‹ Histoire de mes bêtesChapitre 18 sur 38 · IN NEGRE MOBI LE · texte numérisé non relu

IN NEGRE MOBI LE

Vous croyez peut-être que nous en avons fini avec Alexis? Point !

Huit jours après les émeutes de juin, je vis entrer Alexis dans mon cabinet.

Il avait le sabre au côté, le chapeau sur l'oreille.

— Oh, oh ! lui dis-je. te voilà, Alexis !

— Oui, Monsieur.

— Tu me semblés tout gaillard, mon ami ?

— Oui. Monsieur, dit Alexis produisant ses trente-deux dents par un sourire.

— Il s'est donc fait un changement dans ta fortune ?

— Oui, Monsieur, un grand.

— Et lequel, mon garçon?

— Monsieur, je ne suis plus au service de M. Allier.

— Bon ! mais tu es toujours au service de la République ?

— Oui, Monsieur; mais...

— Mais quoi. Alexis?

— Monsieur, je voudrais bien ne plus être marin.

— Comment, tu voudrais ne plus être marin? que veux-tu donc être, inconstant ?

— Monsieur, je voudrais passer dans la mobile.

— Dans la mobile, Alexis?

— Oui. Monsieur.

— Tu as une raison pour cela?

— Monsieur, dans la mobile, on es! décoré!

— Quand on s:est battu.

— Monsieur, je me battrai, s'il le faut.

— Ah I diable, mais c'est tout un changement de Iront, cela, mon garçon.

— Monsieur connaît-il le colonel de la mobile.

— Certainement que je le connais, c'est Clary,

— Si monsieur voulait me donner une lettre pour lui...

— Je ne demande pas mieux.

— Seulement.... dit Alexis.

Et il s'arrêta hésitant.

— Quoi ?

— Pas de certificat, s'il vous plaît, Monsieur.

— Sois tranquille.

Je lui donnai une lettre pour Clary, cette fois avec une adresse bien en règle.

— Et. maintenant, dit Alexis du même ton que le centurion dePharsale avait dit à César : "Maintenant, tu ne me verras que mort ou vainqueur ! » maintenant, dit Alexis, monsieur ne me reverra pas. ou il ne me reverra qu'avec l'uniforme de la mobile.

Six semaines après, je revis Alexis avec l'uniforme de la mobile.

— Eh bien, Alexis, lui dis-je. tu n'es pas encore décoré ?

— Ah! Monsieur, ai-je du malheur! depuis que je sui-> dan> la mobile, c'est comme un fait exprès, plus d'émeutes !

— C'est fait pour toi. ces choses-là. mon pauvre Alexis.

— Puis avec cela qu'on va licencier la mobile et bous faire passer dans l'armée.

Et cette nouvelle fut suivie d'un soupir, ei Alexis roula ses gros veux tendres en me regardant.

Ces gros yeux tendres et ce soupir signifiaient : < »h ! si monsieur voulait me reprendre comme domestique, j'aimerais bien mieux servir monsieur que de servir M. Allier, et même que de servir la République, o

Je fis semblant de ne pas voir les yeux, de ne pas entendre le soupir.

— Après cela, lui dis-je. si tu veux rentrer dans la marine...

— Merci. Monsieur, dit Alexis: imaginez-vous que le bâtiment sur lequel j'aurais été transporté, si je n'étais point passé dans la mobile, a fait naufra,û»j : tout a été perdu, corps et bien-.

— Que veux-tu, mon garçon! les naufrages, c'est le pourboire des marins.

— Brrrrou ! et moi qui ne sais pas nager : j'aime encore mieux passer dans l'armée de terre. Mais c'est égal, si monsieur connaissait une condition, quand même on ne serait pas si bien que chez monsieur, eh bien, ça me serait encore égal.

— Eh ! mon pauvre garçon, huit jours après la révolution de février, tu me disais : a II n'y a plus de domestiques. > et tu te trompais. Mais, huit mois après la République, je te dis : 11 n'y a plus de maîtres. » et je crois que je ne me trompe pas.

— Alors, Monsieur, vous me conseillez de rester soldat?

— Non-seulement je te le conseille, mais je ne sais même pas comment tu pourrais faire autrement.

Alexis poussa un soupir double du premier.

— Je vois bien qu'il faut que je me résigne, dit Alexis.

— Je crois, en effet, mon garçon, que c'est ce que tu as de mieux à faire.

Et Alexis sortit, mais mal résigné.

Trois mois après, je reçus une lettre timbrée d'Ajaccio.

Je ne connaissais âme qui vive à Ajaccio. Qui donc pouvait m 'écrire de la patrie de Napoléon ?

Le moyen de me répondre à moi-même sur celte question était d'ouvrir la lettre.

Je l'ouvris et courus à la fin de l'épître.

Elle était signée : « Alexis. »

Comment Alexis, que j'avais quitté à Paris ne sacbant pas écrire, m'écrivait-il d'Ajaccio?

C'est ce que la lettre allait probablement m'apprendre.

Je lus :

« Monsieur et ancien maître,

» J'emprunte la main du fourrier pour vous écrire ces lignes et pour vous dire que je suis dans un chien de pays où il n'y a rien à faire; excepté les jeunes filles, qui sont jolies, mais auxquelles il n'y a pas moyen de parler, attendu que tout le monde est parent les uns des autres dans l'endroit et que, quand on n'épouse pas à la suite de la chose, on esl assassiné.

» Cela s'appelle la vendetta.

» Si donc, Monsieur, vous pouviez me retirer de ce chien de pays, où l'on n'ose pas passer près des buissons et où l'on est rongé de vermine, vous rendriez bien service à votre pauvre Alexis, qui vous demande cette faveur au nom de la bonne madame Dorval que vous aimiez tant, et que j'ai appris par les gazettes que nous avions eu le malheur de perdre.

» Je crois, si vous vouliez vous en occuper un peu, que cela ne serait pas bien difficile, attendu que, ne faisant pas un bien bon soldat, je crois que mes supérieurs ne tiennent pas beaucoup à moi. Il faudrait vous adresser en ce cas, monsieur et ancien maître, à mon colonel, dont vous trouverez l'adresse cidessous.

» On n'aura pas beaucoup de peine à me reconnaître sur votre désignation. Je suis le seul nègre du régiment.

» Quant à ma manière de retourner à Paris, ne vous en inquiétez pas. Une fois ayant mon congé, on me donnera gratis passage sur un bâtiment jusqu'à Toulon ou jusqu'à Marseille. Une fois à Toulon ou à Marseille, j'irai à Paris, cum pedibus et jambihus.

» Mon fourrier m'explique que cela veut dire sur mes pieds et mes jambes.

» Maintenant, monsieur et ancien maître, si j'étais assez heureux de rentrer chez vous, je m'engage solennellement à vous servir pour rien s'il le faut, et à vous mieux servir. je m'en vante, que quand vous me donniez trente francs par mois.

» Si, cependant, dans votre désir de me revoir plus vite, vous vouliez m'envoyer quelque monnaie, afin de ne pas prendre

134 HISTOIRE DK MHS BÊTES,

congé de mes camarades comme un pleutre, elle serait la bienvenue, pour boire à votre santé et faciliter le voyage.

» Je suis et serai toujours, mon bon et ancien maître, votre dévoué domestique.

M ALKXFS. »

Suivait l'adresse du colonel.

li ENTREE D ALEXIS

Vous avez déjà deviné ce que je fis, n'est-ce pas?

J'allai trouver, au ministère de la guerre, mon bon et cher ami Charras ; je le priai d'appuyer ma demande auprès du colonel, à qui j'écrivis à l'instant même sur du papier du ministère, dans lequel j'introduisis un bon de cinquante francs destinés, partie à être bue à ma santé, partie à faciliter le voyage.

Puis j'attendis avec le calme du juste.

Six semaines après, je vis apparaître Alexis.

— Eh bien, lui dis-je, te voilà donc?

— Oui, Monsieur.

— Décidé à rentrer à mon service pour la nourriture, le logement et l'habit ?

— Oui, Monsieur.

— Et tu ne me demanderas jamais un sou ?

— Non, Monsieur.

— Je te reprends à ces conditions.

— Ah! je savais bien que monsieur me reprendrait, s'écria Alexis tout joyeux.

— Uninstant, mon garçon! ne te figure pas que je te reprends parce que tu me manques ; tu te tromperais énormément. Alexis.

— Je sais que monsieur me reprend par bonté, voilà tout.

— Bravo ! Qu'as-tu appris Là-bas?

— A faire de la cire à giberne, h astiquer les buffleteries et à tenir les fusils propres. Si monsieur veut me confier ses fusils, il verra.

— Je te confierai mieux que cela. Alexis : je te confierai ma personne.

— Comment! je vais rentrer chez monsieur comme valet de chambre?

— Oui. Alexis, attendu qu'il y a peut-être encore des valets de chambre; mais je n'en ai plus, moi. Mets-toi à la recherche de ton ancienne livrée, et reprends ton service.

— Où peut-elle être, Monsieur, mon ancienne livrée?

— Oh! je n'en sais rien; cherche, mon garçon, cherche. C'est comme l'adresse d'Allier, il n'y a que l'Évangile, toujours, qui puisse te donner de l'espoir là-dessus.

Alexis sortit pour se mettre a la recherche de son ancienne livrée.

Il rentra, la tenant à la main.

— Monsieur, dit-il, d'abord elle est mangée des vers, et puis je ne peux plus entrer dedans.

— Diable ! Alexis, que faire?

— Est-ce que monsieur n'a pas toujours son même tailleur? demanda Alexis.

— Non, il est mort, et je ne lui ai pas encore donné de successeur.

— Diable ! comme dit monsieur, que faire ?

— Va demander à mon fils l'adresse de son tailleur, et cherche dans ma garde-robe quelque chose à ta guise.

— Merci, Monsieur.

— En attendant, sers-moi en tourlourou, mon garçon. Seulement, débarrasse-toi de cette espèce de carquois en fer-blanc que tu portes sur l'épaule ou laisses-en sortir les tlèches au moins, afin que l'on te prenne pour l'Amour.

— Ce ne sont point des flèches qu'il y a'dedans, Monsieur : c'est mon congé.

— C'est bien, débarrasse-toi de ton congé.

Trois ou quatre jours après, je vis entrer une espèce de fashionable en pantalon vert-chou, à carreaux gris, avec une redingote noire, un gilet dépiqué blanc, une cravate de batiste.

Le tout était surmonté de la tête d'Alexis.

J'eus quelque peine à le reconnaître.

— Qu'est-ce que c'est que cela? demaudai-je.

— C'est moi, Monsieur.

— Mais tu es donc entretenu par une princesse russe?

— Non, Monsieur.

— D'où te vient tout cela ?

— Dame, monsieur m'a dit : « Cherche dans ma garde-robe quelque chose à ta guise. »

— Et tu as cherché?

— Oui, Monsieur.

:-— Et tu as trouvé ?

— Oui; Monsieur.

— Approche donc.

— Me voilà. Monsieur.

— Mais, Dieu me pardonne, c'est mon pantalon neuf, Alexis.

— Oui, Monsieur.

— Mais, le diable m'emporte, c'est ma redingote neuve, Alexis !

— Oui, Monsieur.

— Ah çà ! mais tu as donc le diahlr au corps ?

— Pourquoi cela, Monsieur?

— Comment! tu me prends tout ce que j'ai de mieux? Eli bien, mais... et moi?

— Dame, j'ai pensé que, comme monsieur travaille du matin jusqu'au soir. ..

— Oui.

— Que, comme monsieur ne sort jamais...

— Non.

— Il ne tiendrait pas à être bien mis.

— Voyez-vous !

— Tandis que moi, qui cours la ville...

— Bon!

— Qui fais toutes ses commissions. . .

— Après?

— Qui vais chez les femmes...

— Faquin !

— Monsieur tiendrait à ce que je fusse bien mis.

— Un imparfait du subjonctif, il ne te manquait plus que cela!

— Mettez-lui vos croix tout de suite, Monsieur, dit Michel en

entrant; ça fait qu'on le prendra pour le fils de Sa Majesté Faustin Ier, et tout sera dit.

— Et, en attendant, je n'ai plus de pantalon ni de redingote, moi.

— Si fait, Monsieur, dit Alexis, vous avez les vieux. Alexis avait raison.

Il y a tant de gens en ce inonde qui m'ont pris mes bardes neuves et qui ne m'ont pas même laissé les vieilles !

Page 1