‹ Histoire de mes bêtesChapitre 33 sur 38 · UN MAGISTRAT IRRÉPROCHABLE · texte numérisé non relu

UN MAGISTRAT IRRÉPROCHABLE

Xous avons donc laissé notre ami Pritchard triomphant par la faute même qu'il avait commise, et amnistié de son escapade grâce au rôti qu'il rapportait pour le lendemain. Vous voyez, du reste, qu'il s'était fait, depuis son passage chez Vatrin, un énorme changement dans son éducation : autrefois, il emportait le rôti ; aujourd'hui, il le rapportait.

Mais il est temps, sans nous éloigner de Pritchard, que nous commencions à nous rapprocher des poules, qui sont un des principaux objets de cet intéressant ouvrage.

Outre l'amour de son état, outre sa passion pour la chasse, Charpillon a le fanatisme des poules.

Aucune poule, à dix lieues à la ronde, ne peut être comparée à la plus infime poule de Charpillon ; ceci fut bien prouvé à la dernière exposition d'Auxerre, où les poules de Charpillon ont remporté une première médaille.

Ce sont surtout les bramas et les cochinchinoises qu'il pratique tout particulièrement.

Il va sans dire que notre cher ami n'est point un de ces éle-

veurs sans entrailles qui absorbent inhumainement leurs produits. Une fois entrée chez Charpillon, une poule, jugée digne de son harem emplumé, n'a plus à craindre ni la broche ni la casserole; elle est sûre de vivre, au milieu des délices, son âge de poule.

Charpillon a poussé l'attention jusqu'à faire peindre en vert 1 intérieur de son poulailler afin que, toutes renfermées qu'elles sont, ses poules se puissent croire dans un pré. Pendant les premiers jours qui suivirent l'application de cette peinture sur les murs de l'appartement de ces gallinacées, l'illusion fut si grande qu'elles ne voulaient pas rentrer le soir au poulailler, dans la

crainte d'y attraper des fraîcheurs; mais violence leur fut faite ; on les y enferma de force, et bientôt, malgré le peu d'éducabilité que contienne la tête d'une poule, la plus idiote comprit qu'elle avait le bonheur d'appartenir à un maître qui, savant appréciateur de la maxime d'Horace, avait résolu le problème qui consiste à mêler F utile à V agréable.

Une fois convaincues, grâce à la couleur verte de leurs lambris, qu'elles pondaient dans l'herbe, les poules de Charpillon pondirent avec une plus grande confiance, et, par conséquent, plus abondamment ; ce qui, chez les autres poules, est une douleur qu'elles manifestent par un cri que, dans notre ignorance, nous prenons pour un chant, devint pour elles un amusement auquel elles se livraient régulièrement soir et matin.

Aussi leur réputation, aujourd'hui à son comble, commencet elle à se répandre dans le département.

Lorsqu'elles s'aventuraient dans l'une ou l'autre des trois rues de Saint-Bris, si quelque ignorant de la merveille que renfermait le village bourguignon s'écriait :

o ce

— Oh ! les belles poules !

Une voix mieux informée répondait à l'instant même :

— Je crois bien; ce sont les poules de M. Charpillon.

Puis, si la personne à laquelle appartenait cette voix était douée d'un caractère envieux, elle ne manquait pas d'ajouter avec une intonation grincheuse :

— Je le crois bien ! des poules à qui l'on ne refuse rien.

Les poules de Charpillon, moins les couronnes obtenues par elles à la dernière exposition, étaient donc arrivées au plus haut degré de popularité auquel des poules, si cochiu-

chinoises qu'elles soient, peuvent raisonnablement atteindre.

Mais cette popularité, qui ne leur permettait pas de garder l'incognito, avait parfois ses inconvénients.

Un jour, le garde champêtre vint, d'un air embarrassé, trouver Charpillon.

— Monsieur Charpillon, lui dit-il, j'ai surpris vos poules dans une vigne.

— Mes poules ! vous en êtes sur, Coquelet?

— Parbleu ! avec cela qu'elles ne sont pas reconnaissables, mis poules, les plus belles poules du département de l'Yonne !

— Eh bien, qu'avez-vous fait?

— Rien; je suis venu vous prévenir.

— Vous avez eu tort.

— Comment cela?

— Oui : il fallait dresser un procès-verbal.

— Dame, monsieur Charpillon, j'ai pensé que. comme vous êtes adjoint...

— Raison de plus : comme magistrat, je dois l'exemple.

— Oh! pour une pauvre petite fois que ces malheureuse bêtes ont grapillé...

— Elles sont doublement dans leur tort. Elles ne manquent de rien ici : par conséquent, si elles vont dans les vignes, c'esl qu'elles ont la protubérance de la maraude : il ne faut donc pas 1 aisser à leurs mauvais instincts le temps de se développer. Un bon procès-verbal. Coquelet ! un bon procès-verbal !

— Cependant, monsieur Charpillon...

— Coquelet, comme adjoint, je vous en donne l'ordre.

— Mais, Monsieur, à qui porterai -je mon procès-verbal?

Coquelet, comme adjoint, je vous en donne Tordre.

— Au maire, parbleu !

— Vous savez bien que M. Gaignez est à Paris.

— Eh bien, vous me l'apporterez, à moi.

— A vous ?

— Sans doute.

— - Et vous approuverez un procès-verbal dressé contre vos propres poules?

— Pourquoi pas ?

— Ah! dans ce cas, c'est autre chose Mais vous savez,

monsieur Charpillon ?

— Quoi, Coquelet?

— Je ne suis pas fort sur la rédaction.

— Ce n'est pas une chose bien difficile que la rédaction d'un procès-verbal.

— Il y a procès-verbal et procès- verbal, monsieur Charpillon.

— Allons donc! « Je, soussigné, garde assermenté, déclare avoir reconnu et saisi les poules de M. Charpillon, notaire et adjoint de la commune de Saint-Bris, picorant dans la vigne de monsieur un tel, ou de madame une telle. » Voilà tout.

— C'était dans la vigne de M. Raoul.

— Eh bien : « Dans la vigne de M. Raoul, » et vous signez : « Coquelet. »

— La signature, ça va encore, monsieur Charpillon, parce que je m'y suis appliqué; mais l'écriture...

— Oui, je comprends : il y a des zigzags?

— Oh! s'il n'y avait que cela!... Je voyais, l'autre jour, de la musique imprimée qui en était pleine, de zigzags.

— Qui fait donc vos procès-verbaux?

— C'est le maître d'école.

— Allez trouver le maître d'école, alors.

— Il rie sera pas chez lui aujourd'hui, c'est fête.

— Alors, allez -y demain.

— 11 n'y sera pas non plus, c'est demi-fête.

— Coquelet, dit Charpillon fronçant le sourcil, vous cherchez des prétextes pour ne pas verbaliser contre moi!

— Dame, monsieur Charpillon, je fais un procès-verbal aujourd'hui contre vous, ça vous convient, à merveille! mais, plus tard, si cela venait à vous déplaire, je ne voudrais pas me brouiller avec mon adjoint.

— Eh bien, Coquelet, dit Charpillon, je vais mettre votre responsabilité à couvert.

Et, prenant dans le tiroir de son bureau une feuille de papier de sept sous, Charpillon rédigea un procès-verbal dans toutes les formes, que n'eut plus qu'à signer le père Coquelet.

En se voyant en quelque sorte couvert par l'écriture de son adjoint, le père Coquelet n'hésita plus et signa.

Ce procès-verbal conduisit, quinze jours après, Charpillon devant le tribunal d'Auxerre.

Charpillon s'y défendit, ou plutôt s'y accusa lui-même.

Il avoua le délit, se rendit solidaire de ses poules, et repoussa les circonstances atténuantes que faisait valoir le procureur de la République.

Charpillon fut donc condamné au maximum de la peine, c'està-dire quinze francs d'amende et les frais.

Mais un grand exemple fut donné à la commune de Saint- Bris et aux communes environnantes.

Et quel est le grand exemple qui ne vaille pas quinze francs?

Les poules de Charpillon avaient cependant une excuse à faire valoir.

La nourriture incrassante qu'elles recevaient de la main de leur maître, en les faisant passer peu à peu à l'état de poulardes, nuisait à la régularité de leur pondaison.

Ce que le procès-verbal avait traité de gourmandise était tout simplement pour les pauvres bêtes une mesure d'hygiène inspirée par la nature, comme celle qui fait manger aux chiens certaine herbe laxative.

Un de nos amis, médecin, et excellent médecin, le docteur Drouin, ne dédaigna pas de donner au moderne Aristide cette explication, toute en faveur de l'espèce bramaïque et cochinchinoise.

En effet, la pondaison se ralentissait visiblement.

Charpillon cueillit du raisin dans les vignes et rétablit l'équilibre un instant dérangé.

La régularité de la pondaison non-seulement reprit son cours pendant les vendanges, mais encore, grâce à des feuilles de laitue et de chicorée substituées au raisin absent, se continua dans les mois où, d'ordinaire, cette pondaison languit ou même cesse tout à fait.

Charpillon, en m'invitant à la chasse, et sachant ma prédilection pour les œufs frais, n'avait pas craint de m'écrire :

« Venez, cher ami ! et vous mangerez des œufs comme jamais vous n'en avez mangé. »

J'étais, en conséquence, allé à Saint-Bris, non-seulement dans l'espoir de voir un ami que j'aime comme un frère, non-

seulement dans l'espoir de tuer force lièvres et force perdrix sur les terres de Gaignez et de M. Raoul, mais encore dans celui de manger des œufs comme jamais je n'en avais mangé.

Le jour de mon arrivée, je dois le dire, le succès avait dépassé l'espérance de Charpillon lui-même : on m'avait servi, à mon déjeuner, des œufs couleur nankin, dont j'avais, avec la délicatesse d'un véritable gourmet, apprécié les qualités supérieures.

Mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas !

ou l'on trouvera une savante dissertation sur

CETTE QUESTION : EST-CE LE CRAPAUD QUI A APPRIS A ACCOUCHER AUX MÉDECINS, OU SONT-CE LES MÉDECINS QUI ONT APPRIS A ACCOUCHER AUX CRAPAUDS?

Le lendemain, en effet, la récolte quotidienne fut réduite de huit œufs à trois, et encore ces trois œufs furent-ils trouvés dans les paniers les plus élevés.

Le soir même, dans les paniers les plus élevés, on ne trouva rien.

Jamais pareil fait ne s'était produit, même à l'époque où les bramas et les cochinchinoises avaient le plus vif besoin de raisin ou de salade.

On ne savait qui soupçonner; mais rendons justice à Charpillon : il soupçonna tout le monde avant de soupçonner ses poules.

Une espèce de nuage commençait même à obscurcir la confiance qu'il avait eue jusque-là dans son saute- ruisseau, lorsque je vis rôder Michel autour de nous.

Je connaissais les allures de Michel.

— Vous voulez me parler? lui dis— je.

— Le fait est que je ne serais pas fâché de dire quelques mots à monsieur.

— En particulier?

— Gela n'en vaudrait que mieux pour l'honneur de Pritchard.

— Ah! ah!... Est-ce que le handit aurait encore fait des siennes?

— Monsieur sait ce que lui disait un jour son avocat, devant moi.

— Que me disait-il, Michel? Mon avocat est un homme de beaucoup d'esprit et de sens; il me dit tant de choses spirituelles et sensées lorsque nous causons ensemble, que, malgré ma bonne volonté de les retenir toutes, je finis toujours par en oublier quelques-unes.

— Eh bien, il vous disait : « Cherche à qui le crime profite, et tu trouveras le criminel. »

— Je me rappelle parfaitement cet axiome, Michel. Mais après?

— Eh bien, Monsieur, à qui le crime des œufs volés peut-il profiter, si ce n'est à ce guerdin de Pritchard?

Michel, à l'endroit de l'épithète appliquée à Pritchard, avait adopté l'orthographe de Yatrin.

— A Pritchard ! vous croyez que c'est Pritchard qui vole les œufs? Allons donc! Pritchard qui rapporte un œuf sans le casser !

— Monsieur veut dire : « Qui rapportait. »

— Comment cela, Michel?

— Pritchard est un animal qui a de mauvais instincts, Monsieur; et, s'il ne finit pas mal quelque jour, je serai bien étonné !

— Ainsi, Michel, Pritchard aime les œufs?

— Quant à cela, il y a de la faute de monsieur.

— Comment, il y a de ma faute, si Pritchard aime les œufs ? il y a de ma faute, de ma faute à moi ?

— De la faute à monsieur, oui.

— Ah ! par exemple, Michel, voilà qui est fort! Ce n'est pas assez que l'on dise que ma littérature pervertit mon siècle, voilà que vous vous joignez à mes détracteurs, et que vous dites que mon exemple pervertit Pritchard !

— Monsieur se rappelle-t-il qu'un jour qu'il mangeait, à la villa Médicis, un œuf à la coque, M. Rusconi a dit devant lui une telle bêtise, que monsieur en a laissé tomber son œuf?

— Je n'avais donc pas de coquetier, Michel?

— Non, Monsieur ; Alexis les avait tous cassés.

— Ainsi, j'ai laissé tomber mon œuf?

— Oui, Monsieur, sur le parquet.

— Je me rappelle parfaitement, Michel.

— Monsieur se rappelle-t-il aussi avoir appelé Pritchard, qui saccageait une corbeille de fuchsias dans le jardin, et lui avoir fait lécher son œuf?

— Je ne me rappelle pas s'il saccageait une corbeille de fuchsias, Michel; mais je me rappelle, en effet, lui avoir fait lécher mon œuf.

— Eh bien, Monsieur, c'est ce qui l'a perdu, tout simplement.

— Qui?

— Pritchard, donc ! Oh ! à celui-là, il ne faut pas lui montrer le mal à deux fois.

— Michel, vous êtes d'une prolixité...

— Ce n'est pas ma faute ; monsieur m'interrompt toujours.

— C'est vrai, Michel ; j'ai tort. Voyons, comment ai-je montré le mal à Pritchard?

— En lui faisant manger un œuf. Vous comprenez, cet animal, il était innocent comme l'enfant qui vient de naître ; il ne savait pas ce que c'était qu'un œuf; il prenait cela pour une bille de billard mal tournée. Mais voilà que vous lui faites manger uu œuf; bon! il apprend ce que c'est... Trois jours après, M. Alexandre vient à la maison, et se plaint de son chien qui a la dent dure. « Ah ! c'est Pritchard, que je lui dis, qui a la dent douce ! Vous allez voir comme il rapporte un œuf. » Sur quoi, je vais chercher un œuf à la cuisine. Je le pose sur la pelouse, et je dis à Pritchard : «Apporte-moi ça, Pritchard! » Pritchard ne se le fait pas dire à deux fois ; mais savez-vous ce qu'il fait, l'intrigant?... Quelques jours auparavant, M. Chose, qui a un tic dans la mâchoire, vous savez bien?

— Oui.

— Vous vous rappelez qu'il était venu vous voir?

— A merveille !

— Pritchard avait fait semblant de ne pas y faire attention ; mais, voyez-vous, avec ses yeux moutarde, rien ne lui échappe ! Tout à coup, il fait semblant d'avoir le même tic que M. Chose, et crac! voilà l'œuf cassé. Lui, comme s'il était honteux de sa maladresse, il se dépêche d'avaler tout, blanc, jaune et coquille. Je

crois que c'est un accident, je vais chercher un autre œuf; à peine a-t-il fait trois pas avec l'œuf dans sa gueule, que le même tic lui reprend. Crac ! Voilà le second œuf gobé. Je commence à me douter de quelque chose ! j'en vais chercher un troisième... si je ne m'étais pas arrêté, Monsieur, tout le quarteron y passait ! Si bien que M. Alexandre, qui n'est pas mal gouailleur, m'a dit : « Michel, il est possible que vous fassiez de Pritchard un bon musicien ou un bon astronome, mais vous n'en ferez jamais qu'une mauvaise couveuse ! »

— D'où vient que vous ne m'ayez jamais parlé de cela, Michel?

— Parce que j'étais humilié, Monsieur.

— Oh ! Michel, il ne faut pas vous identifier à ce point-là avec Pritchard !

— Mais c'est que ce n'était pas tout !

— Comment, ce n'était pas tout?

— Ce guerdin-là est devenu fanatique des œufs.

— Bah!

— 11 allait manger tous les œufs de M. Acoyer ! M. Acoyerest venu m'en prévenir. Où croyez-vous qu'il a eu la patte coupée?

— Vous me l'avez dit vous-même, dans quelque parc, dont il aura oublié de lire l'inscription.

— Que monsieur ne plaisante pas : je crois que le guerdin sait lire.

— Oh ! Michel. .. Pritchard est accusé d'assez de méfaits, sans être encore accusé de celui-là !... Mais revenons à la patte coupée de Pritchard. Où pensez-vous que l'accident lui soit arrivé, Michel?

— Eh bien, dans quelque poulailler, Monsieur.

— C'est pendant la nuit que l'accident lui est arrivé, Michel, et, la nuit, les poulaillers sont fermés.

— Qu'est-ce que ça lui fait !

— Bon ! vous ne me ferez pas accroire qu'il passe par un trou où passe une poule !

— Mais, Monsieur, il n'a pas besoin d'entrer dans les poulaillers pour manger les œufs.

— Comment fait-il donc?

— Il charme les poules. Voyez-vous, Pritchard, c'est ce qu'on appelle un charmeur.

— Michel , vous me faites marcher de surprises en surprises !

— Oui, Monsieur! oui, Monsieur ! à la villa Médicis, il charmait les poules... J'ai cru que les poules de M. Charpillon, dont j'avais tant entendu parler comme de poules extraordinaires, ne seraient pas si bêles que celles de la villa Médicis ; mais je vois bien que les poules, c'est partout les mêmes.

— Et vous pensez que Pritchard...?

— Il charme les poules de M. Charpillon; voilà pourquoi elles ne pondent plus, ou plutôt, voilà pourquoi elles ne pondent plus que pour Pritchard.

— Pardieu ! Michel, je voudrais bien voir comment il s'y prend pour charmer les poules de Charpillon !

— Il n'y a pas que monsieur ne connaisse les mœurs des batraciens !

J'ai déjà dit que Michel faisait mon admiration par ses connaissances en histoire naturelle.

— Bon! lui dis— je, voilà que nous tombons dans les crapauds! Que diable Pritcharda-t-il affaire avec les crapauds?

— Monsieur sait que ce sont les crapauds qui ont donné aux médecins des leçons d'accouchement, comme ce sont les grenouilles qui ont appris aux hommes à nager.

— Ni l'une ni l'autre de ces deux vérités ne me sont prouvées, Michel.

— Nous avons pourtant le crapaud accoucheur. Monsieur croit-il que ce soient les médecins qui lui aient appris à accoucher?

— Non; quant à cela, j'en suis sûr.

— Il faut pourtant, répliqua Michel, que ce soient les crapauds qui aient appris à accoucher aux médecins, ou les médecins qui aient appris à accoucher aux crapauds; or, comme il y a eu des crapauds avant qu'il y ait eu des médecins, il est probable que ce sont les médecins qui ont pris leçon des crapauds.

— Au bout du compte, cela se peut, Michel.

— Oh ! cela est, Monsieur, j'en suis sûr.

— Eh bien, après? Voyons, quelle ressemblance y a-t-il entre Pritchard et le crapaud accoucheur?

— Il y a, Monsieur, que, de même que le crapaud accoucheur accouche sa crapaude, Pritchard accouche ses poules.

— Bon, Michel, voilà que nous tombons dans le fantastique, mon ami .

— Non, Monsieur! non, non, non ! levez-vous de bonne heure demain matin; votre fenêtre donne sur le poulailler : regardez à travers votre persienne, et vous verrez !... eh bien, vous verrez ce que vous n'avez jamais vu, quoi !

— Michel, pour voir ce que je n'ai jamais vu, moi qui ai vu tant de choses, et, entre autres, seize changements de gouvernement, non-seulement je me lèverai à l'heure que vous voudrez, mais encore je passerai la nuit.

— 11 n'y a pas besoin de passer la nuit; si monsieur veut, je le réveillerai.

— Réveillez-moi, Michel, d'autant plus que nous partons pour la chasse à six heures du matin, et que, par conséquent, vous ne me ferez pas grand tort.

— Est-ce convenu ?

— C'est convenu, Michel ; mais, tous les soirs, insistai-je, honteux de me rendre si facilement à une chose que je croyais une hallucination de Michel, tous les soirs, on ferme la porte en treillage qui sépare la petite cour de la grande; comment Pritchard fait-il pour entrer? Il saute donc par-dessus le treillage?

— Monsieur verra, monsieur verra.

— Que verrai-je?

— La vérité du proverbe : « Dis-moi qui tu entres, je te dirai qui tu es. »

Michel, on se le rappelle, avait introduit certaines variations dans l'orthographe des mots et dans la construction des proverbes. Il venait de me donner une nouvelle preuve de son imagination.

Le lendemain, au petit jour, Michel m'éveillait.

— Si monsieur veut se mettre à son observatoire, dit-il, je crois qu'il est temps.

— Me voilà, Michel! me voilà! dis~je en sautant à bas du lit.

— Attendez, attendez !... laissez-moi ouvrir la fenêtre douce-

ment ; si le guerdin pouvait seulement se douter qu'on le guette, il ne bougerait pas de sa niche. Monsieur n'a pas l'idée comme il est vicieux.

Michel ouvrit la fenêtre avec toutes les précautions possibles. A travers les feuilles de la jalousie, on voyait parfaitement et la petite cour où se trouvaient le poulailler et la niche de Pritchard.

Le guerdin, comme l'appelait Michel, était couché dans sa niche, la tête innocemment allongée sur ses deux pattes.

Quelque précaution que prît Michel en ouvrant la fenêtre, Pritchard entre-bâilla son œil moutarde, et jeta un regard du côté d'où venait le bruit.

Mais, comme le bruit fut faible et passager, Pritchard pensa qu'il ne devait pas y prêter une grande attention.

Dix minutes après, on entendit glousser les poules.

Au premier gloussement, Pritchard ouvrit, non pas un œil, mais les deux yeux, s'étira comme un chien qui se réveille, se dressa sur ses trois pattes, s'étira de nouveau, regarda tout autour de lui, et, voyant que la cour était parfaitement solitaire, entra dans une espèce de bûcher, et, un instant après y être entré, montra sa tête h une lucarne.

Même solitude dans la cour.

Alors, Pritchard passa de la lucarne sur le toit.

Le toit était à peine incliné, il arriva sans difficulté aucune à la portée du toit qui surplombait la basse-cour sur une de ses quatre faces.

Il n'y avait, pour atteindre le sol de la basse-cour, qu'un saut de six pieds à faire, et de haut en bas. Un pareil saut n'embar-

rassait pas Pritchard; du temps où il avait ses quatre pattes, il ne l'eût pas embarrassé de bas eu haut.

Une fois daus la basse-cour, il se coucha à plat ventre, les pattes écartées, le nez du côté du poulailler, et fit entendre un petit cri tout amical.

A cet appel une poule montra sa tête, et, au lieu de paraître effrayée de la présence de Pritchard, elle courut vivement à lui.

Là, une chose se passa à mon grand étonnement.

Je savais bien, quoique moins fort que Michel en histoire naturelle, de quelle façon les chiens qui se rencontrent se disent bonjour.

Mais je n'avais jamais vu un chien présenter de la même façon ses compliments à une poule.

Ce que je n'avais jamais vu arriva.

La poule, avec une complaisance incroyable, et qui prouvait qu'elle n'était pas exempte d'une certaine sensualité, se prêta aux caresses de Pritchard, s accoucetant — pardon du mot que je viens de forger pour les besoins de la cause — s'accouvetant entre ses deux pattes, tandis que, comme le crapaud accoucheur, Pritchard facilitait, autant qu'il était en lui, la parturition.

Pendant ce temps, comme Jeanne d'Albret en douleurs de Henri IV, la poule chantait.

Au bout de quelques secondes, l'œuf fut pondu.

Mais nous n'eûmes pas le temps de voir l'œuf, il fut avalé avant d'avoir touché la terre.

La poule, délivrée, se remit sur ses pattes, secoua sa huppe et gratta gaillardement son fumier, cédant sa place à une autre, qui ne tarda point à la venir prendre.

Pritchard goba ainsi ses quatre œufs tout chauds, ui plus ni moins que Saturne gobait, dans des circonstances pareilles, la progéniture de Rhée.

Il est vrai que Pritchard avait sur Saturne l'avantage de la moralité. Ce n'étaient point ses enfants qu'il dévorait, c'étaient des êtres d'une autre espèce que la sienne, et sur lesquels il pouvait se croire les mêmes droits que l'homme.

— Eh bien, me demanda Michel, monsieur ne s'étonnera plus si Pritchard a la voix si claire... car monsieur sait que les chanteurs, pour conserver leur voix, gobent, tous les matins, deux œufs sortant du ventre de la poule ?

— Oui, mais ce que je ne sais pas, Michel, c'est comment Pritchard sortira de la basse-cour. ■

— Vous croyez qu'il est embarrassé? Prenez donc garde.

— Mais enfin, Michel...

— Voyez-vous, voyez-vous ce qu'il fait, le guerdin ?

En effet, Pritchard, voyant sa récolte du matin finie, et peutêtre aussi entendant quelque bruit dans la maison, se dressa sur sa patte de derrière, et, passant une de ses pattes de devant à travers le treillage, il souleva le loquet et sortit.

— Et quand on pense, dit Michel, que, si on lui demandait pourquoi la porte de la basse-cour est ouverte, il répondrait que c'est parce que Pierre a oublié de la fermer hier au soir !

— Vous croyez qu'il aurait l'infamie de répondre cela, Michel?

— Peut-être pas aujourd'hui, peut-être pas demain, parce

qu'il n'a pas encore toute sa croissance; — les chiens, vous le

savez, ça croît jusqu'à quatre ans ; — mais, un jour, voyez-vous, un jour, ne soyez pas étonné de l'entendre parler... Ah! le guerdin, ce n'est pas Pritchard qu'il faut l'appeler, c'est Lacenaire !

OU PRITCHARD EUT LE MALHEUR DE RENCONTRER UX CHA- NOINE FL'LBERT SANS AVOIR RENCONTRÉ UNE HÉLOÏSE

Ce trait, raconté à notre hôte au moment de partir pour la chasse, lui donna pour Pritchard plus d'admiration que de sympathie.

Il fut convenu que, au retour, Pritchard serait mis dans l'écurie et que l'écurie serait verrouillée et cadenassée.

Pritchard, sans se douter des mesures que l'on prenait contre lui, courait à deux cents pas sur la grande route, fouettant l'air de sa queue.

On se mit eu chasse.

— Vous savez, me dit Charpillon, que ni chasseurs ni chiens ne doivent passer dans les vignes. Gaignez, comme maire, et moi, comme adjoint, devons l'exemple. Veillez donc sur Pritchard.

— C'est bien, dis-je, on veillera.

Mais Michel, s'approchant de moi :

— Si monsieur faisait bien, dit-il, pendant que nous ne som-

mes encore qu'à un kilomètre de la maison, il me permettrait de reconduire Pritchard; j'ai idée qu'il nous fera quelque malheur avec les vignes.

— Soyez tranquille, Michel, j'ai trouvé un moven. Michel m'ôta son chapeau de paille.

— Je savais monsieur fort, très-fort ! mais je ne le savais pas de cette force-là, dit-il.

— Vous verrez.

— En ce cas-là, dit Michel, il faut que monsieur se presse, car voilà déjà Pritchard en faute.

En effet, Pritchard venait d'entrer dans une vigne; un instant après, il s'en éleva un vol de perdreaux.

— Retenez votre chien ! me cria Gaignez.

— Oui, monsieur le maire, 1 épondis-je. Et, en effet, j'appelai Pritchard.

Mais Pritchard savait ce qui lui revenait quand il avait fait un coup dans le genre de celui qu'il venait de faire. Pritchard fit la sourde oreille.

— Attrapez-le, dis-je à Michel.

Michel se mit à la poursuite de Pritchard.

Dix minutes après, il revenait tenant Pritchard en laisse.

Pendant ce temps, j'avais pris un échalas qui dépassait autant les autres échalas que le neuf d'un jeu de quilles dépasse les autres quilles. Il pouvait avoir cinq pieds de long ; ce qui est une petite taille pour un homme, mais une grande taille pour un échalas.

Je le lui pendis au cou en travers, et le lâchai avec cet ornement.

HISTOIRE DE MES BÊTES- 32b

Mais Pritchard ne me donna pas même la satisfaction de jouir de son embarras : il comprit qu'avec un pareil appendice, il n'y avait pas moyen de s'engager dans les vignes. Il les côtoya juste ce qu'il fallait pour ne pas faire battre son échalas contre les autres, mais il n'en alla que plus vite, forcé qu'il était d'aller sur un terrain libre.

A partir de ce moment, je n'entendis plus qu'un cri sur toute la ligne.

— Rappelez donc votre Pritchard, mille tonnerres! il vient de me faire partir une compagnie de perdreaux à cent pas devant moi !

— Sacredieu ! faites donc attention à votre chien : il vient de me faire lever un lièvre hors de portée.

— Dites donc, est-ce qu'il vous serait bien désagréable que l'on envoyât un coup de fusil à votre animal? Il n'y a pas moyen de chasser avec ce gueux-là!

— Michel, dis-je, rattrapez Pritchard.

— Quand je le disais à monsieur ! Heureusement que nous sommes encore assez près de la maison pour que je l'y reconduise.

— Non pas ! j'ai une seconde idée.

— Pour l'empêcher de courir?

— J'en ai bien eu une pour l'empêcher d'entrer dans les vignes !

— Quant à ça, je dois dire qu'elle a réussi; mais, quant à l'autre, à moins que monsieur ne lui mette des entraves comme aux chevaux au vert...

— Vous brûlez, Michel! vous brûlez!... Rattrappez Pritchard.

— Au fait, dit Michel, c'est aussi drôle que de chasser, ce que dous faisons.

Et il se mit à courir en hélant :

— Pritchard! Pritchard!

Et bientôt je le vis revenir, tirant Pritchard par son éehalas. Pritchard venait de côté, un perdreau à la gueule.

— Voyez-vous, le voleur! le voilà qui commence ses farces, me dit Michel !

— Ce doit être le perdreau que Cabasson vient de tirer : je le vois qui le cherche.

— Oui, et Pritchard le rapporte. J'ai voulu vous ramener ce guerdin-là en flagrant délit.

— Mettez le perdreau de Cabasson dans votre carnier; nous lui ferons une surprise.

— Non, mais ce qui m'agace, dit Michel, c'est l'opinion que ce gueux-la a de vous.

— Comment, Michel, vous croyez que Pritchard a une mauvaise opinion de moi ?

— Oh! Monsieur, une opinion détestable !

— Qui vous fait croire cela ?

— Ses actions.

— Expliquez-vous, Michel.

— Voyons, Monsieur, croyez- vous que Pritchard ne sache pas, en son àme et conscience, que, lorsqu'il vous apporte un perdreau qui a été tué par un autre, c'est un vol qu'il commet?

— Je crois qu'il s'en doute, en effet, Michel.

— Eh bien, Monsieur, du moment où il sait qu'il est un voleur, il vous prend pour un receleur, quoi! Or, Monsieur,

voyez les articles du Code : il y est dit que les receleurs sont assimilés aux voleurs et doivent être punis des mêmes peines.

— Michel, vous m'ouvrez tout un horizon de terreurs ; mais nous allons tâcher de le guérir de courir ; quand il sera guéri de courir, il sera guéri de voler.

— Jamais, Monsieur, jamais vous ne guérirez ce guerdin-là de ses vices.

— Mais, alors, Michel, il faut donc le tuer?

— Je ne dis pas cela, Monsieur, parce qu'au fond je l'aime, la canaille! mais il faudrait demander à M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, qui vit dans la société des animaux les plus nuisibles, s'il ne connaîtrait pas quelque recette.

— Tenez, Michel, je crois qu'en voici une.

En effet, je venais de passer à Pritchard la patte droite de devant dans son collier ; de cette manière, la patte droite de devant adhérant au cou, et la patte gauche de derrière étant coupée à l'articulation. Pritchard n'avait plus que deux pattes : la patte gauche de devant et la patte droite de derrière.

— En effet, dit Michel, s'il s'emporte maintenant, il faudra qu'il ait le diable au corps.

— Lâchez-le, Michel.

Michel lâcha Pritchard, qui demeura un instant étonné et comme s'il cherchait son équilibre.

L'équilibre trouvé, il se mit à marcher, puis à trotter; puis, s'équilibrant de plus en plus, il partit au galop, courant plus vite certainement, sur ses deux pattes, qu'un autre n'eût fait sur ses quatre.

— Eh bien v êtes-vous, Monsieur? demanda Michel.

— C'est son diable d'échalas qui lui sert de balancier, répondisse un peu désappointé.

— 11 y a une fortune à faire avec ce brigand-là, dit Michel : c'est de lui apprendre à danser sur la corde, et de le mener de foire en foire.

— Si vous y avez confiance, Michel, vous tendrez une corde sur la pelouse, et vous en ferez un acrobate. Je connais la bonne madame Saqui ; je lui demanderai de permettre que nous intitulions Pritchard son élève. Elle ne me refusera pas ce petit service.

— Oui, plaisantez, Monsieur! Tenez, entendez-vous?

En effet, les plus terribles imprécations retentissaient contre Pritchard.

Ces imprécations furent suivies d'un coup de fusil, puis d'un cri.

— Je reconnais la voix de Pritchard, dit Michel. C'est bien fait, il n'a que ce qu'il mérite.

Un instant après, Pritchard reparut, tenant un lièvre h la gueule.

— Vous disiez que vous aviez reconnu la voix de Pritchard, Michel?

— J'en jurerais, Monsieur.

— Mais comment a-t-il pu crier, tenant un lièvre à la gueule? Michel se gratta l'oreille.

— C'est pourtant lui qui a crié, dit-il. Et la preuve, tenez, à peine s'il a la force d'apporter le lièvre !

— Allez voir, Michel.

Michel courut.

— Oh ! Monsieur, dit-il, je ne me trompais pas. Celui à qui il a pris le lièvre lui a envoyé un coup de fusil. Il a le derrière plein de sang !

— Tant pis pour lui ! cela le guérira peut-être. Mais n'importe, je voudrais bien savoir comment il a fait pour crier, tenant le lièvre à sa gueule.

— Faut demander à M. Charpillon. Tenez, le voilà qui arrive, tout courant après son lièvre.

— Vous savez que je viens de lui saler les fesses, à votre Pritchard? me cria Charpillon du plus loin qu'il me vit.

— Sans compter que vous avez bien fait.

— Il m'emportait mon lièvre !

— Voyez-vous ! dit Michel. Il n'y a pas moyen de le guérir. C'est pire que Cartouche !

— Mais, s'il emportait votre lièvre, il le tenait à la gueule.

— Pardieu ! où voulez-vous qu'il le tint?

— Comment, tenant votre lièvre à la gueule, a-t-il pu crier?

— 11 l'a posé à terre pour crier, puis il l'a repris et est reparti.

— Eh bien, dit Michel, l'est-il vicieux? l'est-il, hein? Pritchard était arrivé jusqu'à moi avec son lièvre ; mais, arrivé à moi, il s'était couché.

— Diable! dit Charpillon, est-ce que je lui aurais fait plus de mal que je ne voulais? Je l'ai tiré à plus de cent pas.

Et, sans plus s'inquiéter de son lièvre, Charpillon chercha quelle désorganisation il avait pu commettre dans le train de derrière de Pritchard.

Elle était grave.

Pritchard avait reçu cinq ou six grains de plomb dans la parlie postérieure de sa personne.

— Ah! pauvre animal! s'écria Charpillon, je n'aurais pas voulu, pour tous les lièvres du terroir, lui tirer ce coup de fusillà, si j'avais su...

— Bah ! dit .Michel, il est arrivé pis que cela à Abeilard, et il n'en est pas mort.

Le fait est que, trois semaines après, Pritchard, soigné par le vétérinaire de Saint-Germain, rentrait à Monte-Cristo, parfaitement guéri et la queue au vent.

— Eh bien? dis-je à Michel.

— Eh bien, Monsieur, s'il rencontre un autre chien qui ait trois marrons dans sa poche, je lui conseille de parier qu'ils n'en ont que quatre à eux deux. Il gagnera, l'intrigant !

Je m'empressai d'annoncer cette bonne nouvelle à Charpillon.

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