‹ Histoire de mes bêtesChapitre 3 sur 38 · DENOMBREMENT DE MES BETES · texte numérisé non relu

DENOMBREMENT DE MES BETES

Continuons donc de procéder à la manière du grand romancier écossais, c'est-à-dire en faisant connaître nos personnages.

Mais, pour arriver à les connaître parfaitement, il faut que le lecteur ait l'obligeance de remonter à sept ou huit ans en arrière.

Ils me trouveront à Monte-Cristo.

Comment Monte-Cristo s'est-il appelé Monte-Cristo?

Ce n'est pas moi qui lui ai donné ce nom ; je n'eusse pas eu cette fatuité.

J'attendais un jour à dîner Mélingue, sa femme et ses deux enfants.

Monte-Cristo était à peine sorti de terre, et n'avait pas encore de nom.

J'en avais indiqué, comme j'avais pu, le gisement à mes invités, mais pas si exactement que toute la chère famille pût venir à pied.

Au Pecq, elle prit une voiture.

— Chez M. Dumas, dit madame Mélingue.

— Où cela, M. Dumas? demanda le cocher.

— Mais sur la route de Mari y.

— 11 y a deux routes de Marly : celle d'en bas, celle d'en haut.

— Diable !

— Laquelle?

— Je ne sais pas.

— Mais, enfin, est-ce que la maison de M. Dumas n'a pas un nom ?

— Si fait, c'est le château de Monte-Cristo.

On se mit en quête du château de Monte-Cristo, et on le trouva.

Madame Mélingue me raconta l'anecdote.

Depuis ce temps, la maison de M. Dumas s'est appelée le château de Monte-Cristo.

11 est bon que, quand la postérité fera des recherches là-dessus, la postérité soit renseignée.

J'habitais donc Monte-Cristo.

A part les visites que je recevais, je l'habitais seul.

J'aime fort la solitude.

La solitude, pour les gens qui savent l'apprécier, c'est non pas une maîtresse, mais une amante.

Le premier besoin "de l'homme qui travaille et qui travaille beaucoup, c'est la solitude.

La société est la distraction du corps ; l'amour, l'occupation du cœur ; la solitude, la religion de l'âme.

Cependant, je n'aime pas la solitude seule.

J'aime la solitude du paradis terrestre, c'est-à-dire la solitude peuplée d'animaux.

Je déteste les bêtes, mais j'adore les animaux.

Tout enfant, j'étais le plus grand dénicheur de nids, le plus grand coureur de marettes, le plus grand amateur de pipées de la forêt de Yillers-Cotterets.

Voir mes Mémoires et la vie et les aventures d'Ange Pitou.

11 en résulte donc que, dans ma solitude de Monte-Cristo, sans avoir l'ingénuité ni le costume d'Adam, j'avais une réduction du paradis terrestre.

J'avais, ou plutôt, j'eus successivement cinq chiens : Pritchard, P/ianor, Turc, Caro et Tambo.

J'avais un vautour : Diogène.

J'avais trois singes, l'un qui portait le nom d'un traducteur célèbre, l'autre le nom d'un romancier illustre, et le troisième. qui était une guenon, celui d'une actrice à succès.

Vous comprendrez facilement les raisons de convenance qui me font vous taire ces sobriquets, presque tous appliqués à la suite de détails de la vie privée ou de ressemblances physiques.

Or, comme l'a dit un grand publiciste, — je vous dirais bien lequel, mais je crains de me tromper, — « la vie privée doit être murée » .

Nous appellerons, si vous le voulez, le traducteur Potich, le romancier, le dernier des Laidmanoir ; et la guenon, mademoiselle Desgarcins.

J'avais un grand perroquet bleu et rouge appelé Bavât.

J'avais un perroquet vert et jaune appelé papa Everard.

J'avais un chat appelé Mysouff.

Un faisan doré appelé Lucullus.

Enfin, un coq appelé César.

Voilà, je crois, rémunération exacte des animaux qui peuplaient Monte-Cristo.

Plus, un paon et sa paonne ; une douzaine de poules, et deux pintades, animaux que je ne place ici que pour mémoire, leur personnalité n'existant pas ou étant profondément médiocre.

Il va sans dire aussi que je ne parle point des chiens errants qui, passant par la route de Marly d'en haut ou de Marly d'en bas, entraient en passant, rencontraient Pritchard, Phanor, Turc. Caro, ou Tambo, faisaient ou renouvelaient connaissance avec eux, et, selon les lois de l'hospitalité arabe, — que l'on reprochait, en général, au propriétaire de Monte-Cristo de suivre trop strictement, — recevaient une hospitalité plus ou moins prolongée, mais qui n'était jamais limitée que par la fantaisie, le caprice, les besoins ou les affaires de ces hôtes à quatre pattes .

Et maintenant, comme la destinée de quelques-uns des animaux habitant, vers 1850, le paradis terrestre de Monte-Cristo se trouve enchevêtrée à celles d'autres animaux habitant la cour et le jardin de la maison que j'habite aujourd'hui rue d'Amsterdam, terminons cette longue liste de quadrupèdes, de quadrumanes et de volatiles par l'indication de mes nouveaux hôtes.

Un coq de combat nommé Malbrouck.

Deux mouettes nommées monsieur et madame Beivs.

Un héron nommé Charles-Quint.

Une chienne nommée Flore.

Un chien nommé autrefois Calmai et subséquemment Catilina.

C'est à celui-ci que se rattache cette phrase caractéristique et que je suis si fier d'avoir trouvée : « Le chien que j'ai, et les poules que j'avais. »

Mais, avant d'arriver à cette histoire, que je garde naturellement pour la dernière, comme la plus dramatique et la plus intéressante, nous en avons pour un long temps, chers lecteurs, à causer ensemble, puisqu'il s'agit tout simplement de vous exposer les biographies de Pritchard, de Phanor, de Turc, de Caro, de Tambo, de Diogène, de Potich, du dernier des Laidmanoir, de mademoiselle Desgarcius, de Mysouff. de Buvat. de papa Éverard. de Lucullus et de César.

Commençons par l'histoire de Pritchard.

A tout seigneur tout honneur.

l'N POINTER ECOSSAIS

Pritchard était un pointer écossais.

Vous savez tous, chers lecteurs, ce que c'est, en termes de chasse, qu'un pointer; mais, peut-être, mes belles lectrices, moins familières que nous avec les termes cynégétiques, ne le savent-elles pas.

C'est donc pour elles que nous allons donner l'explication suivante.

Un pointer est un chien qui, ainsi que l'indique son nom, fait des pointes.

Les bons pointers sont anglais, les excellents sont écossais.

Voici la manière de procéder du pointer : au lieu de chasser sous le canon du fusil, comme le braque, l'épagneul ou le barbet, il prend un grand parti et chasse à cent pas, deux cents pas, et même trois cents pas de son maître.

Mais, dès qu'il rencontre, un bon pointer tombe en arrêt et ne bouge pas plus que le chien de Céphale, jusqu'à ce que son maître lui marche sur la queue.

Pour ceux de nos lecteurs ou celles de nos lectrices qui ne seraient pas familiers ou familières avec la mythologie, nous consignerons ici que le chien de Céphale fut changé en pierre en courant le renard.

Pour ceux qui veulent tout savoir, nous ajouterons que le chieu de Céphale s'appelait Lélaps.

— Mais comment s'appelait le renard?

Vous croyez me prendre sans vert ; le mot grec alôpex veut dire renard.

Or, celui-là était Yalôpex par excellence, et, comme on appelait Rome la ville, itrbs, de même on appelait ce renard-là le renard.

Et, en effet, il méritait bien cet honneur.

Figurez- vous un renard gigantesque, envoyé par Thémis pour se venger des Thébains, et auquel il fallait, tous les mois, sacrifier une victime humaine, douze par an, ou deux de moins seulement que le Minotaure ; ce qui doit faire supposer un renard ayant seulement quatre ou cinq pouces de moins qu'un taureau.

Belle taille pour un renard !

— Mais, si Lélaps a été changé en pierre, le renard lui a échappé ?

Rassurez-vous, chères lectrices : le renard a été changé en pierre en même temps que le chien.

Si par hasard vous allez à Thèbes, on vous les montrera tous les deux, essayant depuis trois mille ans, le renard de fuir le chien, et le chien d'atteindre le renard.

Où en étions-nous?

Ah ! nous en étious aux pointers, qui ne rachètent leur défaut

de faire des pointes qu'en arrêtant ferme comme des chiens de granit.

En Angleterre, pays aristocratique, où Fou chasse dans des parcs de trois ou quatre mille hectares entourés de murs, peuplés de perdrix rouges et de faisans, bariolés de pièces de trèfle, de sarrasin, de colza et de luzerne, — qu'on se garde bien de couper pour que le gibier ait toujours du couvert, — les pointers peuvent arrêter tout à leur aise, et ferme comme des chiens de pierre.

Le gibier tient.

Mais, dans notre France démocratique, divisée entre cinq ou six millions de propriétaires, où chaque paysan a un fusil à deux coups pendu à sa cheminée, où la récolte, toujours attendue impatiemment par son maître, se fait à son heure et souvent même tout entière avant l'ouverture de la chasse, un pointer est un animal désastreux.

Or, Pritchard, je l'ai dit, était un pointer.

Maintenant, sachant le mauvais usage d'un pointer en France, d'où vient, me demanderez-vous, que j'avais un pointer?

Eh ! mon Dieu, d'où vient que l'on a une mauvaise femme ; d'où vient que l'on a un ami qui vous trompe ; d'où vient que l'on a un fusil qui vous crève dans les mains, quoiqu'on connaisse les femmes, les hommes et les fusils ?

Des circonstances !

Vous connaissez le proverbe : « 11 n'y a qu'heur et malheur en ce monde. »

J'étais allé à Ham faire une visite à un prisonnier pour lequel j'avais un grand respect.

J'ai toujours un grand respect pour les prisonniers et les bannis.

Sophocle dit :

Honorons le malheur; le malheur vient des dieux!

De son côté, ce prisonnier avait quelque amitié pour moi.

Depuis, nous nous sommes brouillés...

Je passai quelques jours à Ham ; pendant ces quelques jours, je m'étais trouvé naturellement en relations avec le commissaire spécial du gouvernement.

11 se nommait M. Lerat. C'est un homme charmant ; ne pas confondre avec M. Lerat de Magnitot, qui, lui aussi, cumule ou cumulait les fonctions de commissaire de police avec le titre d'homme charmant.

M. Lerat, celui de Ham, me fit toute sorte d'amitiés; il me conduisit à la foire de Chauny, où j'achetai deux chevaux, et au château de Coucy, où je montai sur la tour.

Puis, au moment de partir, m'ayant entendu dire que je n'avais pas de chien de chasse :

— Ah! me dit-il, que je suis heureux de pouvoir vous faire un véritable cadeau ! Un de mes amis qui habite l'Ecosse m'a envoyé un chien de race royale : je vous le donne.

Comment refuser un chien offert avec tant de grâce, fût-ce un pointer ?

— Amenez Pritchard, ajouta-t-il en s' adressant à ses deux filles, charmantes enfants de dix à douze ans.

On introduisit Pritchard.

C'était un chien avec des oreilles presque droites, des veux de couleur moutarde, à longs poils gris et blancs, portant un magnifique plumet à la queue.

A part ce plumet, c'était un assez laid animal.

Mais j'ai appris, dans le Sekctœ e profanis scriptoribus, qu'il ne faut pas juger les hommes sur l'apparence; dans Don Quichotte de la Manche, que « l'habit ne fait pas le moine » ; je me demandai donc pourquoi une règle applicable aux hommes ne serait point applicable aux chiens, et, dans ma foi pour Cervantes et Sénèque, j'ouvris mes bras au cadeau que l'on me faisait.

M. Lerat parut plus content de me donner son chien que je ne l'étais de le recevoir ; c'est le propre des bons cœurs d'aimer moins à recevoir qu'à donner.

— Les enfants, me dit-il en riant, l'appeilent Pritchard. Vous serez libre, si le nom ne vous convient pas, de l'appeler comme vous voudrez.

Je n'avais rien contre le nom ; mon opinion était même que, si quelqu'un avait à récriminer, c'était le chien.

Pritchard continua donc de s'appeler Pritchard.

Je revins à Saint-Germain, — je n'habitais pas encore Monte- Cristo à cette époque, — plus riche ou plus pauvre, comme on voudra, d'un chien et de deux chevaux que lorsque j'étais parti.

Je crois que plus pauvre est , dans l'espèce, préférable à plus riche, car un de mes chevaux eut le farcin. et l'autre se donna un écart ; ce qui fit que je fus obligé de me défaire de tous les deux moyennant cent cinquante francs , et que

le vétérinaire prétendit encore que j'avais fait une excellente affaire.

Ils m'avaient coûté deux mille francs.

Quant à Pritchard, sur lequel se reporte naturellement tout votre intérêt, vous allez voir ce qu'il advint de lui.

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