‹ Histoire de Manon Lescaut et du chevalier DesgrieuxChapitre 4 sur 22 · XVI AVIS DE LAUTEUIU · texte numérisé non relu

XVI AVIS DE LAUTEUIU

lorité pour prouver une vérité si simple; car le bon sens est la première source de celte règle.

Si le public a trouvé quelque chose d'agréable et d'intéressant dans l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins satisfait de cette addition. Il verra dans la conduite de M. des Grieux un exemple terrible de la force des passions.*-J*ai à peindre un jeune aveugle qui refuse d'être heureux j^our se précipiter .volontairement dans les dernières infortunes; iqui, avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère par choix une vie obscure et vagabonde à tous les avantages de la fortune et delà nature; qui prévoit ses malheurs sans vouloir les éviter; qui les sent et qui en est accablé sans profiter des remèdes qu'on lui oflre sans cesse, et qui peuvent à tous mo* ments les finir; enfin un caractère ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d'actions laauvaises : tel est le fond du tableau que je présente. Les personnes de bon sens

AVIS DE l'auteur. XVII

ne regarderont point un ouvrage de cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture agréable, on y trouvera peu trévénements qui ne puissent servir à Tin slruction des mœurs; et c'est rendre, à moi) avis, un service considérable au public que de rinstruire en Tamusant.

On ne peut réfléchir sur les préceptes de 1 i morale sans être étonné de les voir tout à h fois estimés et négligés ; et Ton se demande la raison de cette bizarrerie du cœur humain, qui lui fait goûter des idées de bien et d.^ perfection dont il s'éloigne dans la pratique. Si les personnes d'un certain ordre d'esprit el de politesse veulent examiner quelle est la matière la plus commune de leurs conversa • tiens, ou même de leurs rêveries solitaires, il leur sera aisé dé remarquer qu'elles tourneni presque toujours sur quelques considérations morales. Les plus doux moments de leur vio Bont ceux qu'ils passent, ou seuls ou avec ua ami, à s'entretenir à cœur ouvert des charmc: Jiô la vertu, des douceurs de l'amitié, des nbyens d^arvivei^ au bonheuri dea faiblesses >

XVIII AVIS DB l'AUTIUR.

de la nature qui nous en éloignent, et des r^ mèdes qui peuvent les guérir. Horace et Boi«leau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits dont ils composent Timage d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc qu'on tombe si facilement de ces hautes spé* culations, et qu'on se retrouve sitôt au niveau du commun des hommes? Je suis trompé, si la raison que je vais en apporter n'explique pas bien cette contradiction de nos idées et de notre conduite : c'est que tous les préceptes de la morale n'étant que des principes vagues et généraux, il est très-difficile d*e& ftiire une application particulière au détail des mœurs et des actions.

Mettons la chose dans un exemple : les âmes bien nées sentent que la douceur et l'humanité sont des vertus aimables, et sont portées d'inclination à les pratiquer; mais sontelles au moment de l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce réellement l'occasion! sait-on bien quelle en doit être la mesure f ne se trompe- t-on point sur l'objetf

Cent difficultés arrêtent : on craint de de^

▲vu ai iiUoTKujft. xix

▼eair dnpe m voulant étra bienfaisant et libéral; de passer |M)ar faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'excéder ou de ne pas remplir des devoirs ^ui sont renfermés d'une manière trop obscure dans les notions générales d'humanité et de douceur. Dans ertte incertitude, il n'y a que rezpérlenee ou l'exemple qui puisse déterminer raisonnablement la penchant du cœur. Or, l'expérience n'est point un avantage qu'il soit libre à tout le monde de se donner; elle dépend des situations différentes où l'on se trouve placé par la fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de règle à quantité de personnes dans Fezercice de la vertu.

C'est précisément pour cette sorte dé lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont écrits par* une personne d'honneur ^et de bon sens. Chaque fait qu'on j rapporte est un degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience ; chaque aventure est un modèle d'après lequel on peut se

Page 1