par un effet de sa crainte.

Je ne pus soutenir ce spectacle.

a Ahl Manon, lui dis-je d'un ton tendre; infidelle et parjure Manon ! par où commen-

cerai-je à me plaindre? Je vous vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres peines que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais, Manon, je vous le dis, j'ai le cœur percé de la douleur de votre trahison. Ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant quand on n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon, je les ai bien comptées : il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de considérer à l'heure même quel parti vous voulez prendre, car mon triste cœur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis plus, ajoûtaije en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de parler et de me soutenir. »

Elle ne me répondit point; mais, lorsque je fus assis, elle se laissa tomber à genoux, et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouilloit de ses larmes. Dieux ! de quels mouvemens n'étois-je point agité !

a Ah ! Manon, Manon, repris-je avec un soupir, il est bien tard de me donner des larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous II 6

affectez une tristesse que vous ne sçauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je suis : on ne verse pas des pleurs si tendres pour un malheureux qu'on a trahi et qu'on abandonne cruellement. »

Elle baisoit mes mains sans changer de posture.

« Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos sermens? Amante mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me jurois encore aujourd'hui? Juste Ciel! ajoûtai-je, est-ce ainsi qu'une infidelle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est donc le parjure qui est récompensé! Le désespoir et l'abandon sont pour la constance et la fidélité. »

Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amere que j'en laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en apperçut au changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence.

« Il faut bien que je sois coupable, me ditelle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant de douleur et d'émotion ; mais que le Ciel me

punisse si j'ai cru l'être, ou si j'ai eu la pensée de le devenir. »

Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de colère.

« Horrible dissimulation I m'écriai-je. Je vois mieux que jamais que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je connois ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en me levant, j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moimême si je t'honore jamais du moindre regard ! Demeure avec ton nouvel amant, aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur, au bon sens; je m'en ris, tout m'est égal. »

Elle fut si épouvantée de ce transport que, demeurant à genoux près de la chaise d'où je m'étois levé, elle me regardoit en tremblant et sans oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte en tournant la tête et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il auroit fallu que j'eusse perdu tous sentimens d'humanité pour m'endurcir contre tant de charmes. J'étois si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant

tout d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle , ou plutôt je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui donnai mille tendres baisers , je lui demandai pardon de mon emportement, je confessai que j'étois un brutal et que je ne méritois pas le bonheur d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir, et, m'étant mis à genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui demandai en grâce de prononcer qu'elle me pardonnoit. Elle laissa tomber ses bras sur mon cou, en disant que c'étoit ellemême qui avoit besoin de ma bonté pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causoit, et qu'elle commençoit à craindre avec raison que je ne goûtasse point ce qu'elle avoit à me dire pour se justifier.

(( Moi! interrompis-je aussi-tôt; ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons de votre conduite. Trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne

m*ôte point la tendresse de son cœur! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur l'état de mon sort, toute-puissante Manon, vous qui faites à votre gré mes joies et mes douleurs, après vous avoir satisfait par mes humiliations et par les marques de mon repentir, ne me sera-t'il point permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour que vous allez signer ma mort en passant la nuit avec mon rival ?

Elle fut quelque tems à méditer sa réponse.

« Mon chevalier, me dit-elle en reprenant un air tranquile, si vous vous étiez d'abord expliqué si nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble, et à moi une scène bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je l'aurois guérie en m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du monde. Mais je me suis figuré que c'étoit la lettre que je vous ai écrite sous les yeux de M. de G... M..., et la fille que nous vous avons envoyée, qui causoient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu regarder ma lettre comme une raillerie, et cette fille, en vous imaginant qu'elle

étoit allée vous trouver de ma part, comme une déclaration que je renonçois à vous pour m'attacheràG... M... C'est cette pensée qui m'a jettée tout d'un coup dans la consternation : car, quelque innocente que je fusse, je trouvois, en y pensant, que les apparences ne m'étoient pas favorables. Cependant , continuat'elle, je veux que vous soyez mon juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait. »

Elle m'apprit alors tout ce qui lui étoit arrivé depuis qu'elle avoit trouvé G... M..., qui l'attendoit dans le lieu où nous étions. Il l'avoit reçue effectivement comme la première princesse du monde. Il lui avoit montré tous les appartemens, qui étoient d'un goût et d'une propreté admirables. Il lui avoit compté dix mille livres dans son cabinet, et il y avoit ajouté quelques bijoux, parmi lesquels étoient le collier et les bracelets de perles qu'elle avoit déjà eus de son père. Il l'avoit menée de là dans un sallon qu'elle n'avoit pas encore vu, où elle avoit trouvé une collation exquise. Il l'avoit fait servir par les nouveaux domestiques qu'il avoit pris pour elle, en leur ordonnant de la regarder désormais comme leur maîtresse ; enfin il lui avoit

fait voir le carosse, les chevaux et tout le reste de ses présens, après quoi il lui avoit proposé une partie de jeu pour attendre le souper.

« Je vous avoue, continua-t'elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai fait réflexion que ce seroit dommage de nous priver tout d'un coup de tant de biens en me contentant d'emporter les dix mille francs et les bijoux ; que c'étoit une fortune toute faite pour vous et pour moi, et que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G... M... Au lieu de lui proposer la Comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir, en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensois de vous, et si je n'avois pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous étiez si aimable, et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec moi, qu'il n'étoit pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que vous aviez du mérite, et qu'il s'étoit senti porté à désirer votre amitié. Il a voulu sçavoir de quelle manière je croyois que vous prendriez mon départ, sur-tout lorsque

VOUS viendriez à sçavoir que j'étois entre ses mains. Je lui ai répondu que la datte de notre amour étoit déjà si ancienne qu'il avoit eu le tems de se refroidir un peu ; que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous ne regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur, parce qu'elle vous déchargeroit d'un fardeau qui vous pesoit sur les bras. J'ai ajouté qu'étant tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je n'avois pas fait difficulté de vous dire que je venois à Paris pour quelques affaires ; que vous y aviez consenti, et qu'y étant venu vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement inquiet lorsque je vous avois quitté. « Si je croyois, m'a-t'il dit, qu'il fût « d'humeur à bien vivre avec moi, je serois le « premier à lui offrir mes services et mes civi- « lités. » Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous Gonnoissois, je ne doutois point que vous n'y répondissiez honnêtement, sur-tout, lui ai-je dit, s'il pouvoit vous servir dans vos affaires, qui étoient fort dérangées depuis que vous étiez mal avec votre famille. Il m'a interrompue pour me protester qu'il vous rendroit tous les services qui dépendroient de lui, et

que, si vous vouliez même vous embarquer dans un autre amour, il vous procureroit une jolie maîtresse, qu'il avoit quittée pour s'attacher à moi. « J'ai applaudi à son idée, ajoûta-t'elle, pour prévenir plus parfaitement tous ses soupçons; et, me confirmant de plus en plus dans mon projet, je ne souhaitois que de pouvoir trouver le moyen de vous en informer, de peur que vous ne fussiez trop allarmé lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette vue que je lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès le soir même, afin d'avoir une occasion de vous écrire; j'étois obligée d'avoir recours à cette adresse, parce que je ne pouvois espérer qu'il me laissât libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appelle son laquais, et, lui ayant demandé s'il pourroit retrouver sur-le-champ son ancienne maîtresse, il l'a envoyé de côté et d'autre pour la chercher. Il s'imaginoit que c'étoit à Chaillot qu'il falloit qu'elle allât vous trouver; mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avois promis de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison m'empêchoit d'y aller, vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carosse II. 7

5o HISTOIRE DE MANON LESCAUT

au bout de la rue Saint-André ; qu'il valoit mieux, par conséquent, vous envoyer là votre nouvelle amante, ne fût-ce que pour vous empêcher de vous y morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il étoit à propos de vous écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti; mais j'ai été obligée d'écrire en sa présence, et je me suis bien gardée de m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre.

« Voilà, ajouta Manon, de quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai trouvée jolie ; et, comme je ne doutois point que mon absence ne vous causât de la peine, c'étoit sincèrement que je souhaitois qu'elle pût servir à vous désennuyer quelques momens, car la fidélité que je souhaite de vous est celle du cœur. J'aurois été ravie de pouvoir vous envoyer Marcel; mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire de ce que j'avois à vous faire sçavoir. »

Elle conclut enfin son récit en m'apprenant l'embarras où G... M... s'étoit trouvé en recevant le billet de M. de T...

SECONDE PARTIE Dl

« Il a balancé, me dit-elle, s'il devoit me quitter, et il m'a assuré que son retour ne tarderoit point ; c'est ce qui fait que je ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la surprise à votre arrivée. »

J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvois assurément quantité de traits cruels et mortifians pour moi, car le dessein de son infidélité étoit si clair qu'elle n'avoit pas même eu le soin de me le déguiser. Elle ne pouvoit espérer que G... M... la laissât toute la nuit comme une vestale. C'étoit donc avec lui qu'elle comptoit de la passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je considérai que j'étois cause en partie de sa faute, par la connoissance que je lui avois donnée d'abord des sentimens que G... M... avoit pour elle, et par la complaisance que j'avois eue d'entrer aveuglément dans le plan téméraire de son avanture. D'ailleurs, par un tour naturel de génie qui m'est particulier, je fus touché de l'ingénuité de son récit et de cette manière bonne et ouverte avec laquelle elle me racontoit jusqu'aux circonstances dont j'étois le plus offensé. Elle pèche sans malice , disois-je en

moi-même ; elle est légère et imprudente, mais elle est droite et sincère. Ajoutez que l'amour sufïîsoit seul pour me fermer les jeux sur toutes ses fautes. J'étois trop satisfait de l'espérance de l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis néanmoins :

« Et la nuit, avec qui l'auriez-vous passée? » Cette question, que je lui fis tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si interrompus. J'eus pitié de sa peine, et, rompant ce discours, je lui déclarai naturellement que j'attendois d'elle qu'elle me suivît à l'heure même.

« Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc pas mon projet?

— Ha! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout ce que vous avez fait jusqu'à présent?

— Quoi ! nous n'emporterons pas même les dix mille francs! répliqua-t'elle. Il me les a donnés : ils sont à moi. »

Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu'à nous éloigner promptement : car, quoiqu'il y eût à peine une demie-heure que j'étois avec elle, je craignois le retour de G...

M... Cependant, elle me fit de si pressantes instances, pour me faire consentir à ne pas sortir les mains vuides, que je crus lui devoir accorder quelque chose, après avoir tant obtenu d'elle.

Dans le tems que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et, dans le trouble où cette pensée me jetta, je dis à Manon que c'étoit un homme mort s'il paroissoit. Effectivement je n'étois pas assez revenu de mes transports pour me modérer à sa vue. Marcel finit ma peine en m'apportant un billet qu'il avoit reçu pour moi à la porte. Il étoit de M. de T... Il me marquoit que. G... M... étant allé lui chercher de l'argent à sa maison, il profitoit de son absence pour me communiquer une pensée fort plaisante : qu'il lui sembloit que je ne pouvois me venger plus agréablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en couchant, cette nuit même, dans le lit qu'il espéroit d'occuper avec ma maîtresse; que cela lui paroissoit assez facile, si je pouvois ra'assurer de trois ou quatre hommes qui eussent assez de résolution pour l'arrêter dans la rue, et de fidélité pour le garder à vue jusqu'au lende-

main; que, pour lui, il promettoit de l'amuser encore une heure pour le moins par des raisons qu'il tenoit prêtes pour son retour.

Je montrai ce billet à Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'étois servi pour m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T... lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques momens. Mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d'un badinage, je fus surpris qu'elle insista sérieusement à me la proposer comme une chose dont l'idée la ravissoit. En vain lui demandai-je où elle vouloit que je trouvasse tout d'un coup des gens propres à arrêter G... M... et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il falloit du moins tenter, puisque M. de T... nous garantissoit encore une heure; et, pour réponse à mes autres objections, elle me dit que je faisois le tyran, et que je n'avois pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvoit rien de si joli que ce projet.

« Vous aurez son couvert à souper, me répétoit-elle; vous coucherez dans ses draps, et demain, de grand matin, vous enlèverez sa maîtresse et son argent. Vous serez bien vengé du père et du fils. »

Je cédai à ses instances, malgré les mouvemens secrets de mon cœur, qui sembloient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut m'avoit mis en liaison, de se charger du soin d'arrêter G... M... Je n'en trouvai qu'un au logis ; mais c'étoit un homme entreprenant, qui n'eut pas plutôt sçu de quoi il étoit question qu'il m'assura du succès : il me demanda seulement dix pistoles pour récompenser trois soldats aux gardes qu'il prit la résolution d'employer en se mettant à leur tête. Je le priai de ne pas perdre de tems. Il les assembla en moins d'un quart d'heure. Je l'attendois à sa maison, et, lorsqu'il fut de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue par laquelle G... M... devoit nécessairement rentrer dans celle de Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter, mais de le garder si étroitement, jusqu'à sept heures du matin, que je pusse être assuré qu'il ne lui échapperoit pas. Il me dit que son dessein étoit de le conduire à sa chambre, et de l'obliger à se déshabiller ou même à se coucher dans son lit, tandis que lui et ses trois braves passeroient la

nuit à boire et à jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment où je vis paroître G... M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit obscur, pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps l'aborda le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en vouloit ni à sa vie ni à son argent, mais que, s'il faisoit la moindre difficulté de le suivre, ou s'il jettoit le moindre cri, il alloit lui brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je le vis emmener comme un mouton.

Je retournai aussi-tôt chez Manon; et, pour ôter tout soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne falloit pas attendre M. de G... M... pour souper; qu'il lui étoit survenu des affaires qui le retenoient malgré lui, et qu'il m'avoit prié de venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardois comme une grande faveur auprès d'une si belle dame. Elle seconda fort adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air grave pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les ayant congédiés, nous pas-

SECONDE PARTIE Dy

sâmes une des plus charmantes soirées de notre vie. J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre, et de l'avertir de se trouver le lendemain à la porte, avant six heures du matin. Je feignis de quitter Manon vers minuit; mais, étant rentré doucement par le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de G... M... comme j'avois rempli sa place à table.

Pendant ce tems-là notre mauvais génie travailloit à nous perdre. Nous étions dans le déhre du plaisir, et le glaive étoit suspendu sur nos têtes ; le fil qui le soutenoit alloit se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.

G... M... étoit suivi d'un laquais lorsqu'il avoit été arrêté par le garde du corps. Ce garçon, effrayé de l'avanture de son maître, retourna en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit pour le secourir fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venoit d'arriver. Une si fâcheuse nouvelle ne pouvoit manquer de l'allarmer beaucoup. Il n'avoit que ce fils, et sa vivacité étoit extrême pour son âge. Il voulut sçavoir d'abord du laquais tout ce que son fils avoit fait l'après-midi : s'il s'étoit que- II. 8

relié avec quelqu'un, s'il avoit pris part au démêlé d'un autre, s'il s'étoit trouvé dans quelque maison suspecte. Celui-ci, qui croj^oit son maître dans le dernier danger, et qui s'imaginoit ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours, découvrit tout ce qu'il sçavoit de son amour pour Manon et de la dépense qu'il avoit faite pour elle, la manière dont il avoit passé l'après-midi dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard que l'affaire de son fils étoit une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au moins dix heures et demie du soir, il ne balança point à se rendre aussi-tôt chez M. le lieutenant de police. Il le pria de faire donner des ordres particuliers à toutes les escouades du guet, et, lui en ayant demandé une pour se faire accompagner, il courut lui-même vers la rue où son fils avoit été arrêté : il visita tous les endroits de la ville où il espéroit de le pouvoir trouver, et, n'ayant pu découvrir ses traces, il se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il pouvoit être retourné.

J'allois me mettre au lit lorsqu'il arriva. La

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