COMMENT ALFRED FUT OBLIGÉ DE RENTRER A GOMP1ÈGNE EN CHASSEUR ÉCOSSAIS
Le lendemain, grâce à Pritchard, qui alla nous arrêter une compagnie de perdrix dans une pièce de trèfle appartenant à l'un des voisins de M. Mocquet, de Brassoire, à M. Dumont, de Morienval, nous eûmes une discussion avec le susdit M. Dumont.
Nous crûmes voir que, entraîné par des raisons de voisinage, et je crois même de parenté, M. Mocquet nous donnait tort.
Nous nous réunîmes en conseil et résolûmes de ne pas rentrer chez lui et de quitter la chasse pour retourner à Compiègne.
Nous avions loué dans la sous-préfecture de l'Oise une petite carriole découverte que l'on avait, ainsi que le cheval, confiée à notre prudence.
Notre prudence avait été tenue en éveil pendant tout le temps de l'aller du quadrupède microscopique qui nous traînait et qui, quoique usurpant le titre de cheval, atteignait à peine la taille d'un âne.
Mais il paraît que les petits chevaux, comme les petits hommes, sont d'un naturel querelleur.
Le nôtre, pendant tout le voyage, n'avait cessé de discuter avec nous.
Aussi m'étais-je chargé d'être son interlocuteur, et, comme ma conversation avait été serrée de bride et cinglée d'arguments, il avait fini, non point par reconnaître qu'il avait tort, mais par faire comme s'il reconnaissait que j'avais raison.
Grâce h cette savante dialectique, j'étais arrivé à la ferme et j'y avais conduit mes trois compagnons de voyage sans accident aucun.
Une fois notre résolution prise de partir pour Compiègne, sans retourner chez M. Mocquet, nous envoyâmes un porte-carnier à Brassoire, avec ordre de mettre Dévorant à la carriole et de venir nous rejoindre avec lui aux environs de la route de Compiègne.
Notre bucéphale avait reçu le nom de Dévorant, à cause de sa disposition à dévorer l'espace.
Alfred seul avait fait quelques objections à nos arrangements.
Il serait obligé de rentrer à Compiègne sans faire un bout de toilette ; ce qui certainement lui porterait préjudice aux yeux des belles dames de la sous-préfecture de l'Oise.
Mais nous avions passé par-dessus les lamentations fashionables d'Alfred; notre dignité offensée le voulait ainsi.
Vers midi, nous vîmes donc poindre Dévorant, la carriole et le porte-carnier.
Dévorant, qui avait mangé à la ferme la ration d'avoine d'un cheval ordinaire, hennissait, portait la tète haute et faisait aller ses oreilles comme un télégraphe; ce qui nous promettait, pour
le retour, une conversation non moins animée que pour l'aller. Au moment où Dévorant parut, la chasse allait à merveille; nous résolûmes donc de nous faire suivre par la carriole jusqu'au moment où nous monterions dedans.
D'ailleurs, à notre avis, c'était un moyen de calmer Dévorant, si animé qu'il fût, que de lui faire faire, comme préface à son vovage de Compiègne deux ou trois lieues dans les terres labourées et dans les chaumes.
Puis cela avait un autre avantage: chaque pièce tuée, on la portait à la carriole; le lendemain d'une ouverture, non-seulement les jambes, mais encore les épaules deviennent tant soit peu paresseuses.
Malheureusement, nos prévisions à l'endroit de Dévorant s'étaient mal réalisées : la terre labourée et le chaume le calmaient, mais les coups de fusil l'exaspéraient.
A chaque coup de fusil, c'était donc une lutte qu'avait à supporter notre porte-carnier.
A deux heures, nous fîmes l'appel.
Cette fois, Alfred était présent.
Il savait qu'en cas d'absence en ce moment suprême, il aurait quatre lieues à faire à pied, et Alfred, à qui il était égal de faire quatre lieues et même huit lieues à travers champs, n'avait aucun entraînement à les faire sur une grande route.
La carriole nous attendait à l'entrée de la forêt.
Nous nous y installâmes dans l'ordre suivant : Maquet et Alfred sur la banquette du fond; Alexandre et moi sur la banquette de devant.
Médor, en chien d'âge et qui a des droits aux égards de ses
congénères et même de ses maîtres, Médor se glissa modestement et sans bruit entre nos jambes.
Il était évident qu'il n'avait d'autre prétention que de ne pas être remarqué.
Il fut remarqué, mais pour entendre faire l'éloge de sa modestie.
Pritchard, au contraire, écrasé des brocards d'Alfred, traité de chien savant, menacé de faire la prochaine ouverture avecun paletot pareil à celui de Bilboquet-Odry dans les Saltimbanques, Pritchard ne parut pas même se soucier de partager les douceurs de notre véhicule et pointa sur la route de Compiègne, son plumet au vent, sans paraître s'inquiéter ni se souvenir le moins du monde des deux cents lieues, au bas mot, qu'il avait faites depuis la veille.
Je voulus prendre les rênes; mais Alexandre me fit observer que, plus rapproché que moi de l'âge d'IIippolyte, c'était à lui à conduire.
Je fus médiocrement convaincu; toutefois, avec mon insouciance ordinaire, je lui laissai prendre la droite.
D'ailleurs, étant le plus jeune de tous, il était le plus intéressé à ne pas se tuer.
La raison est mauvaise, mais spécieuse.
Je me contente si souvent des mauvaises, que je me contentai de celle-là, qui n'était mauvaise qu'à moitié.
Nous partîmes.
Le calcul que nous avions fait à l'endroit de Dévorant et des terres labourées et des chaumes était complètement faux.
Les obstacles, au lieu de dompter Dévorant, n'avaient fait
que l'irriter; aussi à peine se sentit-il sur une route roulante qu'il partit comme le vent.
— Oh! va !... dit Alexandre en lui lâchant les rênes.
La route allait en montant.
Au bout de cent pas, Dévorant comprit qu'il faisait une bêtise et se calma.
Nous crûmes à de la lassitude.
Criait de l'hypocrisie.
Dévorant cherchait sa belle pour prendre une éclatante revanche à notre endroit.
Il ne tarda point à la trouver.
Nous continuions notre route, tout en causant de chasse, lorsque nous arrivâmes en face d'une descente assez rapide.
Arrivés là, nous avions à notre gauche la forêt s'échelonnant en amphithéâtre; à notre droite, un ravin d'une cinquantaine de pieds de profondeur.
La police routière, qui est pleine de sollicitude pour les voyageurs, avait eu l'attention délicate de planter des bornes de dix pas en dix pas, en manière de parapet, le long du ravin; seulement, dans les intervalles des bornes, rien n'empêchait voitures, chevaux ou piétons de se précipiter.
De l'autre côté du chemin, des cailloux étaient amassés de dix pas en dix pas, en cônes allongés.
Dévorant jeta un regard à gauche, un regard à droite, un regard devant lui.
Devant lui, il avait la descente; à gauche, les tas de cailloux ; adroite, le ravin.
Le lieu lui parut propice et la circonstance favorable.
Sans transition aucune, il passa du trop au galop.
Alexandre se roidit sur les rênes ; mais l'allure de Dévorant n'en devint que plus précipitée.
Il n'y avait point à se tromper à ses intentions, surtout pour moi qui étais placé sur la première banquette.
Aussi ce dialogue commença-t-il à s'établir à demi- voix entre Alexandre et moi.
— Dis donc?
— Hein?
— Il me semble que Dévorant s'emporte.
— Parfaitement.
— Maintiens-le.
— Je ne puis pas.
— Comment, tu ne peux pas?
— Non; il a pris le mors aux dents.
— Allons donc !
.Nous allions une vitesse de vingt-cinq lieues à l'heure.
— Qu'y a-t-il donc? demandèrent ensemble Alfred et Maquet . — Rien, répondis-je; c'est Dévorant qui est en gaieté.
Et. en disant ces mots, par un mouvement à la fois rapide et violent, j'enroulais la rêne gauche autour de mon poignet et tirais à gauche.
Le mors échappa aux dents de Dévorant, qui en sentit la pression, céda, appuya à gauche et alla s'engager dans un des tas de cailloux que j'ai signalés.
En se voyant détourné de sa route, en sentant le terrain mobile dans lequel il s'était engagé s'écrouler sous ses pieds, Dévorant entra en fureur.
Perdant l'espoir de nous casser le cou en versant, il voulut au moins avoir un dédommagement.
Il se mit à ruer pour nous casser les jambes.
Il rua si haut et si bien, qu'une de ses jambes de derrière passa par-dessus le brancard.
Dans cette situation insolite, Dévorant, c'est mon opinion, perdit complètement la tête.
Le suicide lui parut doux, pourvu qu'il nous tuât en même temps que lui.
En conséquence, il fît avec une violence et surlout un inattendu auquel il n'y avait pas moyen de résister, un demitour à droite, et, prenant en plein travers la route, qu'il avait d abord prise en longueur, il s'élança vers le ravin.
Cette fois, le dialogue fut court entre Alexandre et moi.
— Nous sommes fichus !
— Oui, papa.
Je ne sais pas ce que firent les autres; quant à moi, je fermai les yeux et j'attendis.
Tout h coup, j'éprouvai une effroyable secousse et je me sentis craché par la voiture sur la grande route
La commotion fut terrible.
Alexandre était tombé dans toute sa longueur sur ma longueur, de sorte qu'il avait été garanti depuis la pointe des cheveux jusqu'à l'orteil.
En une seconde, il fut sur ses pieds.
Lne seconde après, j'étais sur les miens.
— As-tu quelque chose? lui demandai-je.
— Rien. Et toi?
— Rien, répoudis-je.
— Alors, la dynastie des Dumas étant saine et sauve, voyons ce que sont devenus les autres.
Et, en effet, nous jetâmes les yeux autour de nous.
Alfred avait disparu.
Maquet gisait à peu près évanoui.
Alexandre courut à lui et le releva.
— Qu'avez-voiis, cher ami ?
— Je m'abonne à un bras cassé, si l'on veut me sauver la colonne vertébrale, dit Maquet.
— Diable ! fit Alexandre, ce n'est pas gai, savez-vous, ce que vous dites là?
Maquet pâlit et s'évanouit tout à fait.
Alexandre le traîna sur le talus de gauche.
Pendant ce temps-là. je visitais le haut de ma cuisse.
Je m'étais un peu trop pressé en disant que je n'avais rien : j'étais tombé sur le canon de mon fusil, que j'avais aplati par mon choc et mon poids, doublé du choc et du poids d'Alexandre.
11 en résultait, non pas une rupture d'os, — par bonheur, la chaux et le ciment dont est pétri mon fémur l'avaient emporté sur le fer. — mais une effroyable meurtrissure.
Ma cuisse avait pris une teinte violacée qui rappelait assez bien pour les nuances la peinture dont on décore la porte des charcutiers.
En ce moment, j'aperçus Alfred qui se ralliait à nous; mince comme une flèche, léger comme un roseau et n'ayant rencontré aucun obstacle, il avait été lancé à trente pas.
Médor le suivait à dix pas.
— Tiens, dis-je à Alexandre, nous cherchions Alfred, le voilà qui revient de Compiègne.
Je le hélai.
— Quelle nouvelle? lui demandai-je.
— J'ai déchiré mon pantalon depuis le haut jusqu'en bas.
— Et le dessous?
— Peuh! fit Alfred.
— L'os a garanti les chairs, dit Alexandre. Ah ! voilà Maquet qui revient à lui.
En effet, Maquet rouvrait les yeux. Une gourde renfermait encore un peu d'eau-de-vie, on lui en fit boire quelques gouttes.
Il se redressa sur ses jambes en chancelant d'abord; puis, enfin, peu à peu, il reprit son centre de gravité.
Nous eûmes alors le loisir de nous occuper de Dévorant, de la carriole et de la façon dont l'accident était arrivé.
Par un miracle du ciel, au moment où nous allions être précipités, la roue de la carriole avait rencontré une borne, avait monté dessus et nous avait vidés sur la route.
Le cheval était suspendu au-dessus du précipice, le poids seul de la voiture le maintenait.
Mais il nageait littéralement dans le vide.
Nous nous approchâmes du bord.
C'était à donner le vertige ! figurez-vous un ravin de cinquante à soixante pieds de profondeur, douillettement capitonné de rochers, de ronces et d'orties.
Si la roue de la carriole n'eût point rencontré la borne, le cheval, la carriole et nous, étions en morceaux !
Nous fîmes quelques essais pour tirer Dévorant en arrrière.
Ces essais furent infructueux.
— Ma foi, dit Alexandre, c'est lui qui a choisi la place, qu'il v reste ; occupons-nous d'abord de nous. Que désirez-vous, Maquet?
— Un peu de repos.
— Voilà le talus qui vous tend les bras. — Et toi, papa?
— Le reste de l'eau-de-vie.
— Comment, le reste de l'eau-de-vie? J'ai un père qui va boire de l'eau-de-vie !
— Sois tranquille, c'est pour ma cuisse.
— A la bonne heure! voici l'eau-de-vie demandée. Et toi, Alfred?
— Je crois, dit Alfred profitant de la circonstance, que le moment est venu de faire un peu de toilette.
Puis, prenant un petit peigne dans sa poche, il se mit à se lisser les cheveux, comme il eut fait dans la chambre de la ferme de M. Mocquet.
— Là! dit-il quand ce fut fini, je crois que, maintenant,, je puis, sans prodigalité, faire hommage de mon pantalon aux divinités bocagères.
Et, tirant son pantalon en lambeaux, après l'avoir exposé un instant aux yeux de la société pourvoir si quelqu'un réclamait, toutes les bouches s'étant tues, il lança son pantalon dans le ravin.
On s'était tu. d'abord parce que le pantalon ne méritait d'être l'objet d'aucune réclamation, et ensuite parce que l'on était préoccupé des jambes d'Alfred, que. jusque-là, chacun de nous n'avait été appelé à voir que dans des fourreaux plus ou moins larges.
— Alfred, dit Alexandre, sais-tu ce que disait M. de Talley-
rand au bailli de Ferrette, qui avait des jambes dans ton genre ?
— Non ; que lui disait-il?
— Il lui disait : « Monsieur le bailli, vous êtes l'homme le plus brave de France. — Pourquoi cela, Monseigneur? — Parce qu'il n'y a que vous assez hardi pour marcher sur de pareilles jambes ! » Eh bien, je te crois encore plus brave que le bailli de Ferrette.
— Oh ! la jolie plaisanterie !
— Je n'en prends pas la responsabilité, dit Alexandre ; elle n'est pas de moi.
— Ah! tonnerre! s'écria tout à coup Alfred avec un geste désespéré.
— Quoi donc?
— Imbécile que je suis !
— Ne dis pas de ces choses-là, Alfred; on te croirait.
— Imaginez-vous que la clef de mon sac de nuit est dans mon pantalon.
— Dans le pantalon qui est dans ton sac de nuit ?
— Eh ! non : dans celui dont j'ai fait hommage aux nymphes bocagères.
— Ne te plains pas : peste ! tu te montres à elles avec tous tes avantages : elles vont te prendre pour Narcisse, heureux coquin !
— Oui; mais, les ronces et les épines.
— Dame ! qui ne risque rien n'a rien.
Pendant tout ce temps, les paysans et les paysannes qui passaient— c'était le jour du marché à Crépy — nous regardaient
avec une certaine curiosité, tout en se gardant bien, naturellement, de nous porter secours.
Il est vrai qu'il pouvait y avoir un doute dans leur esprit.
Ils comprenaient bien ce que faisait Maquet, pâle et assis sur le talus de la forêt ; ils comprenaient bien ce que faisait Alexandre, lui desserrant sa cravate et lui frottant les tempes avec un mouchoir trempé d'eau fraîche au ruisseau voisin ; ils comprenaient bien ce que je faisais en bassinant ma cuisse meurtrie avec de l'eau-de-vie. Mais ils ne comprenaient pas ce que faisait cette espèce d'Écossais aux jambes et aux cuisses nues, se promenant au bord du ravin, au fond duquel il plongeait des regards furibonds avec des rugissements et des gestes demenace.
Tout à coup, il poussa un cri de joie.
— Je suis sauvé ! dit-il.
El. indiquant le ravin à son chien :
— Cherche, Médor! dit-il ; cherche !
Médor descendit dans le ravin.
Cinq minutes après, il remontait avec le pantalon de son maître.
Seulement, il était arrivé un malheur : pendant le transport, la clef du sac de nuit avait glissé hors du gousset. Les poches du pantalon étaient parfaitement vides !
Vous comprenez ce qu'il y avait d'espérance de la retrouver dans un pareil fouillis.
Force fut donc à Alfred de rentrer en Écossais dans la souspréfecture du département de l'Oise.
Par bonheur, il faisait nuit close quand nous atteignîmes les premières maisons.
Nous envoyâmes le loueur de voiture chercher la carriole et Dévorant.
Il les trouva tous les deux où nous les avions laissés.
COMMENT JE RAPPORTAI DE CONSTAXT1NE IN VAUTOUB QUI ME COUTA QUARANTE MILLE FRANCS, A MOI. ET EN COUTA DIX MILLE AU GOUVERNEMENT
Pendant que nous faisions, sur la route de Crépy à Compiègne, la culbute que j'ai eu l'honneur de vous raconter dans le chapitre précédent, deux hommes, escortés de deux spahis et de quelques domestiques indigènes et européens, suivaient, au retour d'une longue tournée qu'ils venaient de faire, la route de Blidah à Alger.
— C'est bien étrange, disait l'un de ces deux hommes à l'autre, que le magnifique pays que nous venons de parcourir soit si peu connu. Savez-vous un moyen de le populariser ?
Celui auquel s'adressait cette question parut réfléchir un instant; puis, tout à coup :
— Savez-vous ce que je ferais, monsieur le Ministre, si j'avais l'honneur d'être à votre place? Je m'arrangerais de manière que Dumas fît le voyage que nous venons de faire, et écrivît deux ou trois volumes sur l'Algérie. Dumas est à la mode
dans ce moment-ci ; on lira son livre, quoique ce soit un livre de voyage, et, sur trois millions de lecteurs qu'il aura, peut-être donnera- t-il à cinquante ou soixante mille le goût de l'Algérie. — C'est une idée, dit le ministre, j'y songerai. Les deux hommes qui me faisaient ainsi l'honneur de s'occuper de moi sur la route de Blidah à Alger étaient, l'un M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, et l'autre notre illustre voyageur et mon cher ami, Xavier Marinier.
Et M. de Salvandy pensa si bien à la proposition qui lui avait été faite que, un beau matin du mois de septembre, je reçus l'invitation de dîner chez lui; je m'y rendis, fort étonné de l'honneur qu'il me faisait. Je ne le connaissais que parce qu'il avait été chargé par M, le duc d'Orléans de nous donner, à Hugo et à moi, à Hugo la croix d'officier de la Légion d'honneur, et à moi celle de chevalier.
A cette époque, pour que notre nomination ne fît pas un trop grand scandale, il avait jugé à propos de nous adjoindre un bravegarçon nommé Grille deBruzelin. Comme il n'y avait aucun motif de donner la croix à ce dernier, M. de Salvandy avait pensé qu'il ferait à lui seul un contre-poids suffisant à Hugo et à moi. M. de Salvandy avait bien aussi fait, dans son jeune temps, une espèce de roman intitulé Alonzo, ou l'Espagne... en je ne sais plus quel siècle ; mais cela ne le faisait pas assez mon confrère pour lui donner l'idée de cultiver ma connaissance.
Que pouvait donc me vouloir M. de Salvandy? Ce n'était pas pour me faire officier de la Légion d'honneur ; ces idées-là ne viennent pas d'elles-mêmes aux ministres, surtout à l'endroit des gens qui le méritent.
HISTOIRE DE MES BÊTES. 2i3
Je me rendis donc au dîner de M. de Salvandy, sinon fort inquiet, du moins passablement préoccupé.
M. de Salvandy me fit sa meilleure mine, ses plus blanches dents, et, après le café, m'entrainaut par le bras dans le jardin du ministère :
— Mon cher poëte, me dit-il. il faut que vous nous rendiez un service.
— Un poëte rendre un service à un ministre ! Je le veux bien, ne fût-ce que pour la rareté du fait. De quoi s'agit-il ?
— Avez-vous des dispositions prises pour votre hiver ?
— Moi? Est-ce que je prends jamais des dispositions? Je vis comme les oiseaux, sur une branche ; s'il ne fait pas de vent, j'y reste ; s'il fait du vent, j'ouvre mes ailes et je m'en vais où m'emporte le vent.
■ — Et auriez-vous quelque répugnance à ce que le vent vous emportât vers l'Algérie ?
— Aucunement ; j'ai toujours eu. au contraire, la plus grande envie d'aller en Afrique. J'allais partir le 26 juillet 1830, à cinq heures du soir, lorsque, à cinq heures du matin, parurent, dans le Moniteur, les fameuses Ordonnances. Il en résulta que, le soir, au lieu de prendre la malle-poste, je pris mon fusil et que, trois jours après, au lieu d'arriver à Marseille, j'entrais dans le Louvre.
— Eh bien, si votre désir est toujours le même, je vous offre de vous aider à faire le voyage.
— Ouf! répondis-je, les temps sont bien changés ! Il y a seize ans, j'étais un jeune homme, une espèce de bachelier de Salamanque, courant les grands chemins à pied, le havre-sac sur le
2ii HISTOIRE DE MES BETES.
dos, le bâton ferré à la main. Aujourd'hui, je traîne toute une suite après moi. Je ne sais plus rien faire seul ; c'est toute une affaire que ce voyage.
— Aussi, me dit le ministre, ai-je consacré dix mille francs à cette mission.
— Voyons, tenez-vous beaucoup à ce que j'aille en Algérie?
— Mais oui, puisque je vous le propose.
— Cela vous fera-t-il grand plaisir ?
— Très-grand plaisir.
— Eh bien, j'ajouterai quarante mille francs, de ma poche, aux dix mille francs que vous m'offrez, et je ferai le voyage.
M. de Salvandy me regarda tout ébahi.
— Dame ! c'est comme cela, lui dis-je; vous ne vous figurez pas que je vais voyager comme un herboriste. — Je compte inviter trois ou quatre amis à venir avec moi ; puisque vous m'envoyez représenter la France en Algérie, je veux faire honneur à la France.
M. de Salvandy avait cru d'abord que je plaisantais; mais il avait fini par voir que je parlais sérieusement.
— Puis, ce n'est pas tout, lui dis-je ; si je vais en Algérie, je désire y aller avec toutes les facilités de voyage que peut me donner le gouvernement.
— Ah ça! mais vous êtes bien difficile! me dit le ministre.
— Je suis difficile comme un homme qui peut y aller sans vous, et qui, y allant pour vous, fait ses conditions. Cela vous gêne-t-il? Je ferai mon voyage, comme je l'entendrai.
— Mais alors, vous le ferez donc ?
— Ma foi, oui, vous venez de m'en donner l'idée ; maintenant, j'en meurs d'envie.
— Xon, ce n'est pas comme cela que je l'entends : je veux que vous y alliez, mais avec une mission. Voyons, qu'alliezvous demander quand je vous ai interrompu ? Voulez-vous que nous vous fassions officier de la Légion d'honneur?
— Merci, je n'ai aucune ambition de ce côté-là. J'ai été fait chevalier par ce pauvre duc d'Orléans, que j'aimais de tout mon cœur; s'il était là pour me faire officier, je me laisserais peutêtre faire officier ; mais il n'y est pas, à mon grand regret, et j'aime autant rester ce qu'il m'a fait que de devenir autre chose.
— Mais enfin, que voulez-vous donc?
— Je veux qu'un bâtiment de l'État soit mis à ma disposition et à celle de mes compagnons, afin de parcourir les côtes de l'Algérie, non pas selon le caprice de vos officiers, mais à ma fantaisie.
— Ah çà ! mais vous demandez qu'on fasse pour vous ce que l'on fait pour les princes.
— Tout simplement. Si vous ne faites pour moi que ce que l'on fait pour tout le monde, il est inutile de me déranger : je n'ai qu'à écrire un mot à la direction des Messageries, et j'aurai, abord de ses bâtiments, non-seulement mon passage pour l'Algérie, mais pour toute la Méditerranée.
— Eh bien, alors, soit ; vous aurez votre bâtiment. Mais. >i vous croyez que ce sera une économie pour vous, vous vous trompez fort !
— Une économie! Vous croyez que j'ai pensé, moi, à une économie quelconque? Pour un ministre de l'instruction pu-
blique, vous êtes, permettez-moi de vous le dire, bien mal instruit.
— Maintenant, quand désirez-vous partir?
— Quand vous voudrez. J'ai deux ou trois romans à finir, mais c'est l'affaire de quinze jours ; j'ai quelques coupons de chemins de fer à vendre, mais c'est l'affaire d'une heure.
— Alors, dans quinze jours, vous serez prêt ?
— Parfaitement.
— Et votre Théâtre-Historique ?
— On l'achèvera pendant mon absence.
Je saluai M. le ministre de l'instruction publique, et nous nous séparâmes.
Le lendemain, j'avais l'honneur de dîner à Vincennes avec M. le duc de Montpensier. Je lui racontai la singulière idée qu'avait eue M. le ministre de l'instruction publique de me faire faire un voyage en Afrique pour populariser l'Algérie.
— Eh bien, me dit-il, c'est une excellente idée qu'il a eue là, surtout si vous pas'sez par l'Espagne.
— Et dans quel but passerais-je par l'Espagne, Monseigneur?
— Dans le but de venir à ma noce; vous savez que je me marie le 11 ou le 12 octobre?
— Je remercie beaucoup Monseigneur, et c'est un grand honneur qu'il me fait ; mais que dira le roi? Votre Altesse sait qu'il ne partage pas précisément l'amitié qu'elle me porte.
— Le roi ne le saura qu'après; et puis, du moment qu'il vous trouve bon pour aller en Algérie, il doit vous trouver bon pour aller à Madrid. En somme, que cela ne vous inquiète pas, c'est moi qui me marie, et je vous invite.
— J'accepte, Monseigneur, et avec reconnaissance.
Nous étions au 20 ou 25 septembre, M. le duc de Montpensier se mariait le 1 1 ou le 12 octobre. Il n'y avait donc pas un instant à perdre, si je voulais être à Madrid deux ou trois jours avant le mariage.
Je commençai par réaliser les fonds nécessaires à ce voyage. J'avais pour une cinquantaine de mille francs de coupons du chemin de fer de Lyon. Ils ne perdaient guère qu'un cinquième à cette époque. La situation était favorable pour vendre. Je me hâtai de faire quarante mille francs argent avec mes cinquante mille francs de coupons.
Quant aux dix mille francs du gouvernement, comme ils étaient pour l'Algérie, je ne voulus les toucher qu'en Algérie, et fis envoyer mon crédit à M. le maréchal Bugeaud. Ces deux précautions prises, le $)lus fort était fait; il ne s'agissait plus que de mes compagnons de voyage.
J'écrivis à mon fils et à Louis Boulanger :
« Je pars demain soir pour l'Espagne et pour l'Algérie, veuxtu venir avec moi?
» Si oui, tu n'auras à te préoccuper que d'une malle. Seulement, choisis la plus petite.
» A toi,