LIVRE IV
Une plus grande carrière s'ouvrit à l'ambition du comte de Provence , enorgueilli de ses succès. L'empereur Frédéric n avait gouverné le royaume de Naples et de Sicile, et ce prince, persécuté par les papes, avait laissé deux fils, Mainfroy et Conrad; le premier naturel, le second légitime. Ce dernier hérita de l'Empire, de la Souabe, de la Sicile et de Naples. Mainfroy empoisonna son frère et envoya Conradin, fils de Conrad, dans la Souabe, comme pour le faire élever. Il s'empara des Deux-Siciles et s'en fit couronner roi a Palerme, après avoir fait courir le bruit que le jeune Conradin était mort. Mainfroy brava l'autorité des pontifes et releva en Italie la puissance germanique. Alors la Cour de Rome l'excommunia , le déclara ennemi de l'Eglise , et promit son royaume a ceux qui entreprendraient de le conquérir. La couronne des Deux-Siciles fut offerte
h Louis ix pour son frère Charles d'Anjou. Le pieux monarque se fit d'abord un scrupule d'accepter cette investiture, et les projets d'Urbain iv échouèrent ; mais Clément iv lit de nouvelles tentatives, et Louis ix se laissa entraîner.
Charles rassemblaalors des forcesconsidérables. 11 fit armer à Marseille une flotte de trente voiles, sur laquelle s'embarqua un grand nombre de Marseillais. Il partit de ce port le 15 mai 1265, se rendit à Rome oiiilfut reçu avec magnificence, et après avoir été couronné dans l'église de Saint- Jean de Latran par le cardinal de Chevriers, évêque d'Albanie , il se mit en campagne avec une armée nombreuse, et entra dans le royaume de Naples. Les soldats provençaux portaient une croix et se battaient au nom de l'Eglise. Charles remporta ' , près de Bénévent, une victoire complète sur Mainfroy. Le corps de ce prince fut trouvé sur le champ de bataille, couvert de boue, de sang et de blessures.
Conradin, héritier de Frédéric et de Conrad, quitta l'Allemagne avec une armée et Frédéric d'Autriche, son cousin. Il s'avança dans l'Italie, se fortifiant dans sa marche du parti des Gibelins et de tous ceux que la domination provençale avait irrités. Charles vint au-devant de son rival et tailla son armée en pièces. L'infortuné Conradin
' Le 28 février 126G.
tomba au pouvoir du vainqueur qui usa cruellement de sa victoire. Ni son extrême jeunesse, ni la magnanimité de son caractère, ni les droits sacrés du malheur, ne purent attendrir l'impitoyable comte de Provence. Frédéric n'eut pas un sort plus heureux. Les deux prisonniers, chargés de fers comme de vils esclaves, furent jugés à Naples le ier octobre 1268. Des magistrats iniques et flatteurs les condamnèrent a mort après un faux appareil de justice. Les marques de respect qui accompagnèrent leur exécution ajoutèrent à l'horreur du supplice, et rien ne saurait peindre l'indignation des spectateurs fondant en larmes. Conradin et Frédéric furent conduits sur la place du Marché de Naples et montèrent sur un échafaud couvert de velours cramoisi. Frédéric fut décapité le premier. Conradin prit la tête de son généreux ami, et la baisa avec des transports de tendresse et de douleur. Et puis se mettant à genoux : 6 ma mère, s'écria-t-il , quelle sera votre douleur, quand vous apprendrez la mort de votre malheureux fds ? Il tira un gant de sa main , le jeta sur la place en signe d'investiture et comme un gage de bataille, et déclara qu'il instituait pour son héritier celui de ses parents qui voudrait le venger . Cela dit, le jeune homme héroïque présenta sa tête au bourreau et reçut le coup mortel. Ainsi finit, h l'âge de seize ans, le dernier
prince de la maison de Souabe qui avait possédé
l'Empire pendant plus d'un siècle.
Marseille, la plus favorisée de toutes les villes de Provence, jouissant sans obstacles de ses franchises municipales, parut se conformer à son nouvel état politique, et donna même à Charles d'Anjou, son souverain, des marques d'un attachement sincère \ elle pria ce prince de confirmer les privilèges qui lui avaient été accordés pour son commerce dans la ville d'Acre et dans d'autres lieux de la Terre-Sainte. Charles donna aux Marseillais des lettres patentes de confirmation , datées de Brindes. Il se qualifia : Par la grâce de Dieu y Roi de Jérusalem , de Sicile , de Naples, duc de la Pouille, prince de Capoue, sénateur de Rome , comte d' Aclidie, de Provence et de Tournadour. Il déclara,, dans cette charte, que les Marseillais l'avaient puissamment assisté contre les rebelles des Deux-Siciles.
Les peuples étrangers reconnaissaient toujours le pavillon de Marseille qui flottait partout avec honneur. Une nouvelle croisade vint procurer de grands avantages au commerce de cette ville. Louis îx respirait toujours pour la conquête de la Terre- Sainte. Les colonies chrétiennes en Orient, divisées entre elles et livrées sans défense à la merci d'un ennemi dont l'ardent fanatisme était encore échauffé par la victoire, manifestaient les symptômes alarmants d'une ruine
prochaine. Le royaume de Jérusalem était déchiré par la discorde: trois prétendants s'en disputaient les débris. Louis en reçut la nouvelle accablante. Son zèle s'enflamma ; excité par un légat de Clément iVj il forma un nouveau projet de croisade* il convoqua les grands , leur déclara son inébranlable résolution, les exhorta éloquemment à le suivre, et presque tous prirent la croix. Les préparatifs furent proportionnés à la grandeur de l'entreprise ; partout les peuples implorèrent les bénédictions du ciel pour les armes des chrétiens, et les croisés, se mettant en marche, se dirigèrent vers les ports de Marseille et d'Aigues-Mortes.
Louis s'embarqua ■ dans cette dernière ville sur des vaisseaux génois. Plusieurs seigneurs , suivis de leurs vassaux , partirent de Marseille , qui acquit , dans cette expédition , des richesses considérables. La flotte chrétienne s'avança vers Tunis, et y arriva quelques jours après. Bientôt le sable aride et brûlant des côtes africaines devint pour les croisés un théâtre affreux de désolation et de mort. Ah ! si du moins les guerriers français avaient pu trouver le trépas sur un noble champ de bataille ; si leur sang eût coulé sous le fer ennemi , comme dans ces jours de défaite que leur valeur sut ennoblir, qui donc pourrait plaindre leur destinée? Mais, placés sous un ciel dévorant,
1 Le 4 juillet 1270.
au milieu des nuages épais d'une poussière enflammée, n'ayant pour étancher une soif ardente que des eaux corrompues, en proie a toutes sortes de privations et de maux , quelle plus juste cause de découragement et de désespoir ! La peste , hideuse auxiliaire des musulmans , exerça ses ravages dans les rangs de l'armée chrétienne , et les fossés du camp se remplirent de cadavres jetés pêle-mêle. Louis, déjà trop faible pour supporter le poids de son armure , fut atteint du fléau mortel. Ce Roi , toujours plus grand dans les disgrâces que dans la prospérité , donna des ordres tant qu'il lui resta quelque force. Enfin , ne pouvant plus se livrer ni aux soins du commandement, ni aux exercices de la piété, il se fit placer sur un lit de cendre, étendit vers le ciel ses défaillantes mains ,, implora en silence la miséricorde du Dieu qui lui avait inspiré tant de vertus. Portant ensuite ses pensées vers la France , qu'il n'aurait jamais dû quitter, il donna d'une voix éteinte à Philippe , son fils , les plus sages conseils , lui rappela les devoirs de la royauté , et rendit le dernier soupir, au milieu des gémissements de ses soldats consternés.
La fortune cessa aussi d'accorder ses faveurs à Charles d'Anjou, qui jamais ne les avait méritées. Ses peuples d'Italie ne pouvaient plus supporter l'insolent despotisme de son gouvernement. En Sicile , l'insurrection s'organisa. La vengeance
populaire, aiguisant depuis long-temps ses poignards, se leva enfin terrible, épouvantable : les vêpres siciliennes sonnèrent, le sang de plusieurs milliers de Provençaux fut offert en holocauste aux mânes de Conradin , et des chaînes abhorrées furent rompues.
Pierre , roi d'Aragon , accourut pour secourir les Siciliens dans leur révolte, et Charles, qui était alors à Rome, dépêcha aussitôt des courriers au prince de Salerne, son fils, qui était en Provence , et lui donna ordre d'aller implorer le secours de Philippe, roi de France. Le prince de Salerne, ayant livré imprudemment bataille aux Aragonais, fut vaincu et fait prisonnier. Charles , accablé de chagrins, mourut à Foggia, dans la Pouille, le 7 janvier 1 285. Il était âgé de soixantesix ans et en avait régné dix-neuf, il laissa de Béatrix de Provence, sa première femme, morte en 1 266, quatre fils et trois filles, et n'eut aucune postérité de Marguerite de Bourgogne, sa seconde épouse.
Le prince de Salerne, toujours captif, lui succéda sous le nom de Charles 11 dit le boiteux. Les armées françaises et provençales essuyèrent de nouveaux revers; mais tous ces contre-temps n'empêchèrent pas le clergé, la noblesse et le tiers état de Provence , de prêter serment de fidélité à leur souverain. Ces états généraux recherchèrent avec ardeur l'occasion de sa délivrance. Assemblés dans la ville de Sistcron, ils députèrent 1. 26
Isnard d' Agonit et Faucher de Sabran-Forcalquier vers Edouard, roi d'Angleterre, pour supplier ce prince de négocier la liberté de Charles ii. Cette liberté fut obtenue , mais à des conditions bien onéreuses. Charles le Boiteux s'engagea h obtenir du souverain Pontife, du roi de France et d'Alphonse, roi d'Aragon, une trêve de trois ans , et au bout de trois ans une paix solide ; il se soumit h donner en otage , au monarque aragonais , ses trois fils puînés , avec les aînés des quatre-vingts barons et principaux habitants des villes de Provence, et au défaut de leurs fils, les barons eux-mêmes, ou leurs plus proches parents. Charles n s'obligea encore à donner au roi d'Aragon trente mille marcs d'argent, et promit vingt mille autres marcs cautionnés par le roi d'Angleterre. Si la paix ne se faisait point, Charles devait retourner en prison, et si, dans ce cas, il violait sa parole, la Provence tombait sous le pouvoir de la maison d'Aragon, à raison de quoi les seigneurs et les villes du pays engageaient condilionnellement leur hommage, et étaient conditionnellement aussi déliés de leurs anciens serments.
Charles n, se voyant enfin libre après quatre ans de captivité, arriva en Provence et fit son entrée dans la ville de Marseille le 2 décembre 1 288. Les habitants le reçurent avec des transports de joie. Ce prince confirma, dans le cimetière de
l'église des Accoules, les chapitres de paix, et tout le peuple assemblé lui prêta serment d'obéissance '. Charles fit ensuite partir les quatre-vingts otages, parmi lesquels se trouvaient vingt Marseillais ainsi nommés : Hugues de Roquefort , Bertrand, Imbert , Bérenger Elie , Jacomet, Vivaud de Conchis, Anselme, Anselmet André, Pierre Candole, Anselme Fer, Barthélémy Bonvin, Jacomet Andoard, Alphanet de Templo, Pelegrin Bassat, Rolland Andoard , Hugues Sarde, Martin Martin, Geofroi Ricaut, Baudoin Rooliu, Hugues de Jérusalem.
Dans un acte qui fut fait en présence du viguier Barras de Barras et de Bérenger Monge son lieutenant, de Bertrand de Baux, comte d'Avelin, de Hugues, comte de Brenne, deJeanScot, de Bertrand de Baux, seigneur de Berre, de Guillaume Porcellet, évêque de Digne, et de plusieurs autres seigneurs , la commune de Marseille déclara qu'en fournissant ces vingt otages, elle ne suivait que sa propre volonté, que c'était sans préjudice de la teneur des chapitres de paix , et elle protesta de tous ses droits à ce sujet.
Les vingt gentilshommes marseillais s'embarquèrent sur trois galères, dont les capitaines étaient Guillaume Elie, Etienne de St. -Paul, et Jacques Masseilles. Quatre mandataires spéciaux
1 Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffi, toni. i, Ht. v, ch. iv,
du comte de Provence, Bonvin, Reinaud Porcelet, Guillaume Dufort et Bernard Clément, s'embarquèrent aussi sur ces navires , avec mission de livrer les otages a Alphonse. La flottille aborda à Barcelonne, et les vingt Marseillais furent effectivement livrés à Bernard de Montpaon et à Guillaume Durfort, mandataires du Prince aragonais" .
Peu de temps après , le pape Nicolas iv , qui prétendait que toutes les cités provençales devaient loi payer un certain droit, envoya à Marseille des commissaires chargés d'en exiger le tribut. Le conseil municipal s'assembla pour délibérer sur cette demande qui fut repoussée d'un consentement unanime. Plusieurs gentilshommes furent appelés à prendre part à cette délibération , entre autres Pierre Aleman , Pierre de Jérusalem, Hugues Vivaud, Blaquerias de Montolieu, Bertrand Candole, Roland Bouquin, Jacques de Lingris et Guillaume Lurdi. On députa Pierre Imbert et François Ricaut vers les commissaires du Saint-Siège , pour leur annoncer la résolution du conseil l.
L'année 1 307 est devenue fameuse dans les annales de la France par la proscription des Templiers. Philippe le Bel, voulant sévir contre ces religieux militaires , publia un manifeste propre
' Archives de l'Hôtel de Ville.
2 là. ch. Y.
DE MARSEILLE. i05
à les rendre l'objet de l'exécration publique. Aidé des bulles de Clément v, sa créature, il écrivit à tous les souverains de l'Europe, et les engagea à se réunir à lui pour les exterminer. Charles n reçut à Marseille la lettre de ce Prince et la bulle du Pape. Résolu de s'assurer de tous les religieux de cet ordre célèbre qui vivaient dans ses Etats, il écrivit de la même ville, le 13 janvier 1308, aux viguiers et juges de Provence, une circulaire dans laquelle il leur disait : Nous vous envoyons avec la présente une autre lettre cachetée qui contient un secret de la plus grande importance. Nous vous défendons , sous les peines les plus sévères, de parler a qui que ce soit de ce que nous vous mandons. Vous garderez la lettre cachetée jusqu'au 24; ce jourlà vous l'ouvrirez avant la pointe du jour., et vous exécuterez dans la journée les ordres que je vous y donne. Vous me répondrez de l'exécution au péril de vos biens et de votre vie. » Le jour arrivé, les officiers ouvrirent la seconde lettre et y trouvèrent l'ordre suivant :
a En exécution d'une bulle que nous avons « reçue depuis peu de notre Saint Père le Pape , « nous vous ordonnons , sous peine de punition « exemplaire , de prendre vos mesures avec tant « de prudence et de secret, que, le 24 du présent « mois , vous fassiez arrêter et mettre en lieu de « sûreté, sous bonne garde, tous les Templiers
« qui se trouveront dans votre ressort, empêchant a qu'on ne leur fasse aucun mal. Quant a leurs « biens , nous vous enjoignons pareillement de « vous en mettre en possession et d'en donner <( ensuite la garde a des personnes sûres, jusqu'à « ce qu'il en soit autrement ordonné par leSaint- « Père et par nous. Vous en ferez dresser un « inventaire bien exact , en présence des Tem- « pliers de chaque maison et des personnes du « voisinage qui sont le plus au fait de leurs biens. (( Vous en ferez trois copies : vous nous en enver- « rez une, vous garderez l'autre, et vous laisserez <( la troisième entre les mains des séquestres. « Vous insérerez dans cet inventaire le nom de « tous les Templiers. Faites en sorte qu'aucun « d'eux ne vous échappe. »
Ces ordres furent exécutés le même jour dans toute la Provence. Vingt -sept chevaliers furent enfermés dans le château de Meyrargues -, vingt-un dans celui de Pertuis \ ils étaient tous roturiers , à l'exception de trois ou quatre auxquels on donne le titre de chevaliers, dont l'un était Albert de Blacas, commandeur du Temple à Aix. Les mémoires du temps assurent que Guillaume Agardi ou d'Agard , prévôt de S'-Sauveur d'Aix , ayant été nommé pour informer contre eux, refusa cet emploi '. On ne sait pas précisément ce que de-
:J.-F. Bouche, Essai sur l'Histoire de Provence, t. i, p. 348.
vinrent les Templiers de Provence. On a prétendu que la plupart de ces chevaliers furent jetés dans des puits ■ ; d'autres, au contraire, invoquant la tradition populaire , assurent qu'ils ne furent pas condamnés au supplice 3 comme en France , et qu'on les laissa vivre3 : c'est l'opinion la plus vraisemblable. Charles n avait un caractère plein de douceur et d'humanité ; rien dans ses lettres n'indique la cruauté et la vengeance ; son amour pour la justice ne permet pas de croire qu'il se soit livré a un acte de rigueur contre les Templiers, pour satisfaire une avidité qu'il ne montra jamais. Il n'eut que la faiblesse de complaire au Pape et au roi de France.
En Provence, la richesse des Templiers consistait principalement en biens -fonds et en bétail ; ils n'avaient pas dans leur mobilier la magnificence des autres Templiers de l'Europe : l'inventaire ne mentionne que des meubles de bois sans aucun ornement. Ils possédaient h Marseille l'église de S'-Ferréol3, qui fut ensuite donnée aux Chevaliers de S'-Jean de Jérusalem.
1 Gaufridy, Hist. de Provence, t. i, liv. v.
a Bouche, Essai sur PHist. de Provence, t. i, p. 348. — Papon, t. m, liv. v.
3 Le nom des Templiers reste encore à une rue voisine.
Le couvent des Augustins étaient anciennement situé à la plaine S^Michel. En i36i , les religieux s'emparèrent de l'église donnée à l'ordre de S*- Jean- de- Jérusalem , et plus tard
La grande affaire des Templiers n'était pas encore terminée, quand Charles, qui aimait beaucoup le séjour de Marseille , fit son testament dans cette ville , le 16 mars de la même année. Il institua héritier de tous ses Etats Robert, duc de Calabre , son second fils , parce que la branche aînée de sa descendance occupait le trône de Hongrie. Voulant conserver le comté de Provence à sa postérité masculine , il le substitua h ses descendants mâles, appelant a la succession ceux qui se trouveraient dans le degré de parenté le plus proche ; et , au défaut d'enfants mâles , les filles étaient appelées h la substitution. Il s'embarqua a Marseille, environ un mois après, pour se rendre a Naples, où il mourut le 5 mai 1309, âgé de soixante-trois ans. Ce bon prince avait consacré tous ses soins au bonheur de ses sujets; aussi il en était l'idole, et sa perte fut vivement sentie. Son corps fut apporté a Aix , dans l'église des Dames de Nazareth qu'il avait fondée. La, chaque année, les consuls d'Aix, procureurs du pays, nouvellement élus , venaient visiter et honorer ses cendres ■ .
ils bâtirent auprès un couvent qui n'était pas terminé en 1469. Jean de Village leur donna une maison pour faciliter cette bâtisse, et la ville leur accorda la provision de la gabelle du sel. Le couvent est aujourd'hui transformé en maisons bourgeoises.
' La municipalité constitutionnelle de 1790 a été la dernière
Carobcrt, fils de Charles-Martel , roi de Hongrie et fils aîné de Charles n , disputa la couronne de Naples h Robert, duc de Calabre, son oncle. Le Pape, suzerain du royaume, devint le juge suprême de ce grand litige. Robert se rendit à Avignon auprès de Clément v , et obtint gain de cause. Il fut couronné dans cette ville le premier dimanche d'août de l'année 1 309. Le souverain lui donna l'investiture des Dcux-Siciles , et lui fit remise des sommes considérables que son père devait au Saint-Siège : elles montaient à treize millions huit cent mille livres de notre monnaie. Robert fut reconnu sans opposition comte de Provence par les états généraux du pays. Il vint à Aix , et , à la demande des consuls , il permit le retrait lignager en faveur des habitants de cette ville ; ce qui prouve que cette loi n'était point en usage dans toute la Provence h cette époque.
Le Pioi-comte fit ensuite son entrée solennelle dans Marseille. Il descendit à l'église des Accoulcs et s'assit sur un trône , en présence des membres du conseil de ville, des magistrats et de toutes les notabilités marseillaises. Le peuple avait été réuni h son de trompe et de cloche dans le vaste cime-
rpii lui ait rendu cet hommage accoutumé. Depuis lors , le temple a été renversé, le tombeau brisé et les cendres jetées au vent.
tière attenant, qui était toujours le lieu de ses assemblées. Robert prononça un discours dicté par les plus nobles sentiments. Il fit lire l'article des chapitres de paix par lequel Charles ier s'était soumis à leur observation , et jura ensuite sur l'Evangile, que lui présenta Hugues de Fonte , notaire et secrétaire du conseil , d'observer strictement ces accords et de maintenir tous les privilèges de Marseille. Après quoi, chaque membre du conseil lui prêta serment de fidélité , et tous les assistants firent le même serment, en levant la main droite ' .
Robert partit de Marseille au commencement de juin 1310, et prit le chemin de l'Italie , déchirée par les factions des Guelfes et des Gibelins.
Henri vu portait alors sur son front orgueilleux la couronne d'or des empereurs germains. Bientôt il prit a Milan la couronne de fer 2 des rois italiens , convoqua à Pise ses feudataires et cita Robert devant lui. Comme on le présume bien, Robert , chef naturel des Guelfes , nommé gouverneur de Rome et vicaire général de Toscane , n'obéit pas à la sommation d'Henri vu , qui le mit au ban de l'empire et confisqua ses Etats. Toutes les horreurs de la guerre allaient se dé-
' Puiffi , t. i, liv. v, cli. v.
3 C'est, à ce qu'on prétend, la même qui avait servi au ronronnement des rois lombards.
chaîner sur ces contrées si souvent arrosées de sang, lorsque la mort de l'Empereur, arrivée le 24 août 1313 à Buonconvcnto, près de Sienne, changea subitement la face des affaires. Les troupes impériales reprirent le chemin de l'Allemagne.
Robert , débarrassé de ce redoutable ennemi , entreprit la conquête de la Sicile avec une armée de quarante -deux mille hommes et une flotte de soixante et quinze galères, trois galiotes, trente vaisseaux de transport et cent soixante barques couvertes. Cette expédition fut malheureuse : le Roi-comte y perdit une partie de son armée et presque tout son bagage.
Les Marseillais lui montrèrent dans ses revers autant d'attachement que dans ses prospérités. Le conseil municipal fit un règlement qui ordonnait a tous les habitants de la ville et du territoire, lorsqu'ils entendraient le tocsin , de se rendre promptement avec leurs arbalètes auprès du viguier ou de son lieutenant , afin d'y recevoir les ordres qui leur seraient donnés pour la défense du pays. On décréta l'armement de deux vaisseaux destinés à faire des courses , l'un à l'est , l'autre à l'ouest , pour découvrir les navires ennemis et empêcher une surprise. On résolut aussi de fortifier les tours qui étaient à l'embouchure du port, et de mettre la chaîne en bon état. Mais comme , aux termes des chapitres de paix , lr
comte de Provence devait pourvoir à toutes ces dépenses, le conseil de ville somma le viguier de fournir l'argent nécessaire. Adhémar de Négausis , qui exerçait alors cette haute charge , ordonna le paiement des sommes demandées.
A peu près à la même époque , Raymond de Baux , comte d'Avelin , fut créé grand sénéchal de Provence ; cet officier était la faible image des préteurs romains. Les souverains lui avaient insensiblement attribué le droit de lever des troupes et de juger les différends des particuliers. 11 était placé à la tête de la noblesse, faisait marcher devant lui la bannière royale, et présidait à l'administration civile , militaire et politique ' . Le conseil municipal de Marseille députa Geoffroi Ricaut , Raymond Anselme , lïugon Aleman et Raimond Argelier , pour inviter Raymond de Baux à venir jurer l'observation des franchises accordées à la ville. Ce seigneur répondit que son intention était de ne pas accepter la magistrature dont les bontés de Robert venaient de l'honorer ; que si pourtant ce prince n'agréait pas son refus , il satisferait volontiers le désir des Marseillais '. Cet exemple prouve suffisamment que les officiers royaux du comté qui , par la nature de leurs charges, avaient le droit
Cette eharge fut d'abord annuelle, ensuite triennale. * RuiTfi, t. i, liv. v, th. v.
de se faire obéir à Marseille , ne pouvaient y exiger celte obéissance qu'après avoir juré d'observer les libertés municipales.
Sur ces entrefaites , Clément v mourut l à Roquemaure , diocèse d'Avignon , où il s'était fait transporter de la ville de Carpentras^ siège ordinaire de sa cour. Après un interrègne de deux ans, les cardinaux placèrent sur la chaire apostolique un Français, Jean xxn, qui, comme son rédécesseur , établit sa résidence au-delà des
pre
monts. Le Pontife confirma à Robert toutes les
dignités que celui-ci avait reçues de Clément v.
Un spectacle horrible de fanatisme , éternel opprobre d'un sacerdoce persécuteur , allait être donné à Marseille épouvantée : c'était un de ces sacrifices de sang si souvent offerts au Dieu de paix et de clémence, qui, embrassant tous les humains dans ses bras paternels , ne veut être honoré que par des chants de reconnaissance et d'amour. Un grand nombre de sectes bizarres étaient sorties du sein des ordres monastiques, parce que la raison de l'homme, destinée par l'éternelle Sagesse a l'activité sociale , ne viole pas impunément cette loi d harmonie ; elle se fatigue dans l'inaction du cloître , et se dégrade dans les petitesses bigotes. Maîtresse d'abdiquer sa dignité , mais ne pouvant abdiquer sa nature , elle se sent
1 En 1 3 14.
pressée du besoin de produire ; mais que peut enfanter une intelligence si mal h l'aise , qui a corrompu ses voies , méconnu sa vocation et déserté son poste ? des rêveries ridicules , des conceptions quelquefois monstrueuses, pour lesquelles son plus grand malheur est de se passionner. Depuis quelques années, l'ordre de Saint-François, ou des Frères Mineurs, était déchiré par un schisme qu'avait élevé Jean-Pierre d'Olive , du diocèse de Béziers '. Les disciples de ce moine, appelés fratrîce lies, voulant donner h leur règle une plus grande austérité, se signalaient par un profond mépris des choses terrestres. Ils prétendaient qu'il ne leur était pas permis de plaider pour des frais funéraires ou des legs pieux, de travailler à se procurer des richesses ; ils portaient un habit sale et étroit. A les entendre, eux seuls savaient approcher leur coeur de la sagesse évangélique. Ils soutenaient qu'il y avait deux églises; l'une charnelle , comblée de richesses, plongée dans les délices , souillée de crimes , et gouvernée par la Cour de Rome; l'autre, dans laquelle ils se plaçaient, était pauvre et souffrante, mais pure et belle de vertus. Ils prétendaient que l'homme peut acquérir en cette vie une telle perfection , que la grâce lui est inutile. Arrivé à ce degré de mérite , il n'a plus besoin de jeûner
1 Mort le 16 mars 1297.
ni de prier, car il a alors l'esprit du Seigneur. Il n'est plus soumis à l'obéissance des hommes , ni aux commandements de l'Eglise, parce que là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté.
Michel Monachi exerçait alors en Provence les fonctions d'inquisiteur. A la réquisition de Michel de Cesène, général de l'ordre, qui déjà avait procédé contre les schismatiques , Monachi se transporta à Marseille et intenta une procédure contre Jean Barrani, Dieudonné Michaelis, Guillaume Sauton, PonsRocha et Bernard Aspa, fratricelles détenus dans les prisons.
L'inquisiteur se fit assister de Raymond, évêque de Marseille , et tous deux s'efforcèrent d'arracher aux prisonniers la rétractation écrite et publique de leurs opinions. Bernard Aspa reconnut ses erreurs et en témoigna du repentir, mais il ne voulut jamais consentir à écrire ses aveux et à les rendre publics. Alors Monachi indigné les ajourna tous au 7 mai 1318, dans le cimetière des Accoules, pour se conformera sa volonté, ou pour entendre le jugement définitif qui serait prononcé contre eux.
Au jour indiqué, vers les neuf heures du matin, les cinq moines, chargés de fers, furent conduits au cimetière , où le peuple attiré par une scène aussi nouvelle qu'affreuse avait accouru en foule. L'évêque de Marseille, Scot, évêque de Comminges, le yiguier Raimond de Villeneuve, Bertrand,
prieur de Saint-Victor, Albert de Tison , juge de première instance, et Curatier, juge des appellations, entouraient l'inquisiteur placé sur une estrade, au pied de laquelle étaient rangés le clergé et tous les supérieurs des maisons religieuses. Les fratricellcs, sommés de renoncer à leurs erreurs, déclarèrent y persister, et leur opiniâtreté fut inébranlable. Alors Monachi se leva et prononça cette sentence : « Nous, frère (( Michel, inquisiteur par l'autorité apostolique , « ne pouvant ni ne voulant laisser impunie la re- « bel lion des enfants de ténèbres qui méprisent « la miséricorde de Dieu, la foi catholique, la u puissance du Pape et de l'Eglise romaine*, après « avoir pris l'avis de plusieurs prélats, de pince sieurs théologiens et docteurs en l'un et l'autre ce droit; invoqué le nom de Jésus-Christ et jeté « les yeux sur les saintes écritures, déclarons que « Barrani, Michaelis, Sauton et Rocha sont héré- « tiques, parce qu'ils résistent à l'autorité que « Dieu a donnée au Pape, et par conséquent à la «vérité de l'Evangile; parce qu'ils portent un « habit d'une monstrueuse difformité, et soutience nent que pour vivre dans la perfection évangé- <( lique, il est nécessaire de ne rien réserver pour c< l'avenir, ce qui est enseigner que les bienheucc reux Pères des ordres religieux n'ont pas vécu ce selon les conseils de l'Evangile. Voulons encon- <c séquence que les quatre coupables soient dé-
<( gradés , et qu'après leur dégradation , dès à (( présent comme pour lors, ils soient livrés au « bras séculier. »
L'Inquisiteur vint ensuite h Bernard Aspa, qui ne luiparaissaitpas aussi coupable que les autres. 11 le condamnaà être dégradé, h un emprisonnement perpétuel, et à porter sur son habit deux croix jaunes , l'une sur sa poitrine et l'autre sur les épaules.
Et de suite Monaclii requit l'évêque de Marseille de procéder , dans la forme réglée par les canons, à la dégradation de ces hérétiques. Ce que l'Evêque lui accorda sans difficulté.
Ce prélat fit dresser un autel au milieu du cimetière et s'y revêtit de ses ornements pontificaux. Assisté de l'évêque de Cominges, il fit conduire devant lui les condamnés, les dépouilla de leurs habits monastiques et leur fit raser la tête pour qu'ils n'eussent plus aucun vestige de cléricature.
Après quoi, Raimond de Villeneuve, viguier, s'empara des quatre premiers que la sentence lui abandonnait. L'autel fut enlevé, un bûcher fut mis à sa place, les patients y montèrent avec courage, et la flamme les consuma '.
Les affaires de Robert prospéraient. Il dominait dans le royaume de Naples, dans les Etats
1 BaluZj lib. i. Miscell. — Fleury, Hist. Ecclés., liv. xcn. — Hist. desEvêques de Marseille, t. n, liv. ix.
Romains, dans la Lombardie, dans le Piémont, dans la Toscane , et la faction des Guelphes , qui depuis long-temps luttait dans Gênes contre le parti des Gibelins, lui déféra pour dix ans la seigneurie de cette république, en lui associant le Pape. Robert entra dans le port avec une flotte de 26 galères et plus de 40 vaisseaux de transport , sur lesquels il avait embarqué 1 200 hommes de cavalerie et 6000 fantassins. Les Gibelins se réveillèrent. Le roi Frédéric de Sicile, et Mathieu Visconti , seigneur de Milan , vinrent assiéger Robert dans Gênes. Après avoir soutenu le siège pendant quelque temps, Robert en laissa le soin à un de ses généraux, et retourna en Provence.
Ce monarque arriva h Marseille le 22 mai 1319. Des fêtes magnifiques lui avaient été préparées. Il fit son entrée dans cette ville avec la Reine son épouse . et Sanche, roi d'Aragon. Tous les corps de métiers avec leurs bannières déployées , une foule immense d'habitants, les uns à pied, les autres a cheval , étaient allés à la rencontre des Princes, et les précédèrent processionncllement
précédèrent procès
dans cette entrée triomphale. Ils marchèrent sous le dais, ayant chacun a leur côté quatre gentilshommes marseillais. On nomma cinquante demoiselles pour complimenter la Reine et l'accompagner, et cinquante jeunes gentilshommes pour remplir les mêmes devoirs auprès du Roi. Ils devaient s'asseoir h la table des Princes, ainsi que
les demoiselles. Ils avaient été choisis par une commission du conseil municipal , composée de Barthélémy Martin, Barthélémy Bonvin, Hugues de Conchis , Jean Benoît, Hugues Auriol et Nicolas de Templo '.
L'organisation municipale venait d'éprouver quelques changements 2 , et le conseil de ville avait été porté h cent cinquante membres. Quarante d'entre eux formaient le conseil particulier du viguier.Leur élection se faisait chaque année, le 7 octobre , dans les formes établies par les chapitres de paix , et ils entraient en charge le jour de Saint-André. Celui qui voulait faire une proposition ou prendre la parole sur un objet quelconque , se levait de son siège et montait sur une pierre placée dans le lieu des séances, et appelée lapis parlatorii. Point de scrutin secret : comme sous le régime républicain , chacun opinait tout haut; mention était faite du vote dans le registre des délibérations tenu par le notaire secrétaire, et une commission était nommée avec mission de faire exécuter les résolutions de la majorité.
Robert visita h Marseille le tombeau de saint Louis , évêque de Toulouse , son frère , qui avait été canonisé par le Pape en 1317 3. Les restes
' Ruffi, tom. 1, liv. v, ch. VI. — Papon, t. ni, liv. vi.
' En i3i6 ou 1317.
3 Cette cérémonie fut célébrée à Avignon avec beaucoup
mortels de ce prélat étaient solennellement exposés à la vénération des chrétiens dans le couvent des Frères Mineurs , situé hors de la ville ' ; la châsse était en or et embellie de pierres précieuses. Il y avait trois clefs du sépulcre qui renfermait ce trésor ; Tune était confiée au sénéchal de Provence , l'autre à un membre du corps municipal désigné par le conseil , la troisième à un religieux du couvent. Les habitants de Toulouse envoyèrent des ambassadeurs à Robert pour le supplier de leur faire don d'une partie de ces reliques. Le prince n'accueillit pas leur demande ; il répondit que ce dépôt précieux devait rester intact à Marseille.
Le roi de Naples , après avoir demeuré quelques jours à Marseille , partit pour Aix et visita son comté de Provence. Sur ces entrefaites, la puissance des Gibelins s'accrut en Italie. Frédéric
de magnificence. La bulle que le Pape expédia à ce sujet loue Marseille pour être la dépositaire de ces reliques : Verè ôfélix es, ô Massilia,facta divinorum aromatum tam sancti corporis apotheca. Elle rapporte un abrégé de la vie de saint Louis , et , accueillant tous les bruits accrédités par la crédulité populaire , elle dit que huit malades recouvrèrent miraculeusement la santé par son intercession, et qu'il ressuscita cinq morts. Le souverain Pontife accorda deux années et deux quarantaines d'indulgences à tous ceux qui visiteraient ce tombeau. ' Ce monastère, établi avant 1262, était un des plus anciens de l'ordre. L'édifice était grand et magnifique ; il y avait une chambre que les vieux titres appellent Caméra regia Fratrum Minorum. Le presbytère était un des plus beaux de France.
d'Aragon , roi de Sicile , déclara la guerre à Robert , et à cet effet lui envoya a Avignon un chevalier qui se présenta devant lui , dans une salle du couvent des Jacobins où ce prince était logé. Aussitôt Léon de Reggio , gouverneur de Provence , fit avertir les Marseillais et leur commanda de se tenir prêts à repousser l'ennemi , dans le cas où il ferait une descente sur leurs côtes. Robert n'avait pas seulement à coeur la conservation de ses Etats de Provence , il s'efforçait encore de délivrer les Guelfes assiégés dans la ville de Gênes. Avec les secours du Pape et du roi de France , il fit partir de Marseille une flotte nombreuse qui défit les Gibelins et les contraignit de lever le siège. Les Marseillais, en apprenant l'heureux succès des armes provençales , manifestèrent leur joie par des fêtes publiques , firent une procession générale , et tous les corps de métiers arborèrent leurs enseignes sur les remparts, en signe de réjouissance.
Robert passa bientôt en Italie , où sa présence était nécessaire. A l'exemple des Génois, les Florentins lui déférèrent pour dix ans la seigneurie de leur cité. Cependant Louis de Bavière, que la bataille de Muhldorf, gagnée le 28 septembre 1 322, sur le duc d'Autriche , fit parvenir à l'empire, mettait en feu toute la Péninsule. Il se fit
1 Le 14 juillet i32o.
couronner roi h Milan , et prit , malgré tous les efforts du Pape et du roi de Naples , la couronne impériale dans la basilique de Saint-Pierre de Rome. Louis fit juger et condamner Jean xxn, et fit élire un autre pontife à sa place. Le roi de Naples , aidé de plusieurs bataillons provençaux , ayant à leur tête Bertrand de Baux , Fouques de Pontevès, Hugues de Castellane et Montolieu de Montolieu, vint arrêter le^cours de ses triomphes. Partout les Impériaux furent battus , et Louis quitta la ville de Piome , le 4 août 1 328 , au milieu des cris populaires : Meurent les hérétiques et vive la sainte Eglise * .
La puissance de Robert ne parut jamais plus formidable. Il se croyait au comble du bonheur; sa joie fit bientôt place à une grande douleur domestique.Charles, duc deCalabre, son fils unique, fut atteint a Naples d'une fièvre qu'il avait gagnée en chassant dans des endroits marécageux. Ce prince mourut le 14 novembre 1328, a l'âge de trente - un ans. Le Roi supporta ce coup terrible avec une fermeté héroïque, et prononça ces paroles du Prophète : La couronne est tombée de ma tête : malheur à moi, malheur à vous! Le duc de Calabre s'était marié deux fois, d'abord avec Catherine d'Autriche, qui ne lui donna point d'enfants , et ensuite avec Marie de Valois , fille de Charles
' Papon, t. m, liv. vi.
de Valois, de laquelle il eut deux filles seulement, Jeanne, devenue depuis si célèbre, et Marie.
Aussitôt après la mort de son fils , Robert envoya un courrier à Marseille pour y annoncer cette perte, qui remplit la ville de deuil. Sa lettre , témoignage éclatant de son amour pour les Marseillais, porte en substance que la sincérité de leur foi et sa vive affection pour eux sont des liens indissolubles ; qu'il était convaincu qu'ils prenaient part a sa bonne et à sa mauvaise fortune ; que , dans la douleur qui l'accablait , il plaçait sa confiance au Dieu qui tient dans ses mains puissantes et tous les biens et tous les maux ; qu'il espérait que ce Dieu plein de miséricorde protégerait sa personne , ses Etats et sa fidèle ville de Marseille. Cet excellent Roi finissait par exhorter les Marseillais à implorer la bonté divine pour le salut de l'aine de son fils '.
Dans la même année , Rlanche deTarente, fille de Philippe , prince de Tarente et d'Achaïe , empereur titulaire de Constantinople , arriva à Marseille. Elle allait donner sa main h Bérenger, fils puîné de Pierre d'Aragon. L'étendard royal et celui de la ville furent portés devant la princesse , le premier par Raimond Montanée , le second par RaimondDieude, nommés par le conseil
' Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffî, t. i, liv. v, eh. a ii. Cette lettre est d;itée du i5 novembre i328.
de ville pour exercer ce t emploi . Le conseil nomma aussi Imbert d'Alamanon et Barthélémy Bonvin , pour présenter la main à Blanche J.
Piien d'important ne se passa h Marseille dans les années suivantes. Robert, son souverain, continua de séjourner a Naples. Ce Prince, désabusé par la vieillesse des prestiges d'une fausse gloire , chercha dans les soins tranquilles du gouvernement et dans les charmes de l'étude, un bonheur que ne lui avaient jamais donné les agitations de la guerre. Il régla sa succession et changea l'ordre d'hérédité établi par Charles n. Il unit h perpétuité le royaume de Naples et la Provence, et établit héritière la princesse Jeanne , avec substitution de Marie. Marseille et toutes les communes provençales prêtèrent hommage a ces deux Princesses. Pour affermir cet arrangement , Robert proposa a son neveu 2, Carobertj, roi de Hongrie, fils de Charles Martel, d'unir Jeanne à André, son second fils, et Marie a Louis, prince héréditaire. Le roi de Hongrie ayant amené a Naples le jeune André , âgé de seize ans , le prince et Jeanne furent fiancés au milieu des fêtes d'une cour brillante.
Robert ayant formé le projet de revenir en Provence qu'il affectionnait beaucoup, débarqua
' Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffi, id. ' 'J En i333.
a Marseille, en 1 338. Il voulait combiner avec le pape Benoît xii , successeur de Jean xxii, et d'origine française comme lui, une nouvelle attaque contre la Sicile. Le séjour qu'il fit en Provence ne fut pas long. Il retourna à Naples, fit une tentative sur la Sicile , qui eut un commencement prospère et une issue malheureuse. Il mourut à Naples le 1 9 janvier 1 343 , âgé de soixante-quatre ans, après en avoir régné trente-trois. Ce Prince, digne du nom de bon que les Provençaux lui donnèrent et qui lui a été conservé par la postérité , eut ses vieux jours abreuvés d'amertume. Il expira avec le regret de n'avoir pu lier les caractères de Jeanne et d'André dont l'antipathie croissait avec Page.
La mort du Roi ne troubla point l'harmonie que ses lois sages avaient établie dans l'Etat. Les Marseillais députèrent Montolieu de Montolieu, Pierre de Cépède, Pierre Dieude, Rolin Vivaud, Nicolas Bonvin et Laurent Ricaut, pour aller prêter serment de fidélité entre les mains de la reine Jeanne. Ordre exprès leur fut donné d'exiger de cette princesse l'observation de leurs privilèges. Jeanne ne fit aucune difficulté de prêter le serment qu'avaient prêté ses ancêtres. Elle promit de le renouveler , dans Marseille même , lorsque l'état de ses affaires lui permettrait de passer en Provence. Elle écrivit en même temps au grand sénéchal du Comté, et lui com-
i26 HISTOIRE
manda de respecter les franchises municipales des fidèles Marseillais '.
Jeanne avait des talents supérieurs, mais elle était vive, folâtre et sans expérience. Elle était portée à l'amour par une ardeur de tempérament que son époux ne pouvait satisfaire. Deux partis divisèrent la cour et le royaume. Robert , religieux franciscain , venu de Hongrie avec André, fut à la tête du parti de ce jeune prince, et lui inspirait la dureté et l'insolence de son caractère. A la tête du parti de la Reine parurent deux personnes parvenues du dernier rang de la société aux premiers emplois du palais. Philippine, dite la Catanoise, et Raimond de Cabanes, son mari. Philippine, simple lavandière, ayant été chargée de nourrir un jeune prince mort presque au berceau, Louis, fils de Robert, avait su captiver la faveur de la famille royale et s'était fait nommer gouvernante des princesses Jeanne et Marie, sur lesquelles elle exerçait un empire absolu. Piaimond était un esclave sarrasin que son maître avait vendu h Raimond de Cabanes , seigneur provençal qui le prit en affection, l'affranchit et lui donna son nom.
Les sages ministres du roi Robert furent éloignés des affaires. Jeanne ne prit pour conseillers que de jeunes étourdis , sans talent comme sans
'• Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffi , t. i, liv. v, ch. vin.
pudeur. André, h l'inspiration du moine Robert, ne s'entoura que de ces gens d'église dont l'ignorance, l'hypocrisie et l'orgueil ont toujours fait haïr le pouvoir royal, lorsqu'il a voulu imprudemment s'appuyer sur eux. André voulait régner seul; et Jeanne lui refusait le titre de roi. Le Pape vint augmenter ce désordre domestique, en prétendant que la régence du royaume deNaples lui appartenait pendant la minorité de la Reine, en qualité de suzerain. Il cassa dans une bulle tout ce qui avait été fait depuis la mort du roi Robert. Mécontent de la Reine, gagné peut-être par l'argent de la Hongrie, il résolut de faire couronner André. Comme la faction de Jeanne jugeait difficile d'empêcher ce couronnement, elle voulut frapper un coup décisif en assassinant le Prince. Dans la nuit du 18 septembre 1 345 , les conjurés firent prier André, qui était dans l'appartement de la Reine, de se lever et de sortir, parce qu'ils avaient , disaient-ils , à lui communiquer des affaires de la plus grande importance. Le Prince sortit précipitamment et à demi habillé. Aussitôt une femme ferma la porte sur lui. Les assassins s'emparèrent de sa personne , lui fermèrent la bouche , le pendirent à un balcon et jetèrent son corps dans le jardin.
La Catanoise, son fils, sa fille et plusieurs grands du palais, périrent dans les supplices, comme auteurs de cet attentat. La voix publique
en accusa aussi la reine Jeanne , mais sans fournir
contre elle aucune preuve positive.
Louis, roi de Hongrie, irrité de la mort d'André, son frère, entra dans le royaume de Naples, pour le venger. Un suaire sur lequel était peint un monarque étranglé servait d'étendard à son armée. Jeanne chercha à détourner l'orage, en choisissant un époux qui, par son courage et son habileté, pût intimider les ennemis. Elle jeta les yeux sur Louis de Tarente , son cousin , et le mariage se fit le 20 août 1 346 , dans l'année du veuvage. Bientôt les armes de Hongrie renversèrent tous les obstacles, et Jeanne, ne pouvant plus se soutenir dans son royaume, s'embarqua pour la Provence où elle arriva après cinq jours de traversée '.
La Reine-comtesse fut reçue à Marseille avec de grands honneurs et de nombreuses marques de dévouement. Jacques Artaud, seigneur de Venèles, était alors viguier ; Antoine de Saint- Gilles, Pierre de Cépède et Pierre Aleman étaient syndics. Jeanne, voulant accomplir la promesse qu'elle avait faite aux Marseillais, à la mort de son père, fut conduite avec ses barons et ses gentilshommes au cimetière des Accoules où le peuple était assemblé et au milieu duquel s'élevait un riche trône. La reine s'y étant assise, on fit
1 En i34«S.
lecture des chapitres de paix et principalement de l'article 63 relatif a la forme du serment que les comtes de Provence et leurs viguiers devaient faire, Pierre Amiel, notaire et secrétaire de la Commune, mit ensuite un genou a terre devant la reine, et lui présenta l'Evangile. Jeanne jura d'observer les privilèges et franchises de la ville de Marseille. Alors les syndics lui prêtèrent serment de fidélité. Les conseillers municipaux suivirent cet exemple qui fut imité par tous les assistants. Amiel en dressa acte public '.
A cette époque, la ville haute qui n'avait pas cessé d'être distincte de la ville basse et d'avoir un régime particulier, était presque déserte. Les habitants l'abandonnaient pour aller s'établir dans la cité inférieure et se placer sous l'égide des libertés municipales. Jeanne fit sagement cesser ce désordre trop long-temps supporté; elle fit tomber l'injuste barrière qui séparait les Marseillais en deux peuples. Elle ne voulut pas qu'il y eut une différence dans la jouissance de leurs droits civils et politiques, lorsqu'il n'y en avait point dans leurs sentiments de fidélité. Elle ordonna en conséquence que la même police et la même administration régiraient les deux villes, qui depuis lors n'en formèrent qu'une seule, sans laisser des traces de leur ancienne distinction. La Princesse, après avoir séjourné quelques
' Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffi, t. i, liv. v, ch. vin.
jours à Marseille, se rendit à Aix. Le pays était dans une grande agitation. Ce qui irritait les esprits, c'était le projet conçu par Jeanne et la cour de France , d'un échange de la Provence avec quelque autre domaine, en faveur du duc de Normandie, fils de Philippe de Valois et héritier présomptif de la couronne. Les Provençaux craignaient de perdre leur existence nationale. Les barons de Provence et les consuls de la ville d'Aix , voulant empêcher la reine de communiquer avec les étrangers, la constituèrent prisonnière \ Elle ne recouvra sa liberté que lorsqu'elle se fut engagée solennellement a abandonner ce projet d'échange et h ne nommer que des personnes du pays aux emplois tant civils que militaires. Elle partit ensuite pour Avignon où son époux, le prince de Tarente, vint la joindre. Elle voulait se justifier auprès de Clément vi de la mort du malheureux André. Le Pontife confirma d'abord son mariage avec Louis, et chargea ensuite quelques cardinaux d'informer contre elle. Jeanne plaida elle-même sa cause en plein consistoire et fut déclarée innocente. Ce fut alors que, pressée par le besoin d'argent, elle vendit au Pape et à ses successeurs la ville et l'état d'Avignon, au prix de quatre-vingt mille florins d'or, accordant la plus-value h titre de donation et renonçant au bénéfice de minorité.
1 Gaufridy, Hist. de Provence, t. i, liv. vi.
Cette vente, essentiellement nulle selon les maximes du pays, fut qualifiée de maudite par nos ancêtres.
La ville de Marseille était alors affligée de la peste ', qui y fut apportée par des vaisseaux italiens. Ce fléau dévorant fit des ravages effroyables. On exposait les cadavres a la porte des maisons-, quelquefois on les jetait par les fenêtres. La consternation fut si grande qu'on ne se donnait aucun secours les uns aux autres. Toute communication et tout commerce cessèrent. Les malades saisis de terreur à la vue de ces calamités affreuses, croyaient appaiser la colère de Dieu et racheter leurs péchés en donnant leurs biens aux églises. Cette peste s'étendit en Provence et dans la France entière. L'ignorance du peuple lui chercha une origine extraordinaire. On prétendit que c'était un feu sorti de la terre ou tombé du ciel , qui s'étendant vers le couchant, consuma plus de cent lieues de pays et engendra une corruption qui infecta la masse de l'air. D'autres dirent que c'était une pluie de vers et de serpents. On était bien éloigné de soupçonner que ces affreux ravages provenaient de ce qu'on ignorait les moyens d'arrêter la contagion et les remèdes pour s'en délivrer. Ainsi Ton avait à redouter tout à la fois la violence
1 Toujours en i348.
du mal et l'impéritie des médecins qui est toujours un mal plus grand '.
Le roi de Hongrie était entré dans Naples en conquérant. Il en sortit chassé par la peste. Son départ précipité donna occasion aux partisans de Jeanne de lui envoyer des députés pour la prier de repasser à Naples. Ils lui assurèrent qu'elle serait bientôt rétablie sur le trône par le secours de ses fidèles sujets. Jeanne s'embarqua à Marseille et partit pour ses Etats Napolitains où elle fut reçue avec des transports d'allégresse3, le roi de Hongrie ne tarda pas aussi à y rentrer et h y reporter la guerre. Marseille arma dix galères, elle fit les plus grands sacrifices pour soutenir la cause de sa souveraine , et l'Italie devint le théâtre de grands événemens qui ne sont pas de notre sujet.
La Provence était dans l'anarchie. Jeanne y avait envoyé, en qualité de Sénéchal, Aimeric Rollandi, gentilhomme italien. Les seigneurs et les communautés refusaient de le reconnaître, parce que , d'après les maximes et les privilèges du pays , ces hautes et importantes fonctions ne pouvaient pas être exercées par des étrangers. Marseille seule reconnaissait l'autorité de Rollandi qui avait été installé dans cette ville. Le
■ Papon, t. m, liv. vi.
' Toujours en i348.
premier acte d'administration du nouveau sénéchal fut de destituer Méollôn , seigneur de Saint- Savournin et viguier de Marseille , qui ne remplissait ses devoirs qu'avec négligence. Rollandi mit a sa place Octavien de Cavalcantibus, gentilhomme florentin, et lui donna pour lieutenant Hugues de Malespine , damoiseau.
La guerre civile éclata entre les Marseillais dirigés par le sénéchal , et tout le reste de la Provence placée sous le commandement des seigneurs les plus riches et les plus influents. Les Marseillais, cherchant des alliés, s'efforcèrent de mettre dans l'intérêt de la Cour Charles de Grimaldi, seigneur de Monaco, la maison de Baux, la communauté du Martigues et la ville d'Arles. Partout leurs propositions furent rejetées. Des flots de sang étaient sur le point de couler, lorsque la voix de la modération se fit heureusement entendre. Les états généraux se réunirent à Aix. Cette assemblée députa à Marseille Bertrand de Bouc et Imbert d'Alamanon, pour y faire des propositions de paix. Ils présentèrent au conseil municipal leurs lettres de créance, et l'objet de leur commission fut aussitôt discuté. Aucune résolution ne fut prise, et trois membres furent envoyés a Aix pour aplanir quelques difficultés. Les états de Provence s'élant enfin mis d'accord avec la commune de Marseille, il fut décidé qu'il y aurait un armistice, qu'on enverrait une dépui. 28
tation à la reine Jeanne pour la supplier de s'expliquer sur les privilèges de la province, et un autre au Pape pour demander sa médiation.
Aussitôt après le départ des ambassadeurs, les Provençaux rompirent la trêve , sans que la cause en soit connue. Rogier, sergent d'armes de Clément vi , arriva alors h Marseille avec une lettre adressée par Sa Sainteté au corps municipal ' . Le Pontife engageait les Marseillais à faire tous leurs efforts pour le rétablissement de la paix. Rogier se rendit ensuite à Aix avec Montolieu de Montolieu que le conseil accrédita auprès des états généraux. Ils se présentèrent tous les deux dans l'assemblée , firent entendre des paroles de paix, mais leur mission n'eut aucun succès. Alors les Marseillais résolurent de déployer toute leur énergie. Le conseil de ville s'assembla extraordinairement, et décréta que la ville serait mise dans le meilleur état de défense ; que les remparts seraient réparés ; que des levées d'hommes seraient faites. 11 prit des mesures extraordinaires et sollicita partout des secours. Les membres de la commission de la guerre et de la marine furent portés à douze. Rien ne fut négligé pour résister avec avantage h la ligue provençale et soutenir l'autorité de la Reine.
Cependant Clément vi ne désespérait pas de la
En i358.
paix. Il envoya à Marseille Philippe, évêque de Cavaillon, pour engager le conseil de ville à faire auprès des états une nouvelle tentative de conciliation. Le conseil ne se montra point rebelle aux désirs du Pontife, et députa Guillaume de Montolieu, Laurent Ricaut et Jacques de Gualbert. Sur ces entrefaites on apprit que la Reine, se rendant aux voeux du pays et aimant mieux céder que d'exciter par une fermeté déplacée un soulèvement dangereux, venait de révoquer Rollandi et de confirmer Raimond d'Agoult dans la charge de sénéchal. Les états ordonnèrent alors à toutes les Communes provençales de déposer les armes. Elles se soumirent a la Reine, et l'harmonie fut ainsi rétablie entre Marseille et le reste de la Provence.
Cette tranquillité ne fut pas de longue durée. La perte de la bataille de Poitiers couvrit la France d'un long crêpe de deuil, et la Provence se ressentit dun si grand désastre. Arnaud de Servole , gentilhomme de Périgord , fut blessé et pris dans cette célèbre journée, en combattant pour le roi Jean. Après avoir recouvré sa liberté, il organisa quelques compagnies de soldats débandés, s'en déclara le chef, et faute de trouver de l'emploi, fit à la tête de ses troupes le métier de brigand. Arnaud de Servole porta, nous ne savons trop pourquoi , le surnom d'Archiprêtre. Il entra dans la Provence et la ravagea,
favorisé par Àmicl de Baux et Raimond de Baux , comte d'Avelin, qui, selon toutes les apparences, avaient forme le dessein de profiter des calamités publiques et de l'éloignement de la reine Jeanne , pour séparer ce Comté du royaume de Naples.
La fidélité des Marseillais à la cause royale resta inébranlable devant cette insurrection redoutable produite par l'amour du brigandage et le désir de l'indépendance nationale. Ils prirent d'abord avec sagesse des mesures de sûreté , et mirent la ville h l'abri de toute surprise. Ils songèrent ensuite à opérer dans le pays un grand mouvement royaliste et à étouffer la rébellion. Les communes d'Arles, de Nice, de Toulon, d'Avignon, de Grasse et d'Hyères étaient attachées au parti de la Reine. Raimond d'Agoult, Isnard et Guillaume de Glandevès , seigneurs qui exerçaient une grande influence , marchaient sous les mêmes enseignes avec une ardeur chevaleresque. Marseille envoya des députés dans toutes ces communes pour s'entendre sur les moyens h prendre, et pour organiser un bon système de défense. Elle députa aussi h la cour de Naples pour solliciter des secours, et implora, dans une procession solennelle , la faveur du Dieu des armées pour le triomphe des armesroyalistes. L'oriflamme de la ville fut arborée sur les remparts.
Siméonis, avocat de la ville de Vcnce , s'étant
placé à la tête de seize cents hommes dévoués à la reine Jeanne, écrivitauxMarseillais qu'il était prêt à se joindre à eux pour combattre les ennemis. Le comte d'Avelin, voulant empêcher cette jonction, envoya des troupes tirées d'Aubagne , de S'- Marcel et de ses autres terres , sous la conduite d'un prêtre de Salon. Elles firent quelques ravages dans le territoire de Marseille. Les Marseillais , usant de représailles , firent sortir deux colonnes. La première, sous le commandement de Jean d'Olioules et de Jean de Senis , s'empara de vive force d'Aubagne. La seconde, sous la conduite dlsnard Cignesier, se rendit maître du château et du bourg de S1 -Marcel. La perte de ces places irrita le comte d'Avelin , qui voulut en tirer vengeance; mais les Marseillais surent déjouer tous ses efforts.
Cependant les milices royalistes , ramassées à la hâte, composées de bourgeois et d'artisans élevés loin des combats , étaient impuissantes pour arrêter les brigands aguerris conduits par l'archiprêtre et les indépendants armés par la puissante maison de Baux. Dans ces circonstances critiques , les royalistes appelèrent à leur secours Jean , comte d'Armagnac , auquel on promit 35,000 florins d'or, c'est-à-dire 338,100 livres, en dédommagement de ses dépenses. Jean entra en Provence avec deux mille cinq cents hommes d'armes, et les Marseillais lui envoyèrent cent arbalétriers.
Le sénéchal de Provence, qui croyait étouffer l'insurrection avec les secours du comte d'Armagnac, fut trompé dans son espérance. Le nombre et l'audace des révoltés ne faisaient que croître. Antoine de Baux, prévôt de l'église de Marseille et frère du comte d'Avelin , prit les armes et arbora les couleurs de l'indépendance. Il se saisit, avec cent cavaliers et quelques fantassins , du château de Roquefort occupé par les Marseillais. Après cet exploit , il tenta de prendre LaCadière,, mais sans pouvoir y réussir.
Alors le sénéchal accourut h Marseille. Il assista a une séance du conseil de ville et y fit l'éloge des Marseillais, qui depuis le commencement des hostilités donnaient tant de preuves de dévouement. Il invita le conseil h choisir dans son sein une commission chargée de l'éclairer de ses conseils pour la direction de toutes les affaires de la province et pour tout ce qui serait relatif au service de la Reine. L'assemblée, flattée de cette marque de confiance, désigna sur-le-champ Laurent Ricaut et Pierre Austric , tous deux syndics, et Guillaume de Montolieu, Antoine Dieude , Giraud Aimeric, Jean Elie, Jean de Jérusalem et Simon d'Apt.
Une troupe ennemie , composée de six cents hommes d'armes, était entrée dans leComtat Venaissin, et avait marqué sa route par le pillage , l'incendie et le meurtre. Pour mieux tromper le
Pape et ses sujets, cette troupe portait l'étendard royal , et sur les cottes-d'armes l'écusson de Marseille. Après être sortie des Etats du Pape, elle était allée à S* - Maximin 3 avait donné l'assaut à la ville et l'avait prise. Mais l'église, qui était fortifiée et vigoureusementdéfendue,résistaitàtoutes les attaques. Le souverain Pontife, croyant que cette bande dévastatrice avait été réellement armée par les Marseillais, en témoigna un vif ressentiment. Le conseil municipal de Marseille lui envoya deux députés pour le calmer, pour lui faire connaître le véritable état des choses, et le conjurer de prendre la ville sous sa protection.
Sur ces entrefaites , l'église de S1 - Maximin fut prise de vive force , et les ennemis au nombre de cinq mille hommes se dirigèrent sur Marseille. A cette nouvelle, l'alarme se répandit dans la ville, mais ce premier sentiment de frayeur fit bientôt place à une résolution énergique. On expulsa tous les habitants qui étaient unis h des ennemis par quelque lien de parenté. Les artisans furent arrachés à leurs travaux et armés aux frais delà commune. Les troupes marseillaises attendirent ainsi de pied ferme l'armée des indépendants, qui n'osa pas se montrer.
Les députés marseillais envoyés vers la Rcinccomtesse, retournèrent dans la ville. Le royaume de Naples était en proie à l'anarchie et à la violence des factions. Les princes de la maison de
Duras, qui étaient éloignés des affaires, et ceux de la maison de Tarente qui y avaient la principale part, causaient tous ces troubles par leur rivalité ambitieuse et puissante '. La cour était dans l'abandon et Jeanne sans autorité. Cette malheureuse princesse ne pouvait envoyer aucun secours aux Marseillais, mais elle leur écrivit une lettre remplie d'éloges et exprimant sa reconnaissance pour les obligations qu'elle leur devait. Elle leur fit en même temps donation du château et du bourg de Saint-Marcel 3.
La mort du comte d'Avelin 3 éteignit le feu qu'il avait allumé ; mais ce calme ne dura pas
* Le duc de Duras , qui avait épousé la princesse Marie , sœur de Jeanne , avait été mis à mort par le roi de Hongrie , comme complice du meurtre d'André.
a Depuis cette époque jusqu'à la révolution , la ville de Marseille a été seigneur de Saint-Marcel. Les consuls d'abord , et ensuite le maire et les éclievins, exercèrent les droits seigneuriaux dans ie territoire de ce fief et de ses dépendances , en nommant le viguier et les officiers de justice ; de sorte que tous les propriétaires des biens situés dans ces lieux étaient vassaux de la ville, sans distinction. Le château de Saint-Marcel était autrefois un lieu de défense, et les Marseillais en confiaient la garde à un de leurs citoyens qui avait le titre de châtelain. Ce château n'existe plus. Les comptes de la commune font mention des honoraires du châtelain de Saint - Marcel jusque dans le 17e siècle. Les prières du prône se faisaient pour les habitants de Marseille , comme seigneurs. Les pénitents de ce lieu ajoutaient même aux litanies : Spiritus Sanctc Dei, custùdi Massiliam.
3 Au commencement de i^6"o.
long- temps. Les Anglais avaient été obligés d'évacuer toutes les places fortes de France , après le traité de Brétigny, où fut terminée une longue guerre et oii l'on fixa la rançon du roi Jean. Les officiers et les soldats , mal payés , congédiés et accoutumés au pillage, formèrent, sous différents chefs, de nouvelles compagnies appelées les tardvenus. Us se répandirent en Provence, et y laissèrent des traces de leurs fureurs. Ils surprirent le Pont-Saint-Esprit, dont ce fut pitié', dit Froissard, car ils occirent maint prud'homme et violèrent mainte demoiselle. Heureusement, le marquis de Montferrat, ayant besoin de troupes contre le seigneur de Milan, les engagea à son service , moyennant l'absolution de leurs péchés et soixante mille florins qu'ils reçurent du Pape.
Au milieu de tant de calamités qui désolaient la Provence , il était certainement facile à Marseille de s'affranchir de l'autorité royale et de rétablir l'ancienne forme de son gouvernement populaire ; elle n'eût rencontré dans l'exécution de ce dessein aucun obstacle sérieux. Depuis quelques années, elle était presque souveraine de fait, et le viguier suivait plutôt l'impulsion du conseil municipal que celle de la reine Jeanne ou du sénéchal de Provence. Les républiques d'Italie traitaient avec elle de puissance h puissance ; Florence lui avait demandé quelques galères , et elle en avait obtenu huit. Les Pisans s'en irri-
tèrent et écrivirent au conseil que si à l'avenir il les offensait , ils n'étaient pas garants de ce qui pouvait arriver. Le conseil répondit avec fermeté qu'en rendant ce service a Florence , sa fidèle alliée , il n'avait pas voulu offenser Pise , et que si les vaisseaux marseillais étaient attaqués , il espérait que Dieu favoriserait sa bonne cause. La république de Pise envoya alors a Marseille trois ambassadeurs, qui lurent leurs lettres de créance dans le sein du conseil, et firent valoir certains privilèges qui avaient été accordés à leur gouvernement par plusieurs Empereurs et confirmés par plusieurs Papes , pour naviguer dans certains parages , à l'exclusion des autres peuples. Ils dirent que tout leur faisait croire que Marseille ne violerait pas ces privilèges, et qu'elle aurait égard h l'ancienne amitié qui l'unissait à Pise. Le conseil répondit qu'il s'efforcerait toujours de conserver cette amitié ; mais que , dans tous les temps , aucune limite n'avait été fixée à la navigation marseillaise, que la mer était libre, et qu'il ne pouvait reconnaître ces privilèges sans valeur. Les ambassadeurs retournèrent chez eux, et les choses n'allèrent pas plus loin. Mais ce qu'il y eut de singulier, ce fut de voir un ambassadeur génois, envoyé aussi à Marseille pour intervenir dans la même affaire, invoquer des traités passés entre la république de Gênes et les comtes de Provence , et demander l'extradition de quelques proscrits.
Le conseil lui dit que ces traités ne pouvaient lier la ville de Marseille , qui était distincte du comté de Provence et avait son gouvernement particulier ; que l'extradition réclamée était contraire a ses statuts et à ses franchises. De sorte que les Marseillais se regardaient comme indépendants : ils n'avaient plus qu'un pas a faire pour se proclamer tels, mais ils reculèrent devant cet acte , et le cœur leur faillit. Ils ne tentèrent pas même d'acquérir à prix d'argent leur complète indépendance politique, comme ils avaient fait jadis avec leurs derniers vicomtes. Ils auraient peutêtre réussi, car la reine Jeanne, toujours dans la pénurie, jouet infortuné d'un destin capricieux, aurait pu consentir à un pareil accord ; mais ils n'étaient pas sûrs de l'avenir , qui ne leur inspirait aucune sécurité. Ils se rappelaient avec douleur les injustes contestations qui leur avaient été faites par les possesseurs du fief vicomtal, après l'affranchissement de la commune, la lutte qu'il avait fallu soutenir contre ces indignes seigneurs, et les nouveaux sacrifices pécuniaires qui en avaient été la suite. Au reste, le caractère des Marseillais était beaucoup moins enflammé par l'amour de la démocratie ; leur situation satisfaisait tous leurs besoins , et ils craignaient de compromettre, par les écarts d'un patriotisme trop ardent , une existence sociale qui leur présentait une somme raisonnable de liberté. Les
principales maisons de la ville avaient formé des liaisons étroites avec la cour de Naples; elles entretenaient avec ce royaume des relations commerciales trop utiles a leurs intérêts respectifs pour qu'on n'en désirât pas la durée. Les Marseillais crurent donc n'avoir rien de mieux à faire que d'être sincèrement dévoués à la maison d'Anjou , digne après tout de leur amour ; mais ce dévouement ne les empêcha pas de soutenir l'intégrité de leurs franchises municipales avec une fermeté qui ne se démentit jamais.
Les chapitres de paix les déchargeaient , dans la Provence, du paiement de toute sorte de droits et d'impositions. Néanmoins, les habitants d'Arles arrêtèrent dans le Rhône , en 1 360 , une barque chargée de blé que les magistrats municipaux de Marseille faisaient venir pour l'approvisionnement de la ville. Les Arlésiens voulurent soumettre le patron de cette barque à payer un droit qu'ils avaient établi. A cette nouvelle , le conseil municipal s'assembla , et il y fut décidé qu'une galère serait armée pour ravager le territoire d'Arles. La galère remonta le Rhône, débarqua des troupes qui pillèrent le pays et emmenèrent vingt-cinq prisonniers , au nombre desquels se trouvèrent trois domestiques du sénéchal , qui écrivit aussitôt aux Marseillais de leur rendre la liberté. Cet empressement du sénéchal fut regardé par les Marseillais comme une par-
tialité injuste , et leur fit même croire qu'il était d'intelligence avec leurs ennemis. Les prisonniers ne furent renvoyés qu'après la restitution de la barque ; et les Marseillais , dans leur colère contre le sénéchal , allèrent jusqu'à méconnaître son autorité et à s'opposer à l'installation du viguier, des juges de première instance et d'appel, et des autres officiers royaux qu'il venait de créer. Toutefois ils protestèrent de leur fidélité à la Reine , et lui députèrent un membre du conseil pour exposer les motifs de leur conduite. Ils obtinrent de cette Princesse des lettres patentes faisant injonction au sénéchal d'exécuter franchement les chapitres de paix.
Louis de Tarentc mourut , le 1 6 mai 1 362 , sans testament, parce qu'il n'avait rien en propre et que tout appartenait a la Reine , son épouse. Il ne laissa que deux filles naturelles , les deux princesses Françoise et Catherine , qu'il avait eues de son mariage , étant mortes en bas âge. Les Marseillais rendirent à sa mémoire les plus grands honneurs, et Guillaume de Grimoard , abbé de S*- Victor , fut chargé de prononcer son éloge funèbre. Grimoard avait embrassé de bonne heure l'état monastique ' : reçu dans le prieuré
1 II était né au château de Grisac , dans le Gévaudan. Il était fils de Guillaume de Grimoard, chevalier, seigneur de Grisac et de la Garde , et d'Auphelisse de Montferrand. La maison de Grimoard s'est fondue dans celle de Beauvoir-Duroure, vers la lin du i5e siècle.
de Chiriac, diocèse de Mende, il alla plus lard étudier a Montpellier avec tant de succès, qu'il devint docteur en droit civil et en droit canon. Il fut ensuite pourvu de l'abbaye de S^Germaind'Auxerre, puis de celle de S^Victor '. Les Marseillais envoyèrent douze citoyens notables à Naples , pour faire , au nom de la ville , leur compliment de condoléance a la Reine. Grimoard y fut aussi envoyé avec une mission semblable par le pape Innocent vi, qui séjournait toujours à Avignon. Innocent expira peu de temps après % et Grimoard était à Florence , lorsqu'il apprit la mort du souverain Pontife. Vingt cardinaux, qui se trouvaient h Avignon, entrèrent au conclave et y restèrent plus d'un mois. Grimoard, élevé dans un cloître , ennemi de la cabale et de l'intrigue, éloigné alors des lieux où allaient s'agiter tant d'ambitions puissantes et rivales , ne se doutait sûrement pas que les suffrages du sacré Collège tomberaient sur lui, lui qui n'avait jamais porté si haut ses modestes prétentions , lui qui n'était pas même revêtu de la pourpre romaine. Il fut pourtant élu, à la grande surprise de la chrétienté. Les cardinaux, doutant s'il consentirait h l'élection , ne la publièrent point et lui expédièrent un courrier, pour qu'il fît connaître
' En i358.
5 22 septembre i362.
sa volonté. Grimoard reçut, sur la route de Florence à Naples, le message du conclave-, il envoya aussitôt son consentement, revint en France et fit son entrée à Avignon le 30 octobre 1362. Le 6 novembre suivant , il fut sacré évêque et couronné pape , sous le nom d'Urbain v , par Audoin Aubert, évêque d'Ostie '.
Urbain , qui porta toute sa vie l'habit monastique de S'-Victor, fit réparer et fortifier cette abbaye , lui donna de nouveaux privilèges , des reliques et des ornements précieux. Il témoigna aussi aux Marseillais un attachement inébranlable, et ceux-ci eurent toujours pour lui le même sentiment. Comme il désirait envoyer quelques renforts à Cornetti, son légat en Italie, pour secourir les Florentins , ses alliés , auxquels les Visconli de Milan faisaient la guerre , les Marseillais lui fournirent cent arbalétriers , sous le commandement de Pierre de Lingris , damoiseau.
Il y avait eu jusques à cette époque à Marseille quelques écoles publiques dirigées par des particuliers. L'évêque Guillaume Sudre 3 les révoqua
' Fleury, Hist. Ecclésiastique, liv. xcvi. — Hist. des Papes, t. ni ; La Haye, 1 77$.
a Depuis Benoit d'Alignano , dont nous avons parlé et qui mourut en 1266, onze évêques furent placés sur le siège de Marseille; ce sont: Robert, nommé en 1266; Raymond de Nîmes, en 1268; Durand, en 1288; Raymond iv, en i3i2; Gosbert de Laval, en i32o; Adhémar Amelin , en i32/f; Jean
par lettres patentes , et fit venir du diocèse de Chartres un bachelier auquel il donna la direction de tous les établissements d'instruction. Ces établissements furent désormais placés sous l'unique dépendance du clergé , qui y enseigna la grammaire, les belles-lettres et la logique. Le clergé, spéculant sur les préjugés populaires , aspirait partout à être maître de l'éducation de la jeunesse. 11 avait de bonnes raisons en agissant ainsi; mais ne s'est-il jamais trompé dans son espoir et dans ses calculs ? Ces intelligences comprimées qu'il façonnait a ses doctrines ne lui échappaientelles pas quelquefois? Ne venaient -elles pas respirer dans une atmosphère plus pure , et ne s'éloignaient-elles pas des institutions cléricales avec d'autant plus de dédain qu'elles les avaient vues de plus près?
Les intentions de la reine Jeanne à l'égard des Marseillais étaient éludées sous de vains prétextes, et la mauvaise foi du sénéchal tendait à violer les franchises , pour l'exécution desquelles ils étaient toujours sur leurs gardes. Un droit de péage avait été établi à Aix , et on voulait les y soumettre. Le conseil municipal de Marseille déclara hautement que si les citoyens de cette ville n'en étaient pas exemptés , l'autorité du sénéchal
Artaudi, en i337; Robert de Mandagot, en i344; Hugues d'Arpajon, en i36o; Pierre Fabri , en i36i ; et Guillaume Sudre, dans la même année.
cesserait d'être reconnue. Urbain v, toujours disposé à favoriser les Marseillais , appuya leurs plaintes; et le sénéchal, voyant qu'ils n'étaient arrêtés par aucune considération , se ravisa et proposa un arbitrage pour rétablir la paix. Il choisit , a cet effet , Rostang Vincent et George de Montemalo. Les Marseillais nommèrent Guillaume de Saint-Jacques et le damoiseau Pierre de Lingris , qui était revenu d'Italie, où il s'était distingué. Les arbitres reconnurent la justice des plaintes de Marseille , et décidèrent que tout ce qu'on avait exigé des Marseillais à raison des droits du péage établi à Aix , leur serait restitué ; qua l'avenir ils seraient francs de toute espèce de charge dans la Provence , conformément aux chapitres de paix. Les Marseillais furent pleinement satisfaits de cette sentence. Le sénéchal se rendit h une séance solennelle du conseil de ville, oîi l'on lit lecture de ses lettres de provision, qui furent entérinées ; il prêta ensuite le serment accoutumé l.
Urbain v avait désiré marier Jeanne d'Anjou avec Philippe, alors duc de Touraine et depuis duc de Bourgogne, quatrième fils de Jean , roi de France. Jeanne, craignant l'influence de la France, et ne voulant pas se donner un maître , avait ac-
1 En ilGG. Archives de l'Hôtel de Ville. — Ruffi , tom. i , liv. v, ch. \r.
cordé la préférence h Jacques d'Aragon , roi titulaire de Majorque, comte de Roussillon et de Ccrdagne. Ce Prince était sans patrimoine, et son père avait été dépouillé de ses Etats par Pierre iv, roi d'Aragon, dont il ne voulait pas reconnaître la suzeraineté. Jacques, borné au rôle d'époux, devait ne point prendre le titre de roi, ne recevoir aucun hommage et ne se mêler en rien des affaires. Le choix de la reine Jeanne avait inspiré h Urbain v un vif mécontentement. Ce Pape ne resta pas long-temps à Avignon; il en partit le 30 avril 1367 , alla au pont de Sorgue , où il resta deux jours, et arriva a Marseille suivi de tous les cardinaux, h l'exception de cinq I. Il fut reçu au milieu des pompes les plus magnifiques et des plus sincères démonstrations de joie et de respect. Toute la population alla processionnellemcnt h sa rencontre, ayant a sa tête Jacques Atulfi, qui portait l'étendard marseillais, et Jacques Stornelli , qui portait l'enseigne royale. Le souverain Pontife logea à l'abbaye S1 -Victor, et versa des larmes d'attendrissement en voyant le cloître antique où il avait coulé des jours tranquilles , et les religieux dont il était naguère le chef. Les cardinaux logèrent les uns au palais épiscopal , les autres chez Guillaume et Charles de Montolicu, Bertrand Candole, Pons d'Alama-
' Fleury, Hist. Ecclés., liv. xrvr.
non, Pierre de Saint-Jacques, Pierre Aleman , Bérenger de Boulbon , Etienne de Brandis et Guillaume Martin '. Le 19 mai, le Pape et le sacré Collège partirent de Marseille avec une flotte de vingt-trois galères et de plusieurs autres bâtiments que la reine Jeanne , les Vénitiens , les Génois et les Pisans avaient fournis. Urbain arriva dans quatre jours à Gênes, où il fut reçu par le Doge et par le peuple avec beaucoup d'honneur. Quelques mois après 3 , il entra h Rome avec une escorte de deux mille gendarmes , et fut installé dans la chaire pontificale 3.
Urbain seconda heureusement la politique avec laquelle Jeanne dissipa deux orages qui se formèrent sur la Provence. Richard , roi d'Angleterre , avait obtenu de l'Empereur la cession du royaume d'Arles. Edouard ni réclama pareillement cepays, du chef d'Eléonorc, fille du dernier Bérenger et femme d'Henri m d'Angleterre, pour son second fils , le duc de Lancastre. L'autre ennemi , plus redoutable, était Louis, duc d'Anjou, gouverneur du Languedoc pour le roi Charles v , son frère. Ce Prince fit des tentatives sur la Provence, par la seule raison que ce comté était h la convenance de son ambition. Bertrand Duguesclin, qui
• Ruffi , t. i, liv. v, çh. xi.
a 16 octobre 1367.
s Fleury, ibid. — Hist. des Papes , ibid.
commandait l'armée française, mit le siège devant Tarascon le 4 mars 1368. Il y entra par la trahison de quelques habitants. Il alla camper sous les murs d'Arles le 1 1 avril , et fit prisonniers Guirand de Simiane, Arnaud de Villeneuve , et Glandevès, seigneur de Cuers. Les ennemis, désespérant de remporter la place, se retirèrent après un siège de ^9 jours, et repassèrent le Rhône.
Les villes de Marseille et d'Aix formèrent une ligue pour résister aux ennemis, h peu près comme auraient pu faire deux républiques indépendantes : elles promirent de se soutenir mutuellement contre quiconque? attaquerait leur liberté'. La Reine approuva cette ligue, que la présence du danger rendait nécessaire \ mais quand il fut passé, elle l'annula, comme un monument de sa faiblesse et comme un acte dangereux pour son autorité.
Cette Princesse était alors à Rome , où elle avait pris beaucoup d'empire sur l'esprit du Pontife, qui la traita avec distinction et lui donna la rose d'or, préférablement a Pierre, roi de Chypre, qui se trouvait alors dans cette ville. Les cardinaux en murmurèrent, disant qu'il n"y avait point dexemple d'une faveur si éclatante accordée à une femme, en présence d'un Roi. C'est , répondit Urbain, qu'on n'avait jamais vu un abbé de Saint-Victor sur la chaire de Saint Pierre J.
' Phton, Hist. d'Aix, ch. ix, p. 9.
3 Fleury, id.
Ce Pape, ayant résolu de revenir a Avignon , envoya à Marseille Pierre Georio, son familier, pour faire savoir aux habitants qu'il ne tarderait pas de repasser dans cette ville. Il y arriva en effet le 16 septembre 1370, et fut reçu avec les mêmes honneurs qui lui avaient été accordés deux ans et demi auparavant'. 11 se reposa pendant quelques jours , et partit pour Avignon.
Il avait la résolution de négocier la paix entre la France et l'Angleterre, lorsqu'il fut attaqué d'une grave maladie. Jugeant que sa mort était proche , il ne songea plus qu'à ce qui regardait son salut. Si jamais y dit-il, j'ai avance autre chose que ce qu' enseigne l'Eglise Catholique , je révoque mon sentiment et le soumets à la correction de cette- Eglise sainte. Protestation , observe Fleury % qui prouve que ce Pape ne se croyait pas infaillible. Il mourut le 19 décembre de la même année3, après avoir occupe le trône pontifical huit ans et quatorze jours avec beaucoup de sagesse. Son cœur fut transféré à Marseille , dans l'abbaye de Sf-Victor, ou on lui éleva un riche mausolée.
Marseille et la Provence furent , cette année , ravagées par la peste. Il paraît qu'on n'apportait aucune précaution pour s'en garantir. Bientôt la
1 Hist. des Papes, id, 3 Liv. xcvn.
famine vint ajouter toutes ses horreurs à ce fléau. Peu de temps après ', le conseil de ville fut réduit au nombre ancien de quatre-vingt-trois membres. Cette mesure fut motivée par la dépopulation de Marseille.
Jeanne , qui était dans la cinquantième année de son âge, né se flattait pas de devenir mère. Aussi eut-elle soin d'assurer , par un acte royal , sa succession à Charles de Duras , époux de Marguerite , troisième fille de la princesse Marie. Peu après , elle perdit Jacques , son troisième mari , et en épousa un quatrième , le prince Othon de Brunswick. Un schisme religieux la plongea dans de nouveaux malheurs. Urbain v avait résolu de rétablir le S*-Siége dans Rome, et son successeur Grégoire xi, Français comme lui, exécuta ce dessein. Le Pontife ne vécut pas longtemps; il mourut a Rome le 27 mars 1 378, et les cardinaux élurent un Napolitain , l'archevêque de Barri, intronisé sous le nom d'Urbain vi. La Reine , qui vit cette élection avec plaisir , parce qu'elle croyait qu'un Pontife né son sujet aurait des égards pour elle , fut cruellement détrompée lorsque le nouveau Pontife ne lui montra qu'un souverain orgueil. Par l'influence de la cour de Naples , les cardinaux s'assemblèrent à Fondi , ville de ce royaume, et, sous prétexte de certai-
' En i3:6.
DE MARSEILLE. /,5j
ncs violences populaires lors de l'élection d'Urbain ai , cassèrent celte élection et nommèrent Robert de Genève , qui prit le nom de Clément vu . II y eut alors deux Papes , Urbain vi , qui resta k Rome, et Clément vu , qui vint à Avignon , après avoir débarqué à Marseille.
Urbain vi, indigné contre Jeanne, qui avait contribué à l'élévation de son concurrent, fulmina contre elle une bulle par laquelle il la déclara schismatique , excommuniée et déchue de la royauté ; il offrit en même temps la couronne de Naples à Charles de Duras, le même qui avait été déclaré héritier de la Reine, et qui vivait alors à la cour de Hongrie. Charles de Duras ne résista pas a cette offre séduisante, et résolut de marcher sur Naples. Jeanne voulut alors se procurer un appui , et la France lui parut devoir être son unique ressource. Elle adopta Louis, duc d'Anjou, frère de Charles v, qu'elle déclara son héritier universel par testament du 23 juin 1380.
Charles de Duras, couronné d'abord dans Rome par Urbain vi , envahit les Etats de Jeanne et obtint les plus grands succès. Il entra sans difficulté dans la ville de Naples et bloqua le Chàteau-Ncuf, où la malheureuse Princesse s'était réfugiée avec toute sa cour et beaucoup de personnes de condition des deux sexes. Le prince Othon , cantonne dans Averse avec son armée, fit d'inutiles efforts pour secourir Jeanne , qui , dans cette cruelle
extrémité , envoya faire des propositions de paix à Charles de Duras. Celui-ci ne lui accorda qu'une trêve de cinq jours , à condition qu'après ce terme elle se mettrait en son pouvoir , si son époux ne venait faire lever le siège. Le cinquième jour, Othon parut devant Naples, livra bataille à l'armée de Duras , fut vaincu et fait prisonnier. La Reine, qui, des fenêtres de son appartement, voyait la déroute de ses troupes , donna des marques d'un violent désespoir, et se rendit au vainqueur. Charles feignit d'abord de traiter sa tante avec un profond respect.
Dans le commencement de cette étonnante révolution, la Reine avait envoyé en Provence Louis- Antoine de la Ratta , comte de Caserte , pour lui amener des secours et notamment des galères de Marseille. Les Marseillais , apprenant avec une vive douleur les calamités qui accablaient la Reine , firent des efforts inouïs pour le triomphe de sa cause. Ils travaillèrent avec ardeur à l'équipement de dix galères, sur lesquelles s'embarquèrent tous les gentilshommes de la ville et un grand nombre de Provençaux. Cette flotte prit la route de Naples.
La Reine était depuis quatre jours au pouvoir de Charles de Duras , lorsque les galères marseillaises arrivèrent. Charles, qui croyait l'avoir désarmée par ses feintes caresses, lui permit de voir les commandants des galères3 se flattant qu'elle
leur ordonnerait de le reconnaître pour roi. Mais Jeanne, conservant dans ses malheurs une noble fierté, dit à ces commandants, quand elle fut seule avec eux : « Vous voyez l'infortune affreuse qui pèse a sur la vie de votre souveraine. Livrée aux ri- « gueurs de la faim, réduite aux dernières extré- « mités , j'ai souffert tout ce que les soldats les plus « aguerris seraient à peine capables de souffrir . Gé- « néreux Provençaux, fidèles Marseillais, s'il vous « reste quelque souvenir de mes bontés , si vous « respectez le serment qui vous lie, s'il est encore « dans vos cœurs quelque étincelle de cet amour «dont vous m'avez donné tant de preuves, je u vous conjure de ne jamais obéir au tyran qui « m'opprime. Regardez comme faux, ou comme « arraché par la violence , tout écrit par lequel « il vous paraîtrait que j'ai fait héritier cet infâme « usurpateur. Ma volonté sera toujours que vous « reconnaissiez pour souverain dans mes Etats u au-delà des monts le duc d'Anjou, que j'ai « nommé mon héritier universel. C'est à lui que « je laisse le soin de ma vengeance. Braves amis, « partez, allez vivre sous ses lois '. »
Les capitaines ne purent entendre ce discours sans verser d'abondantes larmes -, et Charles irrité fit enfermer séparément la Reine et son mari.
* Papon, f. m, liv. vu.
Le duc d'Anjou , pressé par les instances de Clément vu et les conseils de la cour de France , résolut d'aller secourir la Reine. 11 arriva a Avignon le 22 février 1 382 , et ne trouva point dans les Provençaux le zèle sur lequel il avait compté. La ville d'Aix et la plus grande partie de la province refusèrent de le reconnaître. Marseille, au contraire , embrassa sa cause avec ardeur. Ce Prince adressa aux Marseillais un manifeste daté de Carpentras, dans lequel il leur déclara que son intention n'était pas de prendre possession des Etats de la reine Jeanne , du vivant de cette princesse ; qu'il aspirait seulement h lui rendre la liberté et la couronne. Le duc alla ensuite mettre le siège devant la ville d'Aix, sans pouvoir la réduire.
Cependant tout semblait prendre h Naples une face nouvelle. Le parti de Jeanne s'y renforçait; Charles de Duras , après avoir consulté le roi de Hongrie , fit étouffer cette Reine infortunée le 22 mai 1382 , et se déclara roi sous le nom de Charles ni ' .
Le duc d'Anjou ignorait encore ces événements lorsqu'il passa les Alpes h la tête de quinze mille chevaux et de trois mille cinq cents arbalétriers. Arrivé devant Tarentc, il enleva a la ville d'Aix,
1 Othon fut, deux ans après, rendu à la liberté, à condition qu'il ne servirait plus contre Charles de Duras.
qui persistait dans sa désobéissance, les privilèges dont elle avait jusques alors joui , et ordonna qu'on transportât à Marseille la cour souveraine et les archives de la chambre des comptes.
La campagne du duc d'Anjou s'ouvrit glorieusement en Italie, et ce Prince écrivit aux Marseillais pour leur annoncer ses succès. Il ajouta qu'il conserverait toujours dans son cœur le souvenir de leur constante fidélité. Cette lettre, datée d'Imola le 1 0 août 1 383 , fut lue solennellement dans le conseil de ville le 29 du même mois.
La guerre civile ne tarda pus h se rallumer en Provence , Charles de Duras y ayant envoyé en qualité de sénéchal Balthasard Spinelli , seigneur napolitain. Aix, Toulon, Tarascon , Draguignan , Fréjus, Hyères, S'-Maximin et d'autres communes prirent ouvertement le parti de Charles de Duras. Marseille resta placée à la tête des cités fidèles au duc d'Anjou , et leur donna une impulsion guerrière ; Arles était parmi ces dernières.
Les Marseillais firent une proclamation portant défense à qui que ce fût, sous peine de confiscation de corps et de biens, de ne causer aucun dommage aux chàteaux-forts qui étaient leurs •alliés , savoir : Cuges , Signes , Olioullcs , Sixfours , La Cadière , h?. Ciotat , Ceyreste , Cassis . Aubagne, Le Bausset, Roquefort et Le Caslclet ;
et comme quelques habitants d'Aix s'étaient empares de Châteauneuf , où ils avaient fait prisonniers plusieurs partisans de Louis, les Marseillais assiégèrent cette place , sous la conduite de Bertrand d'Agoult , s'en rendirent bientôt maîtres , et y laissèrent une petite garnison commandée par Hugues de Roquefort. Le capitaine Bernard Isnard fut chargé de garder le château d'Allauch. Les Marseillais s'emparèrent encore de vive force de Roquevaire et d'Auriol , et y mirent une garnison. Ils n'osèrent rien entreprendre contre Toulon , qui était à l'abri de leurs attaques , sous le commandement de deux capitaines appelés Fresquet et Hubac '.
Les Marseillais sollicitèrent vivement la cour de France d'envoyer des forces en Provence , assurant que c'était le seul moyen de soumettre les ennemis de Louis. Charles vi accueillit leur prière , et chargea de cette expédition Enguerran de Châteauvilain , qui demanda à Marseille quelques troupes pour fortifier son armée , avec laquelle il se préparait à assiéger Sr-Cannat et Aix. Les Marseillais délibérèrent de lui envoyer deux cents arbalétriers sous la conduite de huit brigadiers, qui avaient chacun vingt-quatre hommes, dont quatre portaient bouclier. Chaque brigadier avait un guidon sur lequel étaient peintes*
1 Puiffi, 1. 1, Jiv. vi.
les armes de la ville. On donnait à chaque soldat six florins d'or par mois, et la nourriture était à sa charge. S'-Cannat fut pris au bout de dix jours ; mais la ville d'Aix résista vigoureusement et fut secourue si h propos parBallhasardSpinelli, qu'En guerran fut obligé de lever le siège.
Louis , après avoir éprouvé des revers , finit sa carrière a Barri , dans le royaume de Naples , le 20 septembre 1384, laissant de Marie sa femme, fille puînée de Charles de Blois, duc de Bretagne, Louis, qui lui succéda, Charles, duc de Calabre ' , et une fille nommée Marie d'Anjou. Par son testament, il confia a sa veuve l'administration de ses Etats, jusques à la majorité de son fils aîné, fixée à vingt-un ans accomplis ; il lui nomma un conseil composé de trois évêques et de plusieurs seigneurs.
Deux députés marseillais a , envoyés auprès de Clément vu à Avignon, pour se concerter avec lui sur quelques mesures à prendre , donnèrent à leur retour des détails intéressants que ce Pape leur avait fournis sur les affaires d'Italie. Ils apprirent qu'après la mort de Louis, les principaux seigneurs n'avaient rien oublié pour ranimer le courage de l'armée ; qu'ils avaient fait h ce prince des funérailles magnifiques, et les avaient ren-
1 Mort le 19 mai i4J4 3 sans avoir été marié.
a Guillaume de Saint-Gilles et Raimond Audibert.
dues mémorables par la solennité d'un acte religieux que les usages de la chevalerie autorisaient: ils communièrent tous, et pendant que le prêtre tenait dans ses mains l'hostie, ils proclamèrent Louis ii roi de Naples et comte de Provence , et jurèrent qu'ils n'en reconnaîtraient point d'autre, tant qu'une goutte de sang coulerait dans leurs veines. Tous les chevaliers prêtèrent le même serment, et l'armée vint ensuite se ranger en bataille devant Barlette, où Charles de Duras s'était enfermé. Pleine d'une ardeur guerrière et d'un enthousiasme religieux , elle lui présenta le combat en faisant retentir l'air des cris redoublés de vive le roi Louis } meure le traître Charles ! Celui-ci, dont le plan était de laisser les Provençaux se consumer dans l'inaction, ne sortit point de Barlette, et, les troupes de Louis n se retirèrent dans les places qui leur étaient soumises.
Marie de Blois, mère du jeune Louis, était alors h Paris , et était traitée par le roi Charles vi avec beaucoup de magnificence. Malgré le zèle des Marseillais et la persévérance de leurs efforts, le parti de Charles de Duras l'emportait en Provence sur celui de la maison d'Anjou. Les états généraux avaient consulté des théologiens et des jurisconsultes, qui avaient répondu que la reine Jeanne n'avait pu disposer d'une succession que les lois et les dernières dispositions de Charles n et de Robert attribuaient h Charles de Duras. Le parti
de Louis ii envoya à la cour de France le comte de Saint-Severin , Raimond d'Agoult et Guigonet Jarente, pour presser Marie de Blois de venir en Provence avec son jeune fils • Marseille y députa aussi, dans le même objet, Antoine Dieude, Raimond Audibert et Antoine de Brandis. La ville d'Aix , toujours placée a la tête de la faction opposée, envoya de son côté des commissaires, qui ne voulurent conférer qu'avec le roi de France , et proposèrent probablement la réunion du comté à cette couronne. Marie de Blois et son fils, ayant quitté la cour de France, arrivèrent à Avignon le 24 avril 1385, et Clément vu investit le jeune Louis du royaume de Naples et du comté de Provence.
La Pvégente et Louis arrivèrent h Marseille le 18 août, et les Marseillais envoyèrent à leur rencontre jusques aux Pennes cinquante arbalétriers, pour leur servir d'escorte. Comme c' était un jour maigre , le conseil de ville consacra 1 5 florins à l'achat des meilleurs poissons, dont on fit présent aux augustes voyageurs, qui ne tardèrent pas de jurer, comme avaient fait leurs prédécesseurs, de maintenir dans toute leur force les libertés municipales de la ville et les chapitres de paix qui en étaient la base. Gilles Boniface, Jacques Guillaume et Roolin Yivaud, syndics, lui prêtèrent hommage et serment de fidélité, en présence de Raymond et de Fouques d'Agoult, de François
de Baux, de Florent de Caslellane et de Guigues- Floltes. La Reine renouvela contre la ville d'Aix l'ordonnance de Louis ier, qui transférait à Marseille les cours de justice et le gouvernement, et qui n'avait point été exécutée.
Marseille pourtant voyait sa tranquillité troublée. Les élections municipales, celle surtout des syndics, excitant l'ambition des familles riches et puissantes, étaient une source de désordres, et les brigues, portées à leur comble, renversaient toutes les bornes. Dans ces circonstances, la Régente crut devoir modifier le système électoral, et ordonna que le sort déciderait du choix1.
Voici comment on procéda aux élections : Le viguier assemblait , le 10 février, les six officiers chargésd'administrer le département de la guerre, sex dominos députâtes ad ojficium guervœ. Ceuxci , après avoir prêté serment de donner un bon et loyal conseil , d'agir d'après les règles de l'honneur en leur ame et conscience , désignaient trois personnes dans chacun des six quartiers. Les noms de ces citoyens, écrits sur un billet de parchemin , étaient placés dans des boules de cire , qui étaient elles-mêmes mises , trois par trois , dans de petits sacs , renfermés à leur tour dans un plus grand qu'on scellait des armes du Roi, du sceau du viguier et de celui des six officiers
' Par lettres patentes du 28 août t385.
électeurs. Ce sac était porté à la séance du conseil, et un enfant pris au hasard tirait une houle de chacun des six sacs renfermés, en commençant par le quartier de S'-Jean. Les personnes dont les noms sortaient étaient proclamées députés de la guerre , remplaçaient à l'instant les précédents , et , serment préalablement prêté, désignaient dans chaque quartier deux hommes d'honneur , de bien et de discrétion , dont huit d'un âge avancé , et quatre plus jeunes. Les bulletins contenant leur vote étaient scellés avec les mêmes formalités dans deux sacs \ l'un renfermait les noms des huit premiers candidats ; l'autre, ceux des quatre candidats plus jeunes. L'enfant amené devant le conseil lirait deux boules du premier sac , et une du second. On proclamait ensuite les noms des premier , second et troisième syndics.
Cette élection terminée , on procédait à celle des juges. Les noms de trois avocats étaient inscrits sur trois billets renfermés dans trois boules , et les boules mises dans un sac. Le même enfant faisait sortir une de ces boules , d'où Ton tirait deux noms : c'étaient ceux du juge de première instance et du magistrat des appellations. Les autres officiers étaient élus de la même manière, et ils entraient en charge le 13 février'.
La présence de Marie de Blois et de Louis n
' Ruffi , tom. n, liv. xn, ch. n.
fit changer en Provence les affaires publiques, et. le parti de Charles de Duras s'y affaiblit considérablement. Une trêve de vingt mois fut consentie entre la Reine et le sénéchal Balthasard Spinelli. Peu de temps après , la plupart des villes insurgées reconnurent l'autorité de la seconde maison d'Anjou , et Spinelli , désespérant alors du succès de sa cause, n'eut rien de mieux à faire qu'à passer en Italie. La mort de Charles de Duras , assassiné en Hongrie, où il s'était rendu pour s'emparer de la couronne , après la mort du roi Louis, contribua à la pacification de la Provence. Cependant il se passa encore une année sans que la ville d'Aix fît sa soumission et cessât de reconnaître comme seul comte le jeune Ladislas, fils et héritier de Charles m.
Ce calme , dont on avait tant besoin , ne fut pas de longue durée. Bientôt surgit un ennemi terrible : c'était Raymond de Turenne , fils de Guillaume Roger et d'Eléonore de Commingcs. Il cherchait a venger par la flamme et le fer le tort que la maison d'Anjou lui avait fait en le privant des terres considérables que ses aïeux avaient reçues de la libéralité du souverain. Des brigandages horribles furent commis. Les imaginations épouvantées, n'attendant plus aucun secours de la terre, en cherchèrent dans le Ciel. De tous côtés, des processions , composées d'hommes , de femmes et d'enfants, allaient chantant des cantiques
lamentables, se prosternant de temps à autre, et criant par trois fois clans cette humble posture : Paix et miséricorde !
Les ennemis surprirent Chàteauneuf-du-Martigues, que les Marseillais avaient remis entre les mains de la Reine. Cette Princesse envoya aussitôt à Marseille le seigneur d'Oraison et Francesquet, trésorier de Provence , pour implorer le secours de cette ville fidèle. Les Marseillais offrirent à Marie de mettre h sa disposition cent arbalétriers, armés aux frais de la commune, tant que durerait la guerre; ils lui firent aussi un don gratuit de 1,000 livres. La Reine leur envoya Guigonet-Jarente avec la lettre suivante , datée de Pertuis le 12 mars 1387.
« Maria regina Jérusalem et Siciliœ , comi- « tissa Provinciœ.
(( Nobilibus et egregiis viris sjndicis et consi- <( lio, aedeputatis adguerram c'witatis Massiliœ, w devotis nostris et regiisfidelibus dilectis.
« Très cars et fiels noslres , nos aven receupu- « das presenlialment alcunas lettras de nostre « très car et fiel conseiller lo segnor d'Oraison et « de nostre trésorier de Provensa Francesquet , <( per las quais aven perceupudas la grand et lio- <( norabla oblation vestra de mille franc de don
a gratious, per adjudar et souslenir nostre gens (( d'armas, et cent arbalétriers, à tenir seli tant « qua mesticr fossa a vostres despens, loquel don « et oblation nos tenen non ponch petits , mas (( grans et honorables, de certans et day tels fiels u nostres nos vos regratian, lou plus grandamens « quepoden... Benque nos speram cnBious, bre- « vemens mettre los fach daquel nostre pais de a Provensa en tal apointement et tal assolament « que non aura plus beson de far guerra , comme « vos reportara aisso et alcunas autras causas de « bocha, plus à plcn de nostra part, nostre très u car et fiel conseiller Guigonet-Jarcntc, loqual « aven mandat par devers vos sabens fiels nostres « que nostra entendement es toujours de nous « condurre (maintient ni fermamem en aquestas « besognas sensa vostre bon conseil loqual valc- « rian tôt ior aver, non tan en aquestas tant grans « et poderosas , mas en tots nostres autres affars , <( très cars et fiels lo Sant Esprit sia am vos et « staclia '. »
Les troupes royales ayant repris la place de Chatcauneuf, Marie de Blois en confia la garde aux Marseillais, qui en donnèrent le commandement à Rostang , un de leurs capitaines.
L'année suivante , les états de Provence s'étant assemblés h Tarascon, établirent un impôt géné-
' Ruffi, t. i, liv. vi, ch. v.
rai sur le sel , et les Marseillais furent priés de vouloir bien s'y soumettre. Ils représentèrent h la Reine qu'ils ne pouvaient s'imposer cette obligation qui violerait les chapitres de paix. Marie sentit la justice de leur refus et n'insista pas davantage. Loin de se fâcher contre eux, elle leur accorda ■ un privilège bien précieux , et qui est un des principaux caractères de l'indépendance politique. Elle leur donna le droit de déclarer la guerre à leurs ennemis sans mandement du comte de Provence, lorsque celui-ci serait absent du pays.
Raymond de Turenne passa et repassa plusieurs fois le Rhône, en continuant ses brigandages. Tous les passages lui furent enfin fermés , et on tenta alors la voie de la médiation .Les états de Provence députèrent vers Eléonorc de Comminges, qui s'était fortifiée dans le château deMcyrargucs. Ils voulaient connaître ses prétentions et celles de son fils. Ses demandes parurent si déraisonnables aux états et aux chefs de l'armée provençale, qu'ils se déterminèrent a continuer la guerre. Tous les gentilshommes du pays furent convoqués. Les troupes levées dans les vigueries de Tarascon, lïyères, Toulon , Olioulles, celles que Marseille et Arles avaient fournies, allèrent assiéger le château des Baux, Les milices des vigueries d'Aix ,
' En i3r>3.
Brignoles, Draguignan, St.-Maximin, Barjols el Lorgues, ainsi que celles des terres adjacentes ' , allèrent attaquer Roquemartine. Les compagnies de Grasse, Forcalquier, Apt, Digne, Sisteron et Castellane , marchèrent vers Vitrolles 2. Marie, qui était alors sénéchal , alla ravager le territoire de Pertuis où s'étaient retranchés le plus grand nombre des partisans deTurenne, et il vint ensuite assiéger Meyrargues ou était toujours enfermée Eléonorc de Comminges. La reine Marie mita prix la tête du Vicomte. 10,000 livres devaient être la récompense de celui qui la lui apporterait. C'est dans ces conjonctures, que Marseille envoya des ambassadeurs au Roi de France, pour le supplier de vouloir bien mettre un terme aux malheurs qui désolaient la Provence, et d'y envoyer le maréchal de Boucicaut avec des secours suffisants. Boucicaut avait épousé, le 23 décembre 1393, la fille unique du vicomte de Turenne , qui était une des plus belles femmes du royaume. Charles vi accueillit les ambassadeurs marseillais avec distinction, et mit le comble aux vœux de leurs concitoyens, en donnant à Boucicaut la mission de pacifier la Provence. Le maréchal arriva dans ce pays à peu près en même temps que
1 Voir le commencement de notre second volume sur les terres adjacentes de Provence.
aEn i3oA
Louis n ' , qui, éprouvant la même destinée que son père, avait commencé sa campagne deNaples par une brillante victoire et l'avait finie par un désastre complet. Louis ramena avec lui les restes malheureux de son armée. Au bout de quelques jours il confirma avec empressement les franchises de Marseille, notamment le droit de déclaration de guerre que sa mère avait accordé a cette ville.
Après plusieurs années de bouleversement, de pillage et de meurtres, Boucicaut parvint h rétablir la paix entre Louis n et Raymond de Turenne , qui périt bientôtmisérablementprèsdeTarascon en voulant traverser le Rhône dans une barque 2.
Louis, voyant le pays tranquille, jeta les yeux, pour se marier, sur Yolande, fille puînée du roi d'Aragon, Jean ifr. Il espérait obtenir, à la faveur de cette alliance , les secours des armes aragonaises, pour s'emparer du royaume deNaples occupé sans contradiction par Ladislas, qui ne cachant plus ses desseins audacieux, voyait Rome soumise à son pouvoir, et marchait à la conquête des autresEtats d'Italie, sous des enseignes qui portaient ces mots : Aut Cœsar, aut niliil. Le mariage fut célébré dans la ville d'Arles3, et les états de Pro-
' Toujours en 1^99.
3 Le 2 décembre 1400.
vence firent à leur souverain un présent de eent mille florins. Marseille députa Guillaume Vivaud et Honoré de Monteous, syndics, et Bertrand Candole, Antoine de Roquefort, Guillaume Ricaut et Antoine de Jérusalem, membres du corps municipal , pour offrir aux époux , au nom de la ville, un magnifique service de vermeil. Les deux époux partirent le 15 février suivant, avec Marie de Blois et Charles du Maine, prince de Tarente1, pour aller à Paris qui commençait à devenir le centre des grands intérêts politiques de l'Europe. Le Roi-comte, avant son départ, avait établi a Aix une cour de justice souveraine, que les lettres patentes de son érection appellent Parlement.
Jean de Tusse, nouveau sénéchal de Provence, vint a Marseille le 3 novembre 1403, fit lire dans le conseil municipal les patentes portant provision de sa charge, et jura ensuite d'observer fidèlement les chapitres de paix.
Les bréviaires étaient alors des objets si précieux , que Jean de Boniface, prévôt de la Major, qui venait d'être élu évêque de Glandevès, crut faire un riche présent au chapitre de Marseille , en lui donnant un de ces livres couvert de velours violet , et embelli de deux agrafes en vermeil sur lesquelles étaient ses armes. Il ne donna même
' Frère de Louis il.
ce bréviaire qu'à condition qu'il sérail attaché dans le chœur avec une chaîne de fer, et que le chapitre n'aurait pas la liberté de le transporter ailleurs ou de l'aliéner \
Le schisme troublait toujours l'Eglise; le grand scandale donné par deux Papes rivaux affligeait encore le monde chrétien. Boniface ix avait remplacé à Rome Urbain vi, et Benoît xm était devenu le successeur de Clément vu h Avignon. Innocent vu et Grégoire xn avaient ensuite occupé successivement le trône pontifical de Boniface. Le roi de France voulut éteindre cette querelle religieuse , et n'ayant pu engager parforce ni par caresses Benoît xm à se démettre de son titre, il déclara qu'il renonçait à son obédience. L'alticr Pontife ne céda point; il appela des troupes aragonaises, et soutint un long siège contre le maréchal de Boucicaut. On le vit long-temps en Provence traîner de ville en ville son obstination et son orgueil. Enfin après s'être joué de la crédulité des rois et des peuples , il feignit de vouloir rendre la paix a l'Eglise, et manifesta le désir de passer en Italie pour s'aboucher avec Grégoire xn3. Benoît arriva à Marseille au commencement de l'année 1406, accompagné de quelques cardinaux et de plusieurs évéques. Les Marseil-
• En i4o5.
s Pierre Dupuy, Hist. génér. du Schisme.
lais avaient envoyé à sa rencontre, comme marque d'honneur, JeanReynaud, Pierre de Servières, Guillaume Vivaud et Barthélémy de Monteous. Le Pontife fut logé au monastère de Sl-Victor. Il s'embarqua après un court séjour, s'arrêta quelque temps a Savone, d'où il repartit bientôt après pour Marseille, parce que la peste faisait sur cette côte des ravages affreux. Benoît xm fit à Marseille un séjour de huit mois, et fut encore logé à l'abbaye de Sl-Victor. On construisit dans le port un pont de bois qui allait d'un quai à l'autre , pour faciliter au Pontife son passage du monastère dans la ville \ Les cardinaux des deux partis, sortant enfin de leur long assoupissement, appelèrent des prétentions des deux concurrents au futur concile qu'ils indiquèrent à Pise 2.
Le chapitre de l'Eglise de Marseille s'assembla capitulairement 3 pour nommer onze mandataires chargés de comparaître en son nom devant les cardinaux , et consentir a tout ce qui serait ordonné par le concile 4. Quoique ces mandataires
' Ruffi, t. i, liv. vi, ch. VI.
a Dupuy , ouvr. cité.
3 Le 25 février i4og.
4 Ces procureurs étaient : Paul de Sade, évêque de Marseille ; les évêques de Gap et de Sisteron ; Gilles , élu évêque de Fréjus ; Pierre, abbé de S*-Victor; Guillaume, vicaire gégénéral et officiai d'Arles; Honoré Ronet, prieur de Salon ; Louis Guirand , docteur es lois , chanoine de l'église d'Aix ; Jean de Seilhon , licencié dans l'un et dans l'autre droit ; et Antoine Genesi , chanoine de l'église de Marseille.
dussent tous aller h Pise , le chapitre donna à chacun d'eux en particulier les mêmes pouvoirs qu'il donnait à tous en général , de manière qu'un seul suffisait pour remplir tout l'objet de la procuration r.
Le concile de Pise commença le 25 mars 1409, et dura quatre mois et quatre jours , pendant lesquels il se tint vingt-une sessions. Paul de Sade, évêque de Marseille, y officia. A la quinzième session 3 , l'assemblée déposa les deux Papes comme schismatiques, hérétiques, coupables de parjure, et déclara l'Eglise Romaine vacante. Les cardinaux mirent à leur place Pierre de Candie, qui prit le nom d'Alexandre v 3.
Pendant que l'Europe avait les yeux fixés sur cette assemblée , Louis n songeait à tenter encore le sort des armes dans le royaume de Naples. Ladislas s'était élevé à un degré de puissance ou il paraissait n'avoir plus rien a redouter. Mais tant de grandeur et d'ambition avait réveillé la jalousie et les craintes des puissances d'Italie les plus exposées aux armes de ce Prince. Elles s'étaient liguées entre elles pour opposer une barrière aux conquêtes de Ladislas. Louis envoya
' Hist. des Evêques de Marseille, t. n, liv. xn,
2 Elle se tint le 5 du mois de juin.
3 Dupuy, ouvr. cité. — Actes du Concile de Pise, dans la collection du P. Hardouin, t. vm.
des ambassadeurs à ces républiques confédérées, qui firent avec lui un traité d'alliance , par lequel elles s'obligeaient a lui fournir des troupes et h agir contre jTcnnemi commun.
Louis arriva a Marseille au commencement d'avril 1409. La ville se plaignait alors d'une grave atteinte portée h ses privilèges. Baptiste de Turriche , consul de Provence a Gênes , prétendait exercer cette charge aussi bien sur les Marseillais que sur les Provençaux, et empêcher ainsi que Gaspard de Mariiiï, gentilhomme génois et consul de Marseille , n'en remplit les fonctions. Le conseil municipal demanda à Louis le redressement de ce grief, et ce Prince , par lettres patentes données h l'abbaye Saint-Victor, où il logeait, h la date du 5 juin 1409, confirma l'article des chapitres de paix qui donnait aux Marseillais le droit de nommer directement des consuls en pays étranger l. Peu après, Louis s'embarqua avec cinq galères, et prit la route d'Italie. Il reçut d'Alexandre v l'investiture du royaume de Naples, l'étendard de l'Eglise et la charge de grand gonfalonicr des Etals Romains. Soutenu des chefs de la ligue italienne, il reprit, dans la Toscane, plusieurs places occupées par Ladislas , et retourna à Marseille pour lever en Provence des troupes et de l'argent \
! Ruffi , tom. i, liv. vi, ch. au.
3 Sur la fin de i4°£)
Dans moins de neuf mois il fui en état d'aller continuer la guerre , et repartit de Marseille avec sept galères , un grand nombre de bàtimens de transport et huit mille soldats. Attaqué le G mai 1 110 par une escadre de quinze vaisseaux napolitains, il perdit six galères, dont une coulée à fond. La septième, sur laquelle il était, se sauva comme par miracle. Il se rendit à Bologne auprès du nouveau pape Jean xxiii, successeur d'Alexandre v, conféra avec lui et les députés des Florentins, ses alliés, sur les moyens d'abattre Ladislas, et revint à Marseille pour réparer ses perles.
Au mois d'août de la même année , il se remit en mer avec treize galères, arriva heureusement en Italie, marcha contre Ladislas et le vainquit dans une grande bataille, le 19 mai 141 1 ; mais il ne sut pas mieux conserver ses avantages que dans sa première campagne, et retourna à Marseille ', abandonnant à la vengeance de son compétiteur les seigneurs qui s'étaient déclarés pour lui. Les uns furent punis du dernier supplice , les autres dépouillés de leurs biens et obligés de se réfugier en Provence : tels furent Ermengaud de Sabran et Nicolas Kuffo \
Louis ii séjourna quelque temps à Marseille, où Yolande, sa femme, le vint trouver. Les deux
1 Dans le courant du mois d'août i.'i i i.
2 Papon , t. m , liv. vnr .
époux partirent ensuite pour la cour de France, et les Marseillais leur fournirent une garde d'honneur de cinquante arbalétriers , armés et entretenus aux dépens de la ville pendant deux mois : cette dépense s'éleva à 1 ,250 florins d'or. Les Marseillais fournirent encore a leur souverain une somme de 1,000 livres, sur la demande qu'il leur en fit, h son arrivée a Lyon , dans une lettre ainsi conçue :
(c Très - chers et bien amés , nous avons reçu « lettres h Lyon , sur le Rhône , de nos gens qui (( sont à Rome, lesquels nous y laissâmes, à notre « parlement, en otage pour aucune somme d'arec gent que nous empruntâmes d'aucuns mar- « chands à notre parlement, et pour ce que nous « désirons nous acquitter avec lesdits marchands, « ainsi que raison est, laquelle somme de mille <( francs nous vous prions tant chèrement et de c lier « que nous pouvons, que veuilles bailler à notre » bien amé maître d'hôtel , Pierre de Rournay, « le plus prêtement que vous pourrez, afin qu'il « envoie ainsi que lui avons ordonné; et en ce, « nous fairés très grand et singulier plaisir ; et « vous remercions des secours et aides que toute jours vous nous faites , et au plaisir de Dieu « nous vous les reconnaîtrons en telle manière « que en serez contens. Très chers et bien amés, «le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde. « Ecrit a Lyon sur le Rhône le 16" jour de dé- « cembre 1 41 1 . »
Le Roi-comte ne revit plus la Provence. 11 séjourna à Angers, capitale de son duché d'Anjou, pour se défendre de l'attaque des Anglais ; ce qui ne l'empêcha pas de faire valoir par les négociations les droits d'Yolande sur les terres aragonaiscs. Pierre iv, dit le Cérémonieux , roi d'Aragon, étant mort le 5 janvier 1387, avait été remplacé sur le trône par son fils Jean icr. Jean avait eu pour successeur son frère Martin , qui mourut sans postérité. Sa succession était immense ; elle comprenait les royaumes d'Aragon et de Valence , les comtés de Barcelonne , de Roussillon et de Cerdagne , la Sicile , la Corse , la Sardaigne et les îles Baléares. Un grand nombre de concurrents se présentèrent pour la recueillir '. Malgré l'appui de la France, le comte de Provence, qui était au premier rang, ne réussit point auprès des Etals d'Aragon, juge de ces prétentions diverses. Des neuf commissaires devant lesquels la cause avait été portée , six se prononcèrent pour Ferdinand de Castille.
Louis ii expira à Angers le 29 avril 1417, laissant, entre autres enfants , trois fils , Louis m, Rcné-le-Bon et Charles du Maine , et une fille ,
■ Louis poursuivait ces droits , du chef de sa femme, fille du roi Jean. Ferdinand, infant de Castille, les poursuivait du chef de sa mère Eléonore , fille de Pierre iv. Alphonse , duc de Candie, les poursuivait du chef de Jacques n, roi d'Aragon, comme plus proche agnat.
Mûrie , épouse de Charles vu , roi de France. Il institua pour héritier Louis m , âgé de quatorze ans ; il déclara la reine Yolande tutrice de ce jeune prince et régente de ses Etats.
Ladislas était mort à Naples " sans enfants légitimes, quoiqu'il eût été marié trois fois. Jeanne il, ou Jeanncllc sa sœur, âgée pour lors de quarantequatre ans, lui succéda. Elle était veuve de Guillaume, duc d'Autriche. Sans intelligence dans les affaires, elle fut le jouet de ses propres passions et de celles des autres. Elle blessa dans ses galanteries toutes les règles de la pudeur, et ses faveurs, qu'elle accorda sans choix comme sans goût, la rendirent l'objet du mépris public \ Pour affermir dans ses mains un sceptre ébranlé par les agitations du palais, Jeanne u songea à adopter le comte dePuchcmont, frère de Henri v, roi d'Angleterre. Les Anglais, qui venaient de gagner sur la France la bataille d'Azincourt, visaient à la monarchie européenne. Dans ces circonstances, le pape Martin v, successeur de Jean xxin, se prononça pour le plus faible contre le plus fort, et appela en Italie le comte de Provence, à qui plusieurs barons napolitains écrivirent aussi pour l'inviter à passer les monts, lui offrant de se ranger sous leurs enseignes avec leurs vassaux.
1 Le 6 août i4i/».
3 Bouche, Essai sur l'Histoire de Provence, t. i.
La Keine de Naples ne trouvant point le comte de Richemont favorable à ses vues, et ne voulant pas du comte de Provence, adopta Alphonse v, roi d'Aragon.
Le comte de Provence et le monarque aragonais recommencèrent sur le sol italien cette lutte mémorable qui fut toujours fatale aux armes provençales. Louis eut encore recours à la ville de Marseille qui lui prodigua ses trésors. Des vaisseaux marseillais prirent deux galères d'Alphonse et les emmenèrent dans le port \
Les affaires de Louis m déclinaient, lorsqu'un événement imprévu changea subitement la face des choses. Jeanne, indignée du ton de maître que prenait le roi d'Aragon , révoqua son acte d'adoption et choisit pour fils adoptif le comte deProvence. Sur ces entrefaites, Alphonse, rappelé dans ses Etats héréditaires par les craintes que lui donnait le roi de Castille, quitta le royaume de Naples dont il laissa le commandement a l'infant don Pierre, son frère. Il mit à la voile avec dix-huit galères , le 1 5 octobre 1423 , pour passer en Catalogne.
La perle des deux galères dont les Marseillais s'étaient emparés l'avait vivement irrité, et il résolut de venger cette injure d'une manière éclatante et digne de lui. Sachant que la fortune
■ En 1421.
sourit à l'audace qui bien souvent est toul le secret du génie de la guerre, il conçut le projet de surprendre Marseille. Cette ville était épuisée par les secours abondants qu'elle avait fournis à Louis ni. Elle était dégarnie d'armes, de soldats et de vaisseaux. Un grand nombre de ses gentilshommes combattaient en Italie sous les enseignes provençales.
Marseille était entourée de fortes murailles du coté de la terre, et on ne pouvait l'emporter d'emblée qu'en faisant une descente sur les quais: entreprise difficile a exécuter, parce qu'il fallait se rendre maître du port, dont l'entrée très étroite était défendue par deux tours fortifiées, bâties sur l'un et l'autre bord. Celle qui était du côté de la ville s'appelait S'-Jcan, et l'autre S'-Nicolas. L'embouchure du port était de plus fermée par une grosse chaîne.
On connaissait depuis long-temps la poudre à canon ', mais les armes h feu étaient rarement
1 L'invention de la poudre a faussement été attribuée au moine Berthold Schawartz , né àFribourgpeu avant la moitié du 14e siècle. Roger Bacon, qui mourut à Oxford en 1292, lut le premier qui, en parlant des effets que le salpêtre enfermé pouvait produire, indique d'une manière précise les ingrédients de la poudre à canon, dont il pressentait la puissance. — Vossius , Variarum Obscivationum ; de origine et progressa VulvisBellici, apud Europeos. — Jalofki, Dissert, de inventione Pulvis Pjrii et Bombarda? .
employées dans les combats , et lorsque les Vénitiens, en 1380, en firent usage contre les Génois au siège de Chioggia, toute l'Italie s'en plaignit comme d'une infraction manifeste aux: lois de la guerre. Il parait qu'au commencement du 15e siècle l'artillerie était encore peu connue à Marseille qui ne l'avait pas appliquée à son système de fortification. Alphonse en avait quelques pièces sur sa flotte, et c'est ce qui faisait son espérance et sa force.
Ce Prince, arrivé devant Marseille le 23 novembre 1423, réunit ses principaux officiers, et leur parla h peu près ainsi : « Après tant de face tigues et de périls, les destins favorables vous « offrent une noble récompense. Il ne tient qu'a «vous de la recevoir. En détruisant Marseille, (( vous porterez un rude coup a nos ennemis qui « depuis si long-temps trouvent tant de ressource ces et puisent tant de forces dans le dévouement « de cette opulente cité. Ses habitants affaiblis, « habitués h des travaux pacifiques, sont inha- « biles aux combats ; et ils osent vous résister! « et ils irritent votre courage ! Allez, intrépides « guerriers, dignes soutiens de ma juste cause, « allez punir leur audace et venger vos injures. « Un riche butin vous attend. Ne triomphez pas « h demi. Portez sur votre passage et le fer et le « feu. Point de pitié, point de pardon dans ces « jours de victoire. Seulement ne profanez point
« les choses saintes et respectez les temples du a Seigneur. Ainsi vous donnerez une illustration «nouvelle au nom aragonais, et votre gloire, « glaçant de terreur l'ame orgueilleuse de Louis, « comblera d'une longue joie notre patrie recon- « naissante '. »
Ces paroles enllamment tous les capitaines qui communiquent leur enthousiasme h l'armée. Les soldats, impatients de s'élancer sur les rivages marseillais; entonnent des chants de guerre, et le roi d'Aragon fait ses préparatifs pour le succès de l'attaque.
Le danger devient pressant. La ville, où régnent la confusion et l'effroi, présente le plus désolant spectacle. Tout le peuple est en mouvement. Les flots tumultueux de la foule agitée se pressent dans les rues, sur les quais et les places publiques. On s'interroge avec perplexité. Les vieillards, les femmes et les enfants se précipitent dans les églises, s'y tiennent prosternés , joignent leur voix tremblante à celle des prêtres qui supplient Dieu de jeter sur Marseille des regards de compassion et de détourner d'elle le malheur qui la menace. Les moines de Sl-Victor font entrer des munitions et des vivres dans leur abbaye , véritable forteresse h l'abri d'un coup de main. Ils s'y retranchent et se préparent à soutenir le
> Gaufridy, liv. vu. — Ruffi, t. i, liv. vi, ch. vm.
siège. Les magistrats, de leur coté, organisent à la hâte quelques moyens de défense. Ils distribuent le peu d'armes qui restent, renforcent les garnisons des tours S'-Nieolas et wSl-Jean, et font couler bas h l'embouchure du port, pour mieux la fermer, un gros vaisseau appartenant à Jean de Forbin.
La nuit arrive et le désordre augmente. Qui pourrait peindre l'horreur de cette épouvantable nuit? D'après l'avis du comte de Cardone, commandant des galères aragonaises, Alphonse croit que le moment d'attaquer est propice, et il en donne le signal. Tous les efforts des Aragonais furent d'abord dirigés contre la tour S'-Jean, et le combat fut très vif. La garnison marseillaise opposa une résistance égale à la vivacité de l'attaque. Deux fois les assiégeants mirent le feu à la porte •, deux fois il fut éteint par les assiégés qui furent heureusement secondés par une pluie abondante. A la troisième fois, les flammes triomphèrent de tous les obstacles ; et la garnison se voyant dans un péril extrême, offrit h l'ennemi de suspendre les hostilités et de se rendre si la ville était prise. Alphonse accepta ces conditions, et ordonna à Jean Corveri, un de ses plus habiles capitaines, de diriger une troupe d'élite chargée de rompre la chaîne. Cette troupe se mit à l'ouvrage avec un rare sang froid, tandis que du haut de la tour S*-Nicolas et des rem-
paris on fit pleuvoir sur elle une grêle de traits et de grosses pierres. Les Aragonais se virent aussi attaqués par une multitude de bateaux; mais ils ne se découragèrent pas, leur artillerie fit plusieurs décharges; ils délogèrent les Marseillais qui tiraient sur eux du haut de la tour et des murailles, et repoussèrent les bateaux qui s'étaient avancés en désordre.
On vint rapporter a Alphonse qu'il y avait dans le port, du côté de S1- Victor, un gros brigantin abandonné dont il serait facile de s'emparer par terré 3 en passant au-dessous de cette abbaye. Le roi d'Aragon profita de cet avis, et dès ce moment la victoire ne lui parut plus douteuse. Les Aragonais débarquent du côté de la Réserve , prennent le brigantin, tombent à l'improviste sur deux galères négligemment gardées, dont ils s'emparent, mettent en fuite les Marseillais qui combattent près de la chaîne, et cette chaîne est aussitôt brisée.
Alphonse, maître du port, délibéra s'il débarquerait dans la même nuit ses troupes sur le quai, ou s'il était plus prudent d'attendre le lendemain. Il se décida à poursuivre sans délai ses avantages , ne voulant pas donner aux habitants épouvantés le temps de se reconnaître et de se fortifier. 11 ordonna donc le débarquement, et les Marseillais accoururent pour s'y opposer. Vains efforts ! En un instant le quai se couvre
d'Aragonais el l'on se bat avec fureur. Le carnage devient horrible. Au bruit des armes se joignent des clameurs confuses, des accents d'imprécation, et de lamentables gémissements. L'obscurité de la nuit augmente l'horreur de la mêlée. Les coups tombent indistinctement sur les amis et sur les ennemis. Les uns et les autres entrent pêle-mêle dans la ville , tandis que les habitants qui sont restés chez eux font voler du haut des fenêtres les pierres , les pièces de bois et tous les meubles qui leur tombent sous la main, et écrasent ou blessent ainsi les vainqueurs et les vaincus. Alors les Aragonais mettent le feu à quelques maisons voisines du port. La flamme, poussée par le vent, fait des progrès rapides, et quatre cents maisons embrasées répandent au loin, avec des tourbillons épais de fumée , une lueur immense et affreuse '.
Les Marseillais qui furent épargnés par le fer ennemi et l'incendie, cherchèrent leur saîut dans une prompte fuite, et Alphonse qui avait promis le pillage a ses soldats, ne retira pas sa promesse.
■ Il y eut, dit César Nostradamus , près de 400 maisons brûlées si oultrageusement , qu'on voyait tomber de grands quartiers de murailles avec des éclats horribles et merveilleux, meslez parmi les cris et les hurlements des femmes eschevellées et des enfans esperduz; les ungs tombaient morts d'épouvanteinwnl, sans coups, les ungs sur les aultres.
Hist. de Provence, 5e partie, p. 570.
Pendant trois jours, la brutalité des Aragonais ne connut aucune borne. Avides de butin , brûlants de vengeance et de lubricité, ils se souillèrent de tous les forfaits qui épouvantent l'imagination. Cependant tout ce qui s'était réfugié dans les églises fut épargné , et le sentiment religieux tempéra ainsi la barbarie de ces vainqueurs sourds à la voix de tout autre sentiment. 11 n'y eut que le monastère de S'-Victor qui ne tomba point en leur pouvoir, par la vigoureuse résistance des moines.
Les Aragonais, associant toujours la dévotion à leurs entreprises, accoururent en foule au couvent des Frères Mineurs pour s'emparer des restes mortels de saint Louis, évêque de Toulouse. Leurs recherches étant infructueuses, ils assouvirent leur fureur sur le couvent qu^ils ruinèrent de fond en comble '. Us trouvèrent enfin la chasse du Saint dans une maison particulière où on l'avait cachée. A cette vue, ils poussent des cris de joie : Saint Louis! Saint Louis! Et ils se prosternent devant ces reliques vénérées qu'ils regardent comme la plus glorieuse de leurs dépouilles et le plus bel ornement de leur triomphe \ et leurs chants religieux se mêlent au bruit de leurs fanfares guerrières ; et ils promènent avec pompe cette proie qui efface à leurs yeux
' Il fut plus tard rebâti.
toutes les richesses de la terre, parce qu'elle peut leur donner tous les trésors du Ciel.
La nouvelle de la prise de Marseille ne tarda pas de se répandre dans les Communes environnantes ; partout le tocsin sonna, et toute la population du territoire s'avança en armes. Les habitants de Cuges , qui avaient des liaisons intimes avec les Marseillais, se levèrent en masse et marchèrent les premiers. Aix fit partir un corps d'armée ' sous le commandement de Louis de Bouliers, vicomte de Reillane % et les Marseillais fugitifs se joignirent à ces troupes auxiliaires pour délivrer la patrie.
Alphonse , se trouvant dans l'impossibilité de résister a de si grandes forces, et satisfait d'ailleurs d'avoir atteintlebut de son expédition, se disposa à remettre à la voile. Il fit porter dans la galère qu'il montait le corps de saint Louis. Il enleva aussi la chaîne du port et les archives de l'Hôtel de Ville , et partit de Marseille le 26 novembre au matin 3.
Cependant la populace du territoire qui marchait au secours de Marseille , entra quelques
■ Pitton, Hist. d'Aix, liv. iii, ch. vin.
a II devint viguier de Marseille en i43o, i435 et i43o,. La ville lui donna 200 florins et une galère appelée gobina.
3 Alphonse déposa à Valence les reliques de saint Louis , la rhaine et les archives, qui, dit-on, y sont encore aujourd'hui.
heures après clans cette ville infortunée, et trouvant tout en confusion, méconnut la voix de ses chefs, se livra à tous les excès et enleva ce qui avait échappé a l'avidité des Àragonais. Ce qu'il y eut de plus affreux, c'est que quelques Marseillais indignes, s'étant noirci le visage pour ne pas être reconnus, se mêlèrent parmi les pillards. Ils furent appelés Mascarats, et ce nom, devenu une marque de flétrissure, servit pendant longtemps à désigner tous les ennemis du bien public, tous ceux que poursuivait la haine populaire.
Le calme régna enfin dans la ville, et le premier soin des Marseillais fut de se mettre en état de défense. Ils réparèrent les murailles d'après l'art des fortifications , qui était encore dans l'enfance. Laugier, évêque de Gap, eut la noble générosité de leur envoyer des armes. Ils on achetèrent aussi à Gênes, et se procurèrent quelques pièces d'artillerie. Il y avait alors deux sortes de canons , les uns étaient appelés bombarda grossa > et les autres bombarda parva : au lieu de boulets on y mettait des pierres. Les Marseillais députèrent au Pape un gentilhomme et un notaire pour lui peindre leur situation déplorable, le prier d'établir dans leur ville une Université où l'on enseignât la théologie , la médecine, le droit civil et le droit canon; le supplier encore de se servir de son influence
pour leur faire restituer les reliques de S1 Louis, et de forcer le clergé régulier et séculier à travailler aux fortifications, comme les autres citoyens , et à se soumettre h toutes les charges publiques ' .
Le Roi , le comte du Maine son frère et la Reine mère, firent tous leurs efforts pour porter un remède efficace aux maux cruels de Marseille. La Reine qui , en l'absence de son fils, gouvernait la Provence avec de pleins pouvoirs, ordonna à tous les Marseillais qui avaient quitté la ville depuis la catastrophe , d'y rentrer sous peine de confiscation de biens. Elle prolongea de trois ans l'exigibilité de toutes les dettes contractées par la commune et les particuliers , et suspendit pendant le même espace de temps le cours des intérêts. Elle affranchit de tout droit les pièces de bois qui descendaient le Rhône et étaient destinées a la reconstruction des maisons détruites. Les Mascarats furent amnistiés , à la demande des syndics, qui désiraient sagement éteindre tous les éléments de discorde et jeter sur le passé le voile de l'oubli.
Le malheur retrempa le caractère marseillais et lui donna une énergie guerrière. Toutes les classes de citoyens rivalisèrent d'un noble zèle, et du milieu des ruines s'éleva une cité plus belle,
1 Nous ne connaissons pas le résultat de cette ambassade,
plus forte , plus florissante que ne l'avait jamais été la ville saccagée. Heureux effet du patriotisme, toujours fécond en grandes choses! Marseille eut bientôt une marine considérable qui devint la terreur des Catalans et des Aragonais. Une galère marseillaise s'empara d'un vaisseau catalan qui était dans le port d'Aigues-Mortes , et les officiers du roi de France , regardant cet exploit comme une insulte , voulurent user de représailles contre les Marseillais, et expédièrent des lettres de marque pour courir sus à leurs vaisseaux. Les Marseillais donnèrent à Charlesvn des explications qui lui parurent si satisfaisantes qu'il défendit à ses officiers du Languedoc de ne rien faire qui portât préjudice a Marseille.
La marine marseillaise causa tant d'alarmes aux Catalans , et leur fit des prises si considérables, qu'ils rassemblèrent toutes leurs forces navales pour venir surprendre la ville. Mais cette fois elle était sur ses gardes. Le vicomte de Rcillane, alors gouverneur du comté de Provence, accourut enseignes déployées, et arriva assez à temps pour la secourir. Jaunie Gras , gentilhomme d'Orange, amena quelques renforts, et Georgin de Grimaud s'avança avec cinquante hommes d'armes d'Antibes '. Toutes les mesures furent prises pour repousser les ennemis , qui
1 Nostradamus , 5e partie, p. 570.
DE MARSEILLE. 4y3
pourtant ne se découragèrent point. Un marin marseillais , dont le nom ne nous a pas été conservé , montra un beau courage et un glorieux dévouement. Il s'offrit pour aller incendier la flotte catalane. Sa proposition ayant été acceptée , cet intrépide citoyen monta sur un esquif avec quelques hommes résolus, et s'élança au milieu des ennemis étonnés. Mais le succès ne couronna pas son audace. Il ne fit aucun mal aux ennemis, faillit à périr au milieu des flammes, et ne se sauva qu'à grand'peine.
Les Catalans , reconnaissant l'impossibilité de prendre la ville d'assaut, ne songèrent plus qu'à ravager le territoire , et les deux peuples , après s'être fait beaucoup de mal dans plusieurs rencontres, sentirent la nécessité de suspendre les hostilités. Le vicomte de Reillane et les chefs de l'armée catalane eurent une conférence dans le monastère de S'-Victor, à la suite de laquelle une trêve de quatre années fut signée. Ce traité, qui rst à la date du 5 juin 1431 , fut lu et publié par Nicolas de Castillon , secrétaire du Roi 5 sur la colline du Pharo , au pied de laquelle était la flotte catalane. Les parties contractantes en jurèrent l'observation sur l'Evangile , et le vicomte de Reillane s'engagea h le faire ratifier , dans huit mois , par Louis m '.
1 Piuffi, t. i, liv. yi, ch. ix.
Ce Prince était toujours dans le royaume de Naples, où il faisait aux Aragonais une guerre qui aurait pu avoir une heureuse issue, s'il ne se fût brouillé avec le grand sénéchal Caraccioli , amant de la Reine. Ce courtisan, avide et implacable, commença de favoriser sous main le roi d'Aragon et de le presser de revenir à Naples. Caraccioli fut assassiné au milieu des fêtes célébrées pour le mariage de son fils. Mais cet événement tragique ne changea pas la direction des choses. La condition de Louis ni n'en devint pas meilleure, et Alphonse rentra dans les Etats Napolitains avec des forces capables de relever les espérances de ses partisans. Sur ces entrefaites, le comte de Provence, depuis long-temps affaibli par la fatigue et les chaleurs excessives, mourut danslaCalabre1, âgé de vingt-huit ans, sans laisser de postérité , et après avoir institué héritier René d'Anjou, son frère. Jeanne n approuva ce choix.
René naquit à Angers le 15 janvier 1408, et eut pour apanage le comté de Guise. Doué du plus heureux naturel, il s'attira, dès sa plus tendre enfance, l'affection du cardinal Louis de Rar, évèque de Verdun, son grand-oncle maternel, qui lui céda le duché dont il portait le nom 2, et qu'il tenait de son frère Edouard ni , tué à la ba-
■ En i/,34.
2 Cette cession fut faite le i3 août 1419.
taille d'Azin court. Lorsque René eut atteint sa douzième année, le cardinal lui fit donner la main d'Isabelle, fille aînée de Charles h, duc de Lorraine ; admirable Princesse, femme forte, que la nature avait comblée de ses dons les plus précieux, et qui était bien faite, comme son noble époux, pour commander aux hommes. Elle unissait un mâle courage à une raison supérieure, et une éloquence persuasive à de grands talents politiques. Cette union, quoique précoce, donna promptement des fruits, car dès Tannée 1424 René était père de Jean, qui devint célèbre sous le nom du duc de Calabre.
Alors la France désolée était en proie aux plus affreuses calamités. La plupart de ses provinces gémissaient sous le joug des Anglais unis au duc de Bourgogne, et Charles vu, chassé de Paris livré a l'insolence du léopard britannique , n'avait presque plus d'asile au sein de son royaume. Des raisons politiques forcèrent pendant quelque temps René h suivre le parti des Bourguignons. Libre ensuite de suivre ses affections, il se dévoua franchement h la cause française, et combattant avec courage à coté de Jeanne d'Arc, de Dunois eldeLahire, il partagea leurs périls etleurgloirc.
Le duc de Lorraine mourut sans enfans mâles ', et Antoine de Yaudcmont, son neveu, préten-
' En i /[ °> i .
dant avoir des droits sur cette province, prit les armes, fit alliance avec Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et attaqua à Bugueville René, qui fut battu et fait prisonnier.
Ce fut dans sa prison qu'un gentilhomme provençal lui apprit la nouvelle du trépas de son frère. Bientôt les députés du conseil de Naples vinrent lui annoncer la mort de Jeanne n, et l'adoption faite par elle du jeune prince captif h la place du feu Comte. René donna aussitôt la régence de ses nouveaux Etats a Isabelle son épouse, qui partit de Nancy et se dirigea vers la Provence avec Louis, marquis de Pont-à-Mousson , son second fils, et Marguerite sa fille cadette. Arrivée à Aix, où elle fut reçue avec des transports de joie, elle convoqua les états généraux et jura de maintenir a jamais les privilèges de la Provence. Son premier soin fut de s'assurer des dispositions de ses alliés. Le royaume de Naples était toujours déchiré par deux partis principaux : les Provençaux l et les Aragonais. Il y avait en outre un tiers parti qui voulait , par l'extinction de la postérité de Charles irr, le retour pur et simple au Saint-Siège. Isabelle envoya vers Philippe Visconti, duc de Milan, Nicolaï, archevêque d'Aix, le vicomte de Reillanc , Yidal de Cabanis et Charles de Castillon.
1 Ou Angevins.
Deux partis, formés par un schisme religieux, troublaient aussi Marseille. L'évêque André de Botaric venait de mourir ', et le pape Eugène iv s'était réservé la nomination de son successeur. Cependant le chapitre, invoquant un décret du concile de Bàle, avait élu Louis de Glandevès. Eugène regarda cette nomination comme un attentat et conféra l'évèché de Marseille a Barthélémy de Raccoli, général des Carmes. Glandevès fut placé sur le siège épiscopal avec les formalités ordinaires % et le Pape irrité nomma l'évêque d'Aire pour mettre Raccoli en possession. Glandevès, loin de consentir à abandonner son siège, fit rendre par ses officiaux une sentence d'excommunication contre les partisans de son compétiteur, et l'évêque d'Aire prononça de son côté un interdit général sur toutes les églises de la ville de Marseille et de son territoire 3. Cet interdit fut exactement observé h la Major et dans les autres églises, excepté dans
> Guillaume Sudre , dont nous avons parlé , moui'ut en 1^67, et Philippe de Cabassole lui succéda. Celui-ci eut pour successeur, en 1378, Guillaume de la Voûte, qui fut remplacé, en 1378 , par Aymar de la Voûte, lequel le fut par Guillaume Letort en 1399. Paul de Sade monta sur le siège épiscopal en 1404. André do Botaric y monta en i443 , el mourut la même année.
a Le i5 février 1/(34 ■ 3 En mars 1/(35.
celle de Notre-Dame-des-Accoules et dans celle du monastère de Saint-Sauveur, dont l'abbesse était Gardcttc Vivaud '. Partout ailleurs les prêtres interrompirent le service des autels, refusèrent les sacrements et la sépulture religieuse. Le Conseil de ville envoya des députés vers la Régente qui était toujours h Aix. Isabelle ordonna que l'interdit serait levé ; mais le clergé ne voulut pas obéir à cet ordre. La confusion et le scandale furent alors h leur comble. Le peuple murmura hautement, et la Princesse fit aussitôt partir pour Marseille Jourdan de Brice, Robert de Stare et Jean Martini, ses conseillers, avec mission de prouver, par des raisons fondées sur le droit , que l'interdit n'était pas obligatoire.
Les trois commissaires , arrivés a Marseille , convoquèrent, dans l'église des Frères Mineurs, le clergé séculier et régulier , et plusieurs citoyens notables. Le lieutenant du viguier défendit d'interrompre les discours de ceux qui allaient examiner la question de savoir si l'interdit devait être observé. Mais on ne donna pas aux commissaires le temps de parler. Un ecclésiastique déclara que le seul moyen de rétablir la concorde
' Les prêtres qui desservaient l'église des Accoules étaient amovibles et payés par l'abbaye de Saint-Sauveur; ils étaient quelquefois les fermiers des Accoules, c'est-à-dire qu'ils affermaient pour une certaine somme les revenus de cette église, qui ne consistaient que dans le casuel.
ttait de recevoir Barthélémy de Raccoli. A ces mots plusieurs personnes se lèvent brusquement, sortent de l'église en jetant de grands cris, ameutent le peuple, courent a l'hôtel du viguier, où ils prennent des armes et enlèvent les enseignes royales ; ils vont ensuite au palais épiscopal , en brisent les portes et chassent violemment les domestiques de Glandevès. De là ils se rendent à l'église des Accoules et à celle de l'abbaye Saint- Sauveur , y commettent de coupables excès, et maltraitent les prêtres qui ne veulent pas se soumettre à l'interdit. Enfin, ils assiègent la maison du juge Nicolas d'Arène, partisan de Glandevès , y entrent de vive force et la livrent au pillage.
Quelques jours après, un pâtissier, nommé Guillaume, qui avait joué un rôle actif dans cette sédition , craignit d'être arrêté et se réfugia dans l'église des Augustins. Le peuple s'assembla encore en tumulte, et menaça de s'insurger si Guillaume était conduit en prison. L'effet suivit bientôt cette menace; l'autorité du viguier et des autres officiers royaux fut méconnue. Plusieurs séditieux armèrent une barque et allèrent prendre a Avignon Barthélémy de Raccoli. Ils le ramenèrent en triomphe, le firent entrer dans la Cathédrale, et le portèrent ensuite à l'Evcché, oii ils lui rendirent de grands honneurs et lui promirent obéissance.
Les syndics de Marseille, craignant pour leurs concitoyens les conséquences de cette révolte , curent recours à la clémence de la Régente , et la supplièrent de publier une amnistie générale. Isabelle accueillit cette prière, et fit expédier à ce sujet par Jourdan de Brice des lettres patentes contenant en substance que les Marseillais n'ont jamais eu l'intention de manquer a la fidélité qu'ils doivent au souverain, et qu'il ne faut pas oublier leurs services. D'ailleurs } ajoute la Princesse , il n'est pas de vertu qui nous convienne mieux que la mise'ricorde. Voulons en conséquence que le souvenir de tous les crimes qui peuvent avoir e'té commis en cette occasion soit aboli ' .
La Régente n'exigea pas qu'on renvoyât Barthélémy de Raccoli, qui continua d'être reconnu évèque de Marseille. Louis de Glandevès était à Bàle et faisait valoir ses droits auprès de ce concile 3.
• Actes du Concile de Pise, dans la collection du P. Hardouin tom. vin. — Denys de Sainte-Marthe, Gallia Christiana, t. 3, col. 1225. — Archives de l'Eglise Cathédrale de Marseille. — Hist. des Evêques de Marseille, t. m, liv. xm.
a Le concile de Bàle reconnut Louis de Glandevès comme évèque de Marseille , mais ne put parvenir à le rétablir sur son siège. Raccoli mourut à Marseille en 1 4 4 5 , et fut enseveli danslacatheclralc.il avait fait un commentaire sur des matières théologiques et un volume de sermons : nous n'avons ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages. Après sa mort, l'église de Marseille choisit pour évoque Louis de Glandevès , son com-
Isabelle , impatiente de se montrer a Naples, n'attendit pas l'arrivée de l'archevêque d'Aix et de ses autres ambassadeurs. Elle se rendit à Marseille j ou des réjouissances publiques signalèrent son entrée. La flotte de cinq galères qu'elle y avait fait armer étant prête à mettre h la voile , la Reine partit de ce port au commencement de septembre 1436, et mouilla en vue de Fréjus. Au moment où elle s'en? éloignait, lesj députés arrivant de Milan avec les nouvelles les plus satisfaisantes, débarquèrent à Marseille et repartirent sur-le-champ pour Naples.
Par la généreuse intercession de la Cour de France et du Concile de Bàle, René obtint sa liberté. Après avoir donné ses premiers soins h la Lorraine, il alla dans l'Anjou où il conclut le mariage de Jean, son fils aîné, qui avait à peine treize ans , avec Marie de Bourbon , nièce du duc de Bourgogne. Tous les vœux appelaient en Provence le Comte qui devait en être les délices. 11 se rendit a ces voeux empressés, et arriva à Arles le 7 décembre 1437, au milieu d'une affluence extraordinaire de peuple, et entouré de fidèles chevaliers lorrains ou angevins dévoués à sa fortune. René se rendit ensuite à Aix ',
pétiteur, et le pape Eugène iv, qui avait à se défendre contre un autre pape, Félix v, soutenu par le concile de Bàle, ne s'y opposa pas.
1 II y arriva le i3 décembre.
reçut les états , et fut supplié d'accepter, au nom du comté, le don gratuit de 100,000 florins ». Le 15 du même mois il partit pour Marseille où son entrée fut un véritable triomphe. Une procession solennelle à laquelle assistaient de nombreux corps de musique et toutes les corporations avec leurs drapeaux déployés, parcourut la ville , au son de toutes les cloches et au bruit de l'artillerie. Le Prince logea à l'abbaye S'-Victor. S'étant assis sur un trône magnifique qu'on lui avait préparé, il jura sur l'Evangile, suivant l'usage de ses prédécesseurs, et en présence de Charles de Poitiers, gouverneur de Provence , d'observer religieusement les chapitres de paix. Il fit ensuite approcher les syndics qui prêtèrent le serment de fidélité. Le peuple accourut en foule, en témoignant par de bruyantes acclamations ses sentiments d'amour et d'alégresse. Il voulut prêter le même serment, et chacun, levant la main droite, rendit ainsi hommage à René.
René !... A ce nom chéri tous les cœurs provençaux s'attendrissent encore. Malheur à celui qui n'éprouverait pas ce sentiment délicieux, cette ravissante émotion ! Celui-là n'aimerait ni la vertu, ni la patrie, ni ses semblables. Aucun prince n'eut plus de titres que René à l'amour
' Environ 900,000 livres de notre monnaie.
el au respect des hommes, et c'est en Provence que Ton peut dire de lui avec une vérité rigoureuse :
Le seul Roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Il n'a manqué à sa gloire que des écrivains dignes de lui. Beau, grand, bien fait, il était a la fleur de Page lorsqu'il vint à Marseille pour la première fois. La cicatrice d'une blessure au visage, reçue à la journée de Bugueville, attestait honorablement sa valeur. Ses traits pleins de douceur, de noblesse et de grâce, avaient quelque chose de grave et de solennel qui rappelait ses malheurs et sa captivité. La renommée de ses vertus l'avait précédé dans cette cité florissante. On connaissait son caractère affable et chevaleresque , son ame aimante et sensible, son goût pour la poésie et les beaux arts. A sa vue, l'imagination si expansive des Marseillais s'exalta jusqu'au délire. Toutes les alarmes furent dissipées, et le souvenir des maux publics fit place au consolant espoir du règne le plus fortuné. Par un pressentiment général , on se représenta alors ce jeune Prince tel qu'il devait être un jour : le modèle des souverains et l'idole du peuple.
René demeura plusieurs mois à Marseille. Il ne pouvait se montrer sans être presque étouffé par la foule affamée de le voir et qui se précipitait sur son passage. Il accorda a la ville la franchise
illimitée de son commerce. Une émeute éclata à Aix. Le peuple pilla les maisons juives et se livra aux plus graves excès. René n'apprit ces troubles quavec un profond chagrin , et transféra à Marseille le tribunal suprême. 11 proclama ensuite une amnistie pleine et entière pour les habitants qui s'étaient laissés entraîner dans la sédition, et la tranquillité fut rétablie.
Tous les regards de René étaient tournés vers le royaume de Naples où Isabelle , son épouse , faisait tous ses efforts pour chasser les Aragonais des places dont ils s'étaient rendus maîtres. Mais ce bon Prince n'avait point d'argent, et les Marseillais ne pouvaient armer que cinq galères. Deux riches habitants d'Hyères, Clapiers, seigneur de Pierrcfeu , et Fabri, lui prêtèrent quelques sommes.
Il reçut a Marseille les ambassadeurs du pape Eugène iv et de Thomas de Campo-Frégoze , doge de la république de Gênes, qui s'étant déclaré en faveur du. roi Louis m , en 1 420 , avait repoussé une entreprise des Aragonais contre l'île de Corse. Le Pape et le Doge envoyaient féliciter René sur sa sortie de prison. Campo-Frégoze offrit à ce Prince des vaisseaux pour le transporter h Naples. René accepta avec reconnaissance l'offre amicale du chef de la république génoise , et crut alors pouvoir entreprendre la conquête des Etats Napolitains.
Campo-Frégoze lui envoya une flotte de sept galères qui entra dans le port de Marseille , au mois d'avril 1437. René s'embarqua avec le duc de Calabre et toutes les troupes qu'il put rassembler, à la vue d'un peuple attendri qui lui prodiguait des témoignages touchants d'affection et de regret. La galère qui le portait était commandée par Jean de Bausset '. Peu de temps après son départ, le Conseil éminentqui avait été transporté a Marseille, fut de nouveau établi h Aix.
Après avoir touché à Gènes , René se rendit à Naples, et commença ses opérations militaires sous les plus heureux auspices. Il fit une entrée triomphante dans sa capitale superbe, dans cette parthénope poétique qui, sous un ciel voluptueux, jouit avec indolence des trésors et des enchantements d'une nature toujours belle de grâce et de fécondité. Les citadelles ennemies tombèrent devant ses armes. Son courage, ses talents et sa grandeur d'ame semblaient avoir irrévocablement fixé sous ses enseignes la victoire qui lui souriait. Vanité des choses humaines! Il était dit que René aurait sur le sol italien, si souvent arrosé du sang provençal, la même destinée que ses prédécesseurs. Les Aragonais surprirent Naples par le même canal souterrain dont
1 Histoire de René d'Anjou par le \icomte F. L. nV Yilienem c-Bargemont, I. i, liv. ni.
Bélisaire s'était servi , neuf siècles auparavant , dans la guerre contre les Goths. Alphonse victorieux entra dans la cité consternée sur un char attelé de quatre chevaux blancs ; et le malheureux René, trahi par quelques seigneurs mécontents, triste jouet de l'inconstante fortune, abandonna la terre délicieuse de la Campanie où les drapeaux d'Aragon flottaient de toutes parts. 11 débarqua à Marseille avec le duc de Calabre et les débris de son armée '.
Combien fut profond l'attendrissement du peuple Marseillais lorsqu'il vit cet excellent Prince dans une voiture d'emprunt, suivi d'un équipage délabré , offrant sur sa personne les traces d'un déplorable dénuement 3 ! René, à peine arrivé dans cette ville , apprit la mort de la reine Yolande, sa mère 3. Cette perte cruelle mit le comble a son infortune ; mais sa constance fut inébranlable, et cette amc si grande et si forte rie se démentit pas un seul instant sous le poids de tant de maux.
René , après un court séjour en Provence qui jouissait d'une paix profonde , alla visiter ses Etats du Maine et d'Anjou oii les Anglais faisaient des progrès alarmants. 11 se rendit ensuite
' Dans les premiers jours de novembre il^i.
3 Histoire du roi René, t. i, liv. ni.
3 Morte près de Saumur le i \ novembre i442>
à la Cour de France, et, chargé des pleins pouvoirs de Charles vu, il conclut, sous la médiation du pape Eugène iv, un traité de paix entre ce monarque et Henri vi, roi d'Angleterre. Ce fut pendant ces négociations qu'iltraita du mariage de sa fille Marguerite avec le Prince Anglais , et cette union , retardée par quelques démêlés que René eut avec la ville de Metz, fut célébrée à Nancy en même temps que celles de Yolande , sa fille aînée , avec Ferry de Vaudemont, et de Charles du Maine, son fils puîné, avec Isabelle de Luxembourg. Charles vu y assista, et le duc de Suffolck y vint au nom du roi d'Angleterre.
Tranquille au sein de sa famille adorée , René lit succéder aux jours orageux de l'ambition et de la guerre les jours sereins du bonheur domestique. Quoique sa résidence fût momentanément fixée dans l'Anjou, riant théâtre des jeux de son enfance , il ne négligea aucun moyen d'améliorer le sort de la Provence qui bénissait son sceptre paternel. La société avançait dans la civilisation ; les moeurs avaient changé ; de nouveaux besoins se faisaient sentir. Les coutumes de la chevalerie s'étaient éteintes en ne laissant dans les esprits plus graves et plus positifs que des traditions fugitives. René dont le noble cœur brûlait de l'enthousiasme chevaleresque , voulut ressusciter ces coutumes naïves qui alimentaient
naguère le feu sacré du patriotisme et de la gloire. Vrai modèle d'une galanterie exquise, il présida à des fêtes brillantes qu'ennoblissaient le culte de l'amour et la pompe des beaux arts , à des amusements enchanteurs qui, retraçant limage des combats, étaient si chers à la valeur française.
Ce Prince conçut l'idée d'un ordre religieux: et militaire qui , destiné à être le principe d'une émulation pure et féconde, le mobile des devoirs et le prix de l'honneur, devait former les liens de cette fraternité d'armes si touchante qui jadis unissait Clisson et Duguesclin '. Les chevaliers portaient sur l'habit un croissant d'or émaillé, avec ces mots écrits en lettres bleues : loz en croissant, symbole de la renommée toujours croissante à laquelle ils aspiraient a. Leurs statuts étaient dictés par une morale épurée , et nul ne pouvait estre reçu, ni porter le dict ordre , sinon que sa personne fût sans vilain cas de reproche. Ils contractaient l'obligation de se porter mutuellement secours a la guerre , et de concourir au
' Cet ordre, institué le 1 1 août 1448, fut supprimé par une bulle du pape Paul u, ennemi de René, vers l'année
Jacques de Pazzi, florentin, l'un des conjurés contre les Médicis pour la liberté de sa patrie, fut décoré de cet ordre. Il devint viguier de Marseille en if)5<), 1462 et 1/(64.
' Loz vient du mol latin laus, louange.
DE MA.RSEILLE. 500
paiement de la rançon que leurs frères d'armes prisonniers ne pourraient fournir.
Les Chevaliers du Croissant promettaient d'être pieux, intrépides dans les combats, généreux après la victoire • de ne porter les armes que pour leur patrie et leur souverain. Ils juraient par leur part du paradis et la rédemption de leur ame, de défendre l'honneur des autres chevaliers, de cacher leurs fautes , vergogne , ou déshonneur , et de les en avertir; de pardonner aux bons avis; de soutenir le droit des pauvres femmes, veuves et orphelins; d'avoir toujours pitié et compassion du pauvre peuple commun; d'estre en faicts , en dicts , en paroles, doux, courtois et aimables envers chacun. Les égards dus au beau sexe , commandés comme un devoir dans tous les codes de chevalerie , n'étaient pas oubliés dans les statuts de René qui voulait que ses chevaliers jurassent de ne point médire des daines, de quelque estât qu'elles fussent , pour
chose qui dût advenir D'autre part quand
ils voudraient dire quelque chose, d'y bien penser avant que le dire, afin qu'ils ne soient trouvés en mensonge '.
Vers cette époque, Louis xi qui n'était encore que Dauphin lit un voyage en Provence , sous prétexte de se prosterner devant quelques os^o-
' Histoire de. René, tom. ir, liv. ty.
ments qu'on disait être les reliques de S,e Marthe et de Ste Magdelaine. Ce Prince, justement placé par l'exécration des peuples au nombre des plus odieux tyrans, avait en administration et en politique' des vues assez étendues ; mais son esprit bizarre et dur, déjà dégradé par tant de vices , l'était encore par la superstition la plus ridicule qui fut jamais. Il allait de tous côtés en pèlerinage, portant a son chapeau des images de plomb ou d'étain. On le vit demander au Pape le corporal sur quoi chantait Monseigneur S1 Pierre , et la permission d'assister a l'office avec le surplis et l'aumusse '. Louis xi, d'abord reçu avec de grandes marques de distinction et de respect au couvent des Dominicains d'Aix , se rendit à l'ermitage de la Ste -Baume, déposa son offrande sur l'autel de pierre de cette grotte célèbre , et prit la route de Marseille qui lui fit une réception brillante2. Les corporations allèrent a sa rencontre avec leur drapeaux , s'arrêtèrent aux limites du territoire, et entrèrent processionnellement dans la ville, en précédant son équipage, au milieu d'une foule immense qui faisait retentir les airs des cris mille fois répétés : Vivo lou Daouphin. L'évêque Nicolas de Brancas , revêtu de ses ha-
a II est le premier de nos rois qui porta toujours le titre de Très Chrétien. Il établit la coutume de réciter à midi X Angélus.
3 II y entra le 7 du mois de mai i/|/(8.
bits pontificaux, accompagné de tout son clergé et de Jean d'Albertas, Antoine Cépède et Paul Vassal, syndics, reçut le Prince devant l'église de Sl-Louis ', et ce nouveau cortège se joignit aux corporations qui continuèrent leur marche solennelle. Le séjour de Louis xi à Marseille ne fut pas de longue durée a.
Peu de temps après, René se rendit en Provence avec toute sa famille et une suite nombreuse composée de la plupart des Chevaliers du Croissant. Après avoir successivement séjourné à Arles, à Aix et h Marseille, il transporta sa cour a Tarascon où affluèrent un nombreux concours de dames et de gentilshommes, avides de ces spectacles et de ces plaisirs que le bon Roi savait créer autour de lui, saris les faire payer au peuple condamné au travail. Les jeux, les festins, les chants, les tournois, furent multipliés avec la plus agréable variété. C'étaient tantôt, des déguisements romanesques, tantôt des représentations allégoriques, et aux amusements belliqueux succédaient des fêtes pastorales.
Des soins plus importants occupèrent bientôt René qui se dévoua au service de Charles vu cherchant h reprendre sur les Anglais les places qu'ils occupaient en France 3. La peste se mani-
1 Nous ne savons pas quelle était la situation de cette église. "Gaufridy, t. i, liv. vin.
3 En 1449.
o 12 HISTOIRE
fcsta à Marseille et dans d'autres villes provençales ' ; elle y lit de cruels ravages. René , regardant sa présence comme indispensable dans cette calamité , se hâta de partir pour Aix, brava avec un admirable courage tous les dangers du fléau destructeur , s'efforça d'en arrêter les progrès par ses soins vigilants et ses sages mesures, prodigua d'utiles secours, recueillit dans des lieux salubres les infortunés sans asile, et apparut partout comme un ange de consolation et d'espérance. L'état désespéré d'Isabelle de Lorraine qui, depuis quelques années, avait ressenti les atteintes d'une douloureuse maladie , força René de s'arracher a la reconnaissance des Provençaux et de revenir a Angers où il ferma les yeux de cette épouse chérie 2.
Le nouveau duc de Milan, allié de la république de Florence , était menacé par les Vénitiens, les maisons de Montferrat et de Savoie qui voulaient s'étendre dans la Lombardie , et par le roi Alphonse d'Aragon qui se trouvait gêné du voisinage des Florentins. Ces derniers réclamèrent l'assistance du roi de France et de René , promettant d'employer toutes leurs forces à rétablir le comte de Provence sur le trône de INaples, et de lui payer annuellement cent vingt
' En i/, 32.
^ Morte le 28 février 1^53, ;'i l'Age d'environ 43 ans.
mille florins d'or jusqu'à l'entière conquête de son royaume. Charles vn approuva cette expédition et fournit des troupes a Fiené qui s'avança en Provence avec son fils le duc de Calabre et trois mille cinq cents hommes de cavalerie. Il se préparait h franchir les Alpes, lorsqu'il fut arrêté par une sédition soudaine qui éclata dans la ville de Gap où l'évêque avait usurpé la juridiction souveraine qui ne devait appartenir qu'aux comtes de Provence. René calma par sa présence cette émeute imprévue , et, suivi d'une faible escorte, il rejoignit son armée en Italie *, au moment où ses alliés venaient d'essuyer plusieurs échecs. A peine eut-il mis le pied sur le théâtre de la guerre que les Vénitiens perdirent tous leurs avantages. Mais la mésintelligence se mit entre Ptené et ses alliés qui ne se montrèrent pas disposés a tenir leurs engagements. Le comte de Provence prit le parti de retourner en France, et laissa le duc de Calabre pour commander l'armée en qualité de généralissime. Celui-ci éprouva les mêmes difficultés j et se vit toujours contrarié dans l'exécution de ses plans. Une nouvelle campagne s'ouvrit sans événements décisifs, et le Prince désabusé retourna en Provence 2 où son père, forcé de retourner dans l'Anjou, l'avait charge de commander en son nom.
1 Septembre i4^3, 3 En i/,34.
René contracta un second mariage avec Jeanne <le Laval, fille de Gui xm, descendant d'un des premiers barons de la cour de Louis le Débonnaire '.Il se rendit un mois après avec sa jeune épouse a en Provence où l'appelaient les désirs empressés de ses fidèles sujets. Les députations des principales villes vinrent le féliciter a Aix et lui offrir des présents. Suivant César Nostradamus 3, Marseille envoya deux cents ducats d'or qui devaient être employés à rachat d'autant pesant de belle cire 4 y le demeurant au plaisir de la Roy ne.
La ville de Gênes venait de se placer sous la protection de Charles vu , roi de France , qui lui envoya pour gouverneur le duc de Calabre. La mort d'Alphonse d'Aragon qui laissa pour successeur son fils naturel Ferdinand, changea un moment la scène politique. Ferdinand aussi ambitieux que son père , n'en avait pas les talents. Le fils de René voulut se mesurer avec lui et tenter encore la fortune. Il partit de Gênes h la tête d'un flotte considérable, descendit sur les côtes du royaume de Naples^ et vainquit son compétiteur sur les bords du Sarno 5. Cependant
' Cette union fut célébrée le 10 septembre i/,55. a Elle était âgée de 22 ans.
3 Histoire de Provence.
4 Elle était alors très rare.
"> Parmi les seigneurs provençaux qui combattirent à Sarno, on cite les noms suivants : Barras, Blacas, Demandolx,
celle victoire fut sans profil. Le pape Pie n suscita partout des ennemis h la maison d'Anjou, et donna à Ferdinand l'investiture du royaume de Naples. Pour comble de malheur, François Sforce qui jusqu'à ce moment avait combattu pour le duc deCalabre, l'abandonna lâchement, et excita les Génois à la révolte. Alors René se décida à aller secourir son fils. Après avoir levé une imposition extraordinaire sur tous les Provençaux, excepté les Marseillais qui en étaient affranchis par leurs privilèges, il sortit du port de Marseille avec quelques vaisseaux et mille gendarmes ', et s'avança vers Gênes, tandis que Charles vu faisait marcher, pour réduire cette ville, six mille hommes qui arrivèrent par terre du côté de Savone. Les Français et les Provençaux furent taillés en pièces par le peuple génois qui rétablit le gouvernement républicain. René revint en Provence et laissa en Italie le duc de Calabre qui , malgré tant de désastres, se maintint encore dans quelques provinces pendant trois ans 3.
René alla séjourner en Lorraine et dans l'Anjou. D'autres malheurs lui étaient réservés, et
Castellane, Gérente, d'Arbaud, Gombert, Grasse, Forbin, Grimaldi, Grille, Lincel, Glandevès, Lestang, Porcelet, Pontevès, Puget, Sabran, Villeneuve, Vento, etc.
' En 1461.
a Ce prince, ne recevant aucun secours et se trouvant dans une position désespérée, revint en Provence en 1 /, 6 /t .
son cœur devait être soumis à de cruelles épreuves. Les Catalans, après s'être séparés du royaume d'Aragon, s'étaient d'abord constitués en république, et bientôt fatigués de cet état qui les livrait à toutes les horreurs de l'anarchie , ils résolurent de rétablir les formes monarchiques , et d'offrir la couronne au comte de Provence qui faisait régner avec lui la justice et la vertu. La régence de Barcelone lui envoya une ambassade solennelle pour le prier de ne point repousser les vœux d'un peuple qui voulait vivre sous ses lois paternelles. René accepta ces offres pour son fils, le duc de Caîabre , qui franchit les Pyrénées avec une armée de huit mille combattants, composée d'Angevins, de Lorrains et de Provençaux. Le nouveau souverain avait à défendre sa couronne contre les redoutables attaques de Jean de Portugal, parvenu au trône d'Aragon. Plein d'ardeur , de courage et d'expérience , le fils de René pouvait espérer de parcourir une longue carrière de prospérités et de victoires, lorsque la mort le surprit à Barcelone et l'enleva à son peuple dont il faisait les délices.
Cette triste nouvelle accabla le cœur de René que d'autres chagrins domestiques vinrent aussi déchirer. Désabusé de toutes les grandeurs de la terre, renonçant à tout projet d'ambition, a tout rêve de gloire , il chercha des consolations dans l'étude et la culture des lettres et des arts.
Il se fixa en Provence ' , oii il fut sans cesse occupé à faire fleurir l'agriculture et le commerce, h rétablir Tordre dans les finances, à corriger tous les abus.
L'art dramatique , qui plus tard devait enrichir la France d'impérissables chefs-d'œuvre, y était alors inconnu. On voyait bien depuis quelque temps des représentations théâtrales. Mais qu'étaient-elles ? D'informes ébauches et des farces grossières, qui puisaient leurs sujets dans l'Ecriture Sainte. René avait vu à la Cour de Charles vu les Mystères où l'on jouait les Saints > la Vierge et Dieu par piété 3. Ce spectacle lui donna l'idée d'instituer les jeux bizarres et allégoriques qui se célébraient chaque année h l'époque de la Fête-Dieu, et attiraient dans la ville d'Aix un grand nombre d'étrangers. Les Marseillais surtout, toujours plus avides que d'autres de fêtes et de pompes extérieures, y accouraient en foule3.
Plusieurs jours avant la fête, la municipalité élisait le roi de la Basoche , le prince d'amour et
> En 1470.
3 Boileau, Art Poétique.
3 René acheva le plan de ces jeux en 1462, mais ils ne furent exécutés pour la première fois qu'en i47^, et depuis lors jusqu'à la révolution leur célébration fut faite régulièrement chaque année. Sous l'empire, ils furent encore célébré? assez régulièrement pendant quelques années ; et depuis lors , ils ne l'ont été qu'en partie à l'occasion du passage du Comte d'Artois, en 1814, et dé la Duchesse d'Angoulême , en i8a3.
l'abbé delà jeunesse, grands dignitaires de ces jeux singuliers. La veille , vers les dix heures du soir, le son des cloches et le bruit des tambours annonçaient la sortie des divinités de l'Olympe, toutes à cheval , décorées de leurs attributs , et précédées de la Renommée, sonnant de la trompette. Paraissaient d'abord deux personnages burlesques, ridiculement habillés, montés sur des ânes, et exposés h la risée publique. On croit que le bon roi René , qui était un peu malin et railleur ' , voulut satisfaire un ressentiment politique, en représentant le duc et la duchesse d'Urbin qui l'avaient offensé. On voyait ensuite Momus agitant ses grelots ; Mercure avec son caducée et ses ailes ; Neptune armé de son trident ; Mars dans l'appareil des combats ; Minerve telle qu'elle sortit du cerveau du maître de la foudre ; Bac chus assis sur un tonneau, portant une coupe et un thyrse ; Apollon la lyre à la main; Diane vêtue en chasseresse, le front orné du croissant; Pluton et Proserpine avec des habits lugubres; la Nuit vêtue d'une robe noire parsemée d'étoiles, secouant des pavots. A leur suite marchaient les chevaliers du Guet, les porte-drapeaux, les danseurs, et un grand nombre de fifres et de tambourins, distribués de distance en distance. Le cortège était ter-
1 II donna, dit-on, aux principales familles nobles de Provence une qualification tirée des vertus ou des vices qui paraissaient être leur caractère distinctif.
mine par un char richement décoré, sur lequel étaient placés Jupiter et Junon, Vénus et Cupidon , les Jeux et les Ris. Puis venaient les trois Parques , sans doute pour donner au peuple un enseignement salutaire , pour l'avertir que les choses humaines ont un terme ici-bas , gloire , richesse, beauté, et tous les plaisirs de la vie, et toutes les grandeurs d'un monde périssable.
Le lendemain, à la procession, la scène changeait. Elle ne représentait plus les dieux du paganisme , mais les principaux personnages de 1" Ancien et du Nouveau Testament. C'était Moyse, accompagné de son frère Aaron; Moyse avec une longue barbe, deux rayons lumineux , les tables de la loi à la main, semblait apparaître terrible dans sa vengeance , au milieu des Israélites ingrats, alors qu'oubliant les promesses de Jéhovah, ils substituèrent l'adoration du veau d'or au culte du Dieu vivant. La reine de Saba dansait devant Salomon. Hérode ordonnait le massacre des innocents. Les trois Mages étaient conduits par l'étoile mystérieuse à la crèche du Messie. On voyait les quatre Evangélistes; Judas, h la tête des douze Apôtres, tenant la bourse de trente deniers. Sf Pierre avec ses clefs; S1 Jacques couvert de coquilles; S1 Christophe portant l'enfant Jésus sur ses épaules ; le Christ vêtu d'une longue robe avec une ceinture de corde , et courbé sous le poids de sa croix. Des légions de grands et de pelits dia-
bles ; des groupes de lépreux , désignés sous le nom de rascassettos ; des bâtonniers, des danseurs; le clergé marchant dans le plus grand ordre; toutes les autorités publiques et les divers corps de magistrature. Le dais était suivi de la hideuse figure de la mort l armée de cette faux redoutable, qui, moissonnant les générations passagères, établit le niveau de l'éternité parmi nous tous, misérables enfants des hommes.
Une coutume , qui avait quelque rapport avec ces fictions, s'était introduite a Marseille. Des enfants de douze a quinze ans représentaient les démons. Dans un état presque complet de nudité, tous barbouillés de suie, des cornes sur la léte, les mains armées de crocs, traînant de longues chaînes , ils couraient en désordre devant la procession de la Fête-Dieu, en faisant des contorsions qui amusaient beaucoup la populace. Quelquesuns, pour se rendre plus difformes, se mettaient une queue qui pendait jusqu'à terre. L'intention des Marseillais était d'exprimer , par ces travestissements, le triomphe de l'Eucharistie sur les esprits de ténèbres 2.
On a beaucoup disserté sur le bœuf et son cortège qui figurent aujourd'hui à cette procession.
1 Millin, Voyage dans les départements du Midi, t, n. — Grégoire, Explication des Cérémonies de la Fête-Dieu.
3 Marchetti, ouvrage cité. — Ces diables ont été supprimés vers la fin du 17e siècle.
Des bouchers de la ville, qui de père en fils sont chargés de cette cérémonie, choisissent un boeuf de forte taille, lui mettent sur la tête un ornement composé de fleurs entrelacées. Sur son dos, couvert d'un tapis, est assis un jeune enfant vêtu d'une peau de mouton , orné de fleurs et de rubans , et représentant S1 Jean-Baptiste. Plusieurs tambourins le précèdent et quatre bouchers l'accompagnent. Leur vêtement est bizarre : il consiste en bas de soie blancs et souliers à boucles ; une robe en damas de différentes couleurs, attachée à la ceinture avec une gaine, et tombant seulement jusqu'au genou, une ceinture de soie à franges et crépines d'or , une chemise plissée h manches et bariolée de rubans, enfin un chapeau monté à l'ancienne, bordé d'or, avec un tour de plumes blanches.
Dans la semaine qui précède la Fête-Dieu, ce cortège parcourt toutes les rues. Les quatre bouchers font la collecte de porte en porle , et le produit est destiné a couvrir leurs dépenses. A la procession, ce boeuf et son cortège sont placés à la tête des corporations de métiers ',
Qui donc institua cette cérémonie bizarre ? Estelle la représentation des sacrifices antiques? Est
• Le cortège reparaît, sans l'animal, le lundi, dans la pro cession qui reconduit au fort Notre-Darae-de-la-Garde la statue de la Vierge qui en était descendue le dimanche au, matin pour être déposée à la chapelle de l'Hôtel de Ville,
ce un legs fait à la sombre religion du Christ par le culte riant de la Grèce voluptueuse? L'hommage de ce taureau rappelle-t-il les holocaustes offerts a la chaste déesse? Est-ce quelque chose de vénérable qui lie notre siècle aux siècles écoulés? Les hommes des anciens jours ont-ils transmis ce faible débris aux races actuelles? Non, non, ne cherchez pas sur les rivages marseillais des vestiges ioniens. N'y cherchez pas les restes imposants d'une grandeur passée. Là s'élevait jadis, au milieu des merveilles des arts et des trésors de l'intelligence, le trône de la rivale d'Athènes et de la sœur de Rome. Là les fils de Phocée, fiers comme la liberté, sublimes comme le génie, versaient autour d'eux des torrents de lumière , et fixaient les regards de l'univers charmé. Eh bien! tout a disparu sans retour. Seulement le ciel est le même , resplendissant, inspirateur. Tout s'est englouti dans l'océan des âges Tout, hormis l'immortel souvenir d'une gloire si pure.
La promenade du bœuf n'a rien qui se rattache aux croyances religieuses de la colonie phocéenne. Son origine est beaucoup moins poétique, car elle est due à la confrérie de Corpus Domini de l'église des Frères Prêcheurs. Cette confrérie achetait toutes les années un bœuf que l'on conduisait par la ville quelques jours avant la Fête-Dieu, et dont la chair était distribuée aux confrères et aux pauvres après la procession. La commune contribuait
à l'achat de ranimai, en donnant chaque année vingt livres aux prieurs r. Le festin se faisait dans le réfectoire des Jacobins3. Il fut aboli plus tard, et par un abus dont or- ne peut expliquer la cause , on lit marcher le boeuf à la procession 3.
Les soins que René donnait h des farces pieuses n'étaient que le délassement des soins plus importants donnés au gouvernement de ses Etats. 11 voulut procurer a son peuple les bienfaits d'une justice prompte, impartiale et protectrice. Il fit plusieurs statuts sur les donations, les tutelles et la sûreté des dots; simplifia les procédures qui étaient ruineuses ; régla le salaire des procureurs qui montraient une avidité révoltante*, proscrivit l'usure; mit un frein salutaire à la passion du jeu; prit sous sa protection les juifs qui étaient devenus un objet d'horreur en Provence, leur permit de se livrer sans entraves à toutes lespra-
1 Marchetti, ouvrage cité.
3 Ces religieux dînaient ce jour-là avec les confrères.
Voici ce qu'on trouve dans les livres de la dépense depuis 1 3G i jusques après 1 53o : « Per 64 lioures de ris per far manjar « als paures et als confraires la festo de Nostre Seignour , etc.
« Per 12 millerolles vin rouge Per 10 dousenos de fioles.....
« Per 10 dousenos de veires Per lou gagi des peirols et
« potagerie Perunbuou Per 1 3 moutons Per aver
« fach aportar lou buou dou Maseou as Prêcheurs ; et parce « que lous Capellans non manjon carne , l'aven mandat dos palamidas. »
Ruffi , t. 11, liv. xiv, eh. vi.
Cet abus ne s'introduisit que \ ris le milieu du 17e siècle
tiques du culte mosaïque, de trafiquer librement, de remplir l'emploi de procureurs fiscaux dans les châteaux des seigneurs , de continuer l'exercice de la médecine qu'ils étudiaient presque exclusivement '. René avait auprès de lui un israélite qu'il fit baptiser en lui donnant le nom de Pierre de Nostra Dona, et qui était tout a la fois son médecin, son astronome et son confident2. Ce prince exigea pourtant que tous les juifs fussent distingués par leur vêtement.
Les juifs établis a Marseille possédaient alors deux synagogues situées entre l'église S'-Martin et celle des Prêcheurs. Us avaient aussi un cimetière non loin de la ville 3 et diverses aumôneries administrées par des recteurs 4. Ils ne jouissaient de ces avantages qu'a des conditions humiliantes, car les statuts municipaux les obligeaient de porter, dès l'âge de sept ans, un bonnet jaune, croceam calotam 5. Ils n'étaient pas admis, comme
< Lorsqu'un juif prenait la qualité de medicus ou de physicus , il la faisait précéder du mot judœus.
- Nostra Dona était le bisaïeul de l'historien Nostradamus.
3 Par lettres patentes du i3 mai i495, ce cimetière fut donné par Charles vm , roi de France et comte de Provence , à un particulier qui fit présent à la ville des tombeaux dont il était orné, pour réparer les quais du port.
4 En 1 47 1 , un israélite fit un legs aux pauvres de sa religion, par lequel il laissait à perpétuité, toutes les années, quatre mesures de vin pur et un escandal d'huile , pour être distribué la veille du grand jeûne, qui a lieu le 10 septembre.
5 Statuts, liv. v, ch. xix.
les païens et les sarrasins , h témoigner en justice contre les chrétiens, lorsque ceux-ci les récusaient ; mais ils avaient plus de faveur que les hérétiques, dont le témoignage était repoussé dans tous les cas ' . Ils payaient annuellement une certaine somme au prieur de S'-Martin , et le Sanhédrin était forcé de députer, les dimanches et les fêtes, h l'heure de vêpres j un membre de la communauté pour entendre le sermon h l'église de la Major, et de payer, pour cet objet, cinq sous de redevance par an 3. Us ne pouvaient s'embarquer plus de quatre h la fois sur un vaisseau marseillais3 . On leur défendait de travailler publiquement les jours où le travail est défendu par l'Eglise Romaine 4. On ne leur permettait d'aller aux bains que le vendredi 5. Les filles publiques n'avaient cette faculté que le lundi. Celles-ci étaient aussi obligées de porter un vêlement distinctif avec une aiguillette sur les épaules, et si
1 Constituimus ut nullus hœreticus manifestus, contrit fidelem volcntem vel invitum , vel petganus , vel sanacenus, veljudœus, contra christianum > invita eo , scilicetjïdcli, vel christiano , in testimohium admittantur.
Statuts, liv. h, ch. ix.
3 Grand Cartulaire delà Major, fol. 127. — Mém. du temps, sur la persécution des Juifs. — Hist. des Juifs en Provence , manuscrit , pag. 141.
3 Statuts, liv. iv, ch. xxn.
4 Id. liv. v, ch. vin»
3 Id. ch. XHli *
la pauvreté leur en ostait le moyen, on leur baillait publiquement le fouet '. Elles no pouvaient fixer leur habitation qu'à une certaine distance des églises 2 .
René portant ses regards sur toutes les branches de l'administration, de. l'industrie, de l'enseignement public et de la prospérité nationale , encouragea de tout son pouvoir le commerce de Marseille , et accorda à son port de grandes franchises. Il conclut des traités avec les puissances barbaresques pour la sûreté de la navigation. Il établit des verreries près d'Apt, et fit venir des ouvriers du haut Dauphiné qu'il se plaisait à voir travailler. Les Marseillais donnèrent alors une assez grande étendue au commerce du verre qui jusque là n'avait été employé aux fenêtres des maisons qu'en petite quantité 3. Ils perfectionnèrent l'art de peindre sur verre, et presque toutes les églises eurent des vitraux coloriés. René en
1 François d'Aix, sur le Statut xn du liv. v.
a Statut , id.
3 Les fenêtres étaient très l'élevées , et il n'y avait pas de verre partout. Le reste était en volets de bois. .
Chez les Grecs et les Romains, les morceaux de verre qui ornaient les chambres n'étaient que des plaques qu'on appliquait contre les murailles. Pauper , dit Sénèque , sibi videtur nisi vitro absconditur caméra. Saumaise , qui a prétendu que saint Jérôme avait parlé de l'emploi du verre pour les fenêtres , a été contredit par des auteurs plus récents, qui l'ont défié de rapporter aucun passage qui y soit relatif.
Fauris de Saint-Vincent , Mémoire cité.
acheta pour cent florins, moultbienvariolés, qu'il envoya au roi de France ; ceux de Notre-Dame des Accoules furent remarquables par leur beauté , Un peu plus lard, deux peintres de Marseille , nommés Claude et Guillaume , acquirent dans cet art tant de réputation, que le pape Jules il les appela a Rome pour peindre les fenêtres du Vatican. Il y avait à Marseille des magasins de verreries où l'on se pourvoyait de plusieurs provinces voisines, et d'où l'on en transportait une grande quantité en Espagne , et une moins grande quantité dans le Levant. Les tanneries marseillaises furent aussi pour René un objet de sollicitude. Les peaux préparées s'écoulèrent sur les côtes de la Méditerranée, et principalement en Italie. Ce genre de commerce acquit tant d'importance et procura de si grands bénéfices, qu'un syndic et une partie des conseillers de ville étaient toujours choisis parmi les citoyens qui s'y distinguaient '. Comme au temps des Croisades, tous les Marseillais distingués par leurs richesses eurent leurs habits de cérémonie garnis de fourrure 3.
Jacques Coeur, qui avait prodigué ses trésors pour la restauration de Charles vu , et qui ne fut payé que de la plus noire ingratitude, se re-
' Fauris de Saint-Vincent, Mémoire cité.
2 Tons les portraits du roi René le représentent arec n?ïe épaisse fourrure autour du cou.
tira à l'île de Chypre où il continua son commerce avec un brillant succès. Ce fameux négociant , que le roi René appelait son compère , avait des agents commerciaux dans toutes les échelles du Levant, où ses vaisseaux, partis de Marseille , lui apportaient des richesses immenses. Il concourut ainsi puissamment h la prospérité de cette cité.
Le bon Roi qui aimait beaucoup le séjour de Marseille, y vint passer tous les hivers, dans les dernières années de sa vie. Ce n'est qu'avec attendrissement qu'il se rappelait les marques de fidélité que les Marseillais n'avaient cessé de lui témoigner , dans sa bonne comme dans sa mauvaise fortune, depuis le jour , si cher à son coeur, où sa première vue fit retentir tant de cris d'enthousiasme et inspira tant d'ivresse populaire. Il fit bâtir une maison sur le quai du Port. Il possédait un jardin situé auprès de l'abbaye S'- Victor. Il habitait aussi de temps en temps une maison de campagne aux environs de la ville , et il en avait acquis une autre non loin du village de Mazargues. S'arrachant souvent à l'étiquette de la cour et aux embarras du pouvoir royal qui ne corrompit jamais sa belle ame, sans escorte, sans décoration, vêtu comme un simple bourgeois, il aimait à se promener dans des lieux à l'abri du vent, et exposés aux rayons du soleil. C'est ce qui a fait nommer en Provence tous ces
endroits : La cheminée du roi Bené. Quelquefois il se faisait accompagner par quelques-uns de ces féaux chevaliers admis dans son intimité et qu il se plaisait a nommer ses bons amis et compères. Les quais étaient, dans ses promenades, son lieu de prédilection. Il y causait familièrement avec des gens du peuple , avec des désœuvrés, avec tous ceux qui s'approchaient de sa personne. Il les interrogeait en langue provençale sur leur santé, sur leur famille, sur leurs travaux, sur leurs affaires, sur tout ce qui pouvait les intéresser. Il caressait les enfants qui semblaient jouer avec lui, et tendant aux vieillards une main bienveillante , il réchauffait leur cœur ivre de joie. Sa bonhomie était pleine de gaîté*, on l'eût dit au milieu de ses égaux. Il lisait tous les placets qu'on lui présentait , prêtait une oreille attentive à tous les détails qu'on lui donnait, et y joignait ses propres observations. Lorsque des plaideurs, venant recourir a sa justice, lui racontaient toutes les circonstances fastidieuses de leur procès, il les écoutait avec une patience étonnante , et son esprit conciliateur cherchait h prévenir toute discussion ultérieure. Si le succès ne couronnait pas ses efforts, il prononçait son jugement fondé sur une raison droite et une équité éclairée. Ses sentences étaient presque toujours longuement motivées. Il cherchait surtout a s'entretenir
avec les patrons pécheurs qu'il affectionnait beaucoup et qui ont voué un culte pieux au souvenir d'un Prince si doux, si bon et si affable. 11 ne cessa de porter un intérêt tout particulier aux prud'hommes qui lui fournirent des sommes assez considérables, lorsque des circonstances malheureuses l'obligèrent de recourir à des emprunts. 11 les qualifia toujours de dilecti nos tri dans les actes qui les concernaient. Il leur céda le port de Morgiou pour en jouir en toute propriété ", leur accorda, entre autres privilèges, le droit de peche dans toute la Méditerranée , et régla leur législation a. A leur prière, il fit réparer les deux tours Sl-Nicolas et S*- Jean qui défendaient l'entrée du Port.
René , convaincu que Tintérêt du commerce exige que les contestations sur des objets mer-
' Le port de Morgiou est formé par une petite anse , contetenue elle-même dans deux langues de terre, à deux ou trois lieues au sud de Marseille.
' Depuis lors le tribunal des Prud'hommes n'a éprouvé aucune atteinte. Les cinq juges qui le composent sont renouvelés chaque année et tiennent leurs audiences tous les Dimanches. Le demandeur cite son adversaire par une invitation écrite , qu'il dépose dans un tronc avec quelques sous. Les huit jours expirés, les deux parties exposent leurs griefs et leurs défenses; et les juges, qui souvent ne savent pas lire, prononcent selon les règles de la raison et de l'équité , en suivant la tradition des usages transmis par leurs prédécesseurs. Ils prononcent leur jugement en patois, et ce jugement est scrupuleusement exécuté.
cantiles soient jugées d'après des règles particulières s'éloignant des lenteurs et dos formes de la justice ordinaire, institua la juridiction des juges des marchands ' dont les fonctions furent gratuites 2. Le conseil de ville les nommait annuellement.
Le Roi modifia les éléments de ce conseil 3 par un règlement qui donna d'autres bases au régime municipal de Marseille. Depuis plusieurs années, on avait adjoint aux syndics un avocat, avec le titre d'assesseur 4, pour les assister à la manutention des privilèges et libertés de la ville, sur le motif qu'ils n'étaient pas versés dans les lettres. René maintint cette charge qui était devenue très importante, et donna aux syndics le nom plus imposant de Consuls. Le nombre des conseillers fut réduit à quarante- huit. Ils étaient nommés pour quatre ans. Le conseil désignait chaque année douze de ses membres dont trois
■ Le 3 mars i474>
Cette juridiction fut confirmée par Pédit de Charles ix, de l'année i5G5.
» Par délibération du Conseil municipal en 1578, la ville donnait aux juges consulaires une robe d'écarlate de la valeur de 120 livres. En 161 2 cette valeur fut réglée à i5o livres.
3 En i475.
4 Cette charge fut instituée en îl^tG ; mais l'assesseur n'obtint qu'en i53o la robe rouge et le chaperon accordés aux consuls.
532 IITSTOIRE
exerçaient le consulat pendant trois mois. Les neuf restants formaient le conseil privé. Tous les autres membres réunis à ce petit conseil composaient le conseil général qui ne se réunissait que dans des cas extraordinaires, sur la convocation des consuls et de l'assesseur.
René détestait le faste et le luxe. Ses vêtements, ses habitudes , son langage , tout chez lui offrait une extrême simplicité. La dépense annuelle de sa maison ne s'élevait qu'à quinze mille florins \ On trouve dans un mémoire qui prouve que les comptes étaient rendus avec la plus grande exactitude, les notes suivantes : en potirons et escargots y un gros quatre patas, c'est-à-dire, environ 1 9 sous ; un sac de cuir pour mettre le sucre en poudre y environ 10 sous; quatre pièces de toile bleue pour les rideaux du lit du roi , quatre florins huit gros3; aux quatre pages pour se confesser , quatre florins ; au maure pour faire ses pâques 3 un florin; pour faire un pourpoint au maure y un florin six gros 3. René était fort sobre; il aimait le travail , n'abandonnait pas h des mains étrangères les rênes du gouvernement, et disait que la plume des princes ne doit pas être paresseuse. Non, il ne sera plus donné aux hommes
' i4/j,ooo francs de notre monnaie.
3 Ce qui ferait aujourd'hui 43 francs 8o c.
' Papon , t. ttt , liv. ix.
de voir une puissance si bienfaisante, une royauté si accessible. 0 simplicité patriarcale ! doux et puissant prestige de tant d'adorables vertus! L'auguste vieillard, trop sage pour ne point suspecter les paroles intéressées de ses ministres et de ses courtisans, voulait s'assurer par ses propres yeux du véritable état des choses, connaître lc> vœux et les besoins de ses sujets, porter remède aux abus et réprimer les injustices. La tradition rapporte que , pour parvenir à ce but, il adoptait quelquefois des déguisements romanesques. Tantôt, étranger curieux, il entrait dans l'atelier du laborieux artisan- tantôt, simple chasseur, pèlerin fatigué , ou voyageur égaré dans sa route , il frappait à la porte d'un manoir hospitalier. Pénétrant dans la triste demeure de l'indigent et sous les riches lambris du favori de la fortune , il faisait son profit de tout ce qu'il voyait , de tout ce qu'il entendait. Plus d'une fois, dans ces courses avantureuses, l'abandon d'une conversation imprévue lui apprenant combien il était aimé, lui prouvant que tous les hommes ne sont pas ingrats , émut délicieusement son coeur attendri , et mouilla ses paupières des douces larmes de la sensibilité. 11 n'aurait voulu reculer les bornes de l'autorité royale que pour soulager tous les malheurs et sécher toutes les larmes. Mais ses désirs étaient souvent impuissants. Ah ! lui aussi avait bu à longs traits la coupe amère de l'adversité.
La fortune n'était point lasse de le persécuter, et ses derniers jours furent troublés par le génie ambitieux et par la turbulente jalousie de Louis xi . Louis xi et René ! Quel contraste ! René, par son testament fait à Marseille le 22 juillet 1474, avait institué héritier universel Charles d'Anjou , comte du Maine, son neveu. PalamèdedeForbin, grand homme d'Etat, contribua beaucoup a cette détermination et parvint h combattre avec avantage l'inclination du prince pour René n , duc de Lorraine, son petit-fils '. Le despote hypocrite qui régnait sur la France aspirait à cet héritage , et sa prétention était appuyée par le Parlement de Paris et par des forces imposantes. Alors René se jeta dans les bras du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, qui fut battu par les Suisses h Grandson, prélude de la célèbre journée de Morat. René, privé de ce soutien et pressé par l'impérieuse nécessité , se détermina à traiter avec le roi de France, qui lui proposa une entrevue h Lyon. Le comte de Provence s'y rendit 3 et une trêve fut signée. Tout porte a croire que René promit au Roi qu'après la mort du comte du Maine , prince d'une faible santé et présumé devoir mourir sans héritier, la Provence serait réunie à la monarchie française.
' Par Yolande, sa fille.
3 En mai 1476.
René revînt dans son Comté , qui fut désolé , peu de temps après, par les affreux ravages de la peste. Cet horrible fléau moissonna une grande partie de la population marseillaise. Le viguier Honoré Puget , oubliant ses devoirs , s'enfuit lâchement ; mais les trois consuls , Bertrand Candole , Antoine Aime et Guillaume Roboli méritèrent bien de leur patrie par leur conduite digne d'éloges. On vit René, dans ces calamités publiques, tel qu'il avait toujours été, affrontant les dangers , multipliant les ressources d'une charité inépuisable. Le feu sacré de la bienfaisance brilla du plus vif éclat dans son coeur. Hélas ! ce noble cœur de roi , qui n'avait jamais palpité que pour les sentiments généreux , allait bientôt cesser de battre.
Le père des Provençaux se sentait atteint des infirmités les plus douloureuses , et tout annonçait le terme de son existence ; lui-même ne se faisait pas illusion sur son état désespéré. Il renouvela ses dispositions en faveur de Charles du Maine, désignant après lui, s'il ne laissait pas d'enfant mâle , Louis xi pour son successeur. René était alors h Aix. Lorsqu'on apprit à Marseille sa situation alarmante , une consternation profonde s'empara de tous les esprits. Tous les rangs, tous les âges se réunirent dans un même sentiment de douleur. Les églises furent remplies d'une foule éplorée , adressant de ferventes prie-
res à celui qui tient dans ses mains les destinées de la nature humaine, et qui dispose de la vie et de la mort. Des courriers et des messagers se succèdent sans interruption sur la route qui conduit à la capitale de la Provence. Au retour de chacun d'eux, on saisit avec un avide empressement leurs rapports , qui tantôt font naître des espérances fugitives, et tantôt augmentent les craintes. Oh ! que ce prince adoré dut s'éteindre doucement, en apprenant celte grande douleur publique! Jeanne de Laval, Charles du Maine, les ministres, Palamède de Forbin et les principaux seigneurs entouraient son lit funèbre et fixaient leurs yeux inondés de larmes sur ses traits décolorés , qui déjà , n'appartenant plus à la terre , semblaient prendre une expression angélique. Ils ne pouvaient étouffer leurs sanglots -, et lui, sentant les approches de la mort dans ses veines glacées, mais plein d'une admirable fermeté en ce moment suprême, fit ses derniers adieux à sa fidèle compagne qui, après lui avoir prodigué les plus tendres soins, se tenait prosternée devant l'image de la Vierge Marie. Puis il donna h Charles du Maine, son héritier, des conseils où la grandeur de son ame et la bonté de son cœur se peignaient encore. 11 lui recommanda d'aimer ses peuples comme il les avait aimés lui-même. Souvenez-vous , ajouta-t-il,^i£e Dieu veut que les rois lui ressemblent bien plus
par leur débonnaireté que par leur puissance '. Il accomplit ensuite quelques devoirs religieux , et s'endormit de l'éternel sommeil , le lundi 10 juillet 1480, âgé de soixante-douze ans trois mois moins six jours, et dans la quarante-septième année de son règne.
A cette accablante nouvelle , les Marseillais prirent spontanément le deuil dans un morne silence. Des drapeaux funèbres flottèrent pendant plusieurs jours aux fenêtres. Les travaux furent suspendus; les boutiques, les manufactures et les ateliers furent fermés. Chacun oublia ses intérêts personnels pour déplorer une perte irréparable. Les gens du peuple surtout , qui manifestent toujours avec plus d'énergie leurs sentiments de joie ou de tristesse, ne pouvaient se consoler. Et les pauvres pêcheurs ! qui pourrait peindre leur affliction ? Le bon roi René aimait tant à s'approcher d'eux. Ils avaient tous à raconter quelques détails touchants, quelques paroles attendrissantes, quelques-uns de ces faits qui rafraîchissent le sang de l'homme sensible, et font croire à la vertu dans un monde rempli de contrastes et d'énigmes.
Dès que René fut mort , Charles m s'empressa d'assembler les états et de confirmer les privilèges du pays. Il voulut ensuite se faire reconnaître
> Gaufridy , t..i, liv. vm.
par la ville de Marseille, pour asseoir son autorité naissante. Les Marseillais espéraient qu'il suivrait les traces de son oncle et continuerait, son règne. Il se rendit au Palais de justice, accompagné des membres de son Conseil d'Etat, et s'assit sur un trône somptueux que le Conseil de ville y avait fait élever. Tous les habitants notables étaient convoqués. Jacques Candole, assesseur, fit l'éloge-du nouveau roi dans une harangue qui fut vivement applaudie. Charles, h l'exemple de ses prédécesseurs , jura sur l'Evangile la confirmation des franchises marseillaises. Alors les consuls Jacques de Forbin , Gabriel Yivaud ' et Jean Payan , suivis de l'assesseur , s'avancèrent tête nue aux pieds du trône , reconnurent au nom de la Ville ce prince comme légitime héritier du
1 En i432, Mabile de Conclus, veuve de Bérengier de Gaufridy , seigneur de Trets , vendit à Jean Vivaud , damoiseau, une partie de la place alors nommée la Place des laquants , parce qu'on y faisait des ventes juridiques à son de trompe. La famille Vivaud , une des plus opulentes de Marseille , construisit une maison sur cette place , qui fut dès -lors appelée la Place de Vivaux. La commune la fit successivement agrandir en 1624 et en 1628. Elle était avec deux rangs de marches dans la partie parallèle à la rue Lancerie. Ces marches ont été abattues dans le dernier siècle , et l'on a adouci la pente pour faciliter l'accès aux voitures. 11 y avait au milieu une Croix gothique, et le chapitre de la Cathédrale venait processionnellement , toutes les années , réciter des prières devant ce monument, le jour de l'Exaltation de la Sainte Croix.
roi René, et lui prêtèrent serment de fidélité, en tenant aussi les mains sur l'Evangile. Charles les embrassa. De tout quoi procès verbal fut dressé a la réquisition de Jean Jarente, chancelier de Provence, des consuls et de l'assesseur de Marseille , et en présence du chevalier François de Luxembourg, d'Olivier, archevêque d'Aix, de Bertrand Candole , Jean dcMonteous, François Blancard, membres du Conseil municipal, et de Marc Albanelli , Sifred d'Albertas et Jean Vertel, jurisconsultes, qui signèrent tous comme témoins. Charles qui ne renonçait pas au projet de conquérir Naples, fit demander l'investiture de ce royaume à Sixte iv , par François de Luxembourg, Antoine deGuiramand, évêque de Digne, et Jean de Jarcntc , qui s'embarquèrent à Marseille. Il retourna ensuite à Aix.
Cependant Yolande et son fils René 11 , duc de Lorraine et de Bar, ne pouvaient supporter l'idée de perdre l'héritage de la seconde maison d'Anjou . Yolande prit le titre de Reine des Dcux-Siciles, et n'oublia rien pour se mettre en possession de la Provence, où elle envoya1 Jean de Pontevès, seigneur de Cotignac, pour disposer les esprits en sa faveur. Des troupes de mécontents parurent en armes; René n alla lui-même en Provence se mettre a la tête de ses partisans; la guerre civile
' An mois d'anùt i'iSi.
menaçait d'ensanglanter encore cette contrée. Le parti lorrain se rendit maître d'Apt , de Forcalquier et de Manosquc ; puis ayant passé la Durance , il s'empara d'Entrevaux , ainsi que de Grasse et de leurs vigueries. Il n'y eutqu'Antibes qui résista a ses sollicitations et à ses attaques. Ce parti avait principalement pour soutien un seigneur de la maison d'Agoultet les deux Castellanc père et fils. Un descendant de Romée de Villeneuve, le fils du marquis de Trans, se distingua par son attachement à la cause provençale. Mais le meilleur appui de Charles en Provence , était la fidélité des Marseillais qui le secoururent avec leur zèle accoutumé. Ils lui envoyèrent des troupes soldées h leurs frais, des munitions et des vivres. Ils équipèrent aussi deux navires pour surveiller et garderie Rhône. Louis xi secourut aussi Charles du Maine, qui parvint a étouffer ce soulèvement , et tout le Comté rentra sous son obéissance après deux mois de troubles.
Charles vint a Marseille témoigner lui-même sa reconnaissance par des faveurs. Il fit défense a ses officiers d'apporter le moindre obstacle au libre commerce de cette ville avec tous les peuples, sous peine d'encourir son indignation et de payer une amende de sept mille ducats.
La sûreté de Marseille l'occupa beaucoup, et il conçut le projet de la fortifier. Les ingénieurs qu'il consulta lui proposèrent de creuser un canal
qui, de l'anse de la Jolicttc , serait venu joindre le port en longeant le Cours qui était alors hors des remparts. Il communiqua ce plan au conseil municipal qui ne l'adopta pas, probablement parce qu'il jugea la dépense trop forte.
Charles préparait une nouvelle expédition contre Naples, lorsque la profonde douleur que lui causa la mort de Jeanne de Lorraine , sa femme J, le jeta dans une maladie de langueur regardée comme incurable. 11 renonça pour lors à ses projets de conquête , et voulut finir ses jours au milieu des Marseillais. C'est a Marseille, en présence des consuls Fouquct de Sénas, Charles Cassin , et Gabriel Silve , qu'il fit son testament par lequel la Provence et tous ses Etats furent donnés a Louis xi, ensuite h Charles, dauphin, et à tous ses successeurs à la couronne de France, avec prière solennelle de traiter avec bonté ses sujets de Provence, de les maintenir dans leurs usages et leurs lois, leurs privilèges et leurs libertés. Charles mourut le lendemain 1 1 décembre 1481 . Son corps fut exposé pendant six jours h la vue du peuple , et transporté ensuite h Aix dans un chariot couvert de velours noir, qu'accompagnèrent les trois consuls de Marseille à la tête d'une
1 Cette Princesse , fille aînée tîe Ferri de Vaudêmont et de Yolande d'Anjou, mourut à Aix à la fin de janvier i/,8i , après sept ans de mariage.
dépulalion du corps municipal, tous en habit de
deuil.
Ainsi finit la seconde maison d'Anjou. Louis xr, au comble de ses vœux, récompensa les services dePalamède de Forbin en le nommant gouverneur et lieutenant-général du comté de Provence , avec pouvoir de recevoir le serment de fidélité des prélats, des seigneurs et des communes du pays, de pourvoir a tous les offices de robe et d'épée, de maintenir ou de déposer h son gré ceux qui les exerçaient , de conférer les bénéfices dont la nomination appartenait au Prince, d'assembler les états, de confirmer les privilèges , d'en accorder de nouveaux, en un mot d'exercer l'autorité royale dans toute sa plénitude; faveur inouïe , qui prouve que de Forbin avait puissamment secondé auprès de René et de Charles du Maine les vues ambitieuses du roi de France.
De Forbin vintà Marseille le 19 janvier, et yful reçu avec les honneurs accordés aux souverainscomtes. Il s'assit, en présence des consuls et du corps municipal, sur le trône qui naguère avait été élevé pour Charles dans le palais de justice. Il lit donner lecture des lettres de provision de sa charge, et Marc Albanelli, récemment promu aux fonctions d'assesseur, prononça une harangue qui exprimait la joie des Marseillais. Le gouverneur jura ensuite l'observation des chapitres de paix,
le maintien du privilège de non extrahendo ' et de la juridiction consulaire. Sénas, Cassin et Silve prêtèrent entre ses mains serment de fidélité a Louis xi. Des acclamations prolongées se firent entendre, et des fêtes brillantes suivirent cette cérémonie auguste. Une sincère alégressc remplissait tous les coeurs. Certes, la cause en était bien pure. Marseille, séparée de la France depuis six cents ans, se vit encore associée à ses grandes destinées , non pas comme une ville humiliée qui subit le joug des vainqueurs, mais comme une cité respectée, toujours belle de patriotisme , toujours tière de son illustration , toujours libre par ses mœurs et par son existence politique.
■ Voir sur la nature de ce privilège le commencement de notre second volume,
i in ni: pRKMiF.R von M