CASTOR ET POLLUX
L'année suivante, j'allai retrouver M. Bertram, comptant bien, vu les bonnes relations qui avaient existé entre nous, et les quelques pièces de gibier que je lui avais envoyées pendant le cours de la chasse, obtenir de lui les mêmes conditions que l'année précédente.
Je me trompais du tout au tout.
Le prix de la chasse était doublé. Mes moyens ne me permettant pas d'atteindre à une si forte somme , je me décidai à aller chasser chez un de mes amis qui habite la Normandie.
Son château était à quelques lieues de Bernay.
Il vint au-devant de nous à cheval, accompagné des deux grands lévriers blancs que je lui avais donnés.
— Ah! voyez donc M. Ernest, monsieur! s'écria Michel en l'apercevant ; il a l'air de la reine d'Angleterre.
Et, en effet, Michel avait, dans sa chambre, une gravure d'après un tableau de Dedreux, représentant la reine d'Angleterre
montée sur un cheval noir, et accompagnée de deux lévriers blancs.
Je fis part à Ernest de la similitude que lui trouvait Michel avec la reine de la Grande-Bretagne, ce qui le flatta beaucoup.
Ces deux lévriers, dont l'éducation avait coûté beaucoup de soins à Ernest, et qui étaient très-soignés, au reste, comme on va le voir, avaient été, la veille, l'objet d'un grand étonnement de la part d'un de ses amis venu de Caen pour faire l'ouverture de la chasse avec nous.
Arrivé droit au château, pendant qu'Ernest était à visiter le terroir avec son garde champêtre, le survenant avait été reconnu du valet de chambre pour un ami de son maître, et le domestique l'avait invité, en attendant monsieur, à entrer dans son cabinet de travail, qui était en même temps la bibliothèque.
Le cabinet de travail donnait sur le parc, où l'on descendait par la fenêtre du milieu faisant porte.
De chaque côté de cette fenêtre-porte, était une autre fenêtre élevée de six à huit pieds au-dessus du niveau du jardin.
Le nouvel arrivant s'était d'abord promené de long en large, regardant la vue que l'on avait de la fenêtre de droite, puis celle que l'on avait de la fenêtre de gauche ; après quoi, il était passé aux tableaux, avait admiré Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès, avait soupiré à la vue de Napoléon faisant ses adieux à F armée, dans la cour du château de Fontainebleau ; il avait ensuite jeté un coup d'œil distrait sur les deux chiens couchés l'un à côté de l'autre, comme deux sphinx, sous le bureau de leur maître ; puis, se sentant atteint d'une petite colique et voyant qu'il était absolument seul, il n'avait pas cru avoir besoin de se
gêner pour Castor et Pollux, et avait laissé échapper ce bruit qui mit mademoiselle de Rohan si fort en peine, tant que M. de Chabot ne l'eut pas pris sur son compte.
Mais sa stupéfaction fut grande, quand, à ce bruit, qui cependant avait été modéré, les deux chiens parurent atteints d'une terreur subite, et, s'écartant l'un de l'autre, autant qu'il leur était possible, s'élancèrent chacun par une des fenêtres de la bibliothèque ouverte sur le parc, et disparurent à ses regards.
Le visiteur resta une jambe en l'air. Il savait bien qu'il venait de commettre une inconvenance ; mais c'était la première fois qu'il rencontrait des chiens si susceptibles.
Il les rappela par leurs noms, cria : « Castor ! » cria : « Pollux! » mais pas un des deux ne reparut.
Sur ces entrefaites, Ernest rentra. — Il avait entendu les cris de son ami, il le trouvait un peu troublé, et, après les compliments d'usage, il ne put s'empêcher de lui demander :
— Mais qu'avais-tu donc, quand je suis arrivé ?
— Ma foi, lui répondit son ami, j'avais que j'étais trèsétonné.
— De quoi ?
— Imagine-toi que j'étais là, bien tranquille avec tes chiens, quand tout à coup, comme si un serpent les eût piqués, les voilà qui s'élancent en poussant une plainte, et qui disparaissent dans le jardin, comme si le diable les y eût emportés !
— Tu auras...? dit Ernest.
— Ma foi, oui, répondit le visiteur, je l'avoue. J'étais seul, il n'y avait là que tes deux chiens ; je n'ai pas cru devoir observer
devant eux toutes les règles de la civilité puérile et honnête.
— C'est cela ! dit Ernest. Ne t'inquiète pas d'eux, ils reviendront, va.
— Je ne m'inquiète pas d'eux; mais je voudrais savoir d'où leur vient une pareille susceptibilité.
— Ah ! cela n'est pas difficile, je vais te le dire. J'aime beaucoup ces chiens, qui me viennent de Dumas, je les ai refusés à ma femme, qui voulait les avoir, et je les ai gardés pour moi afin de me les attacher ; je les ai conservés toujours, soit dans ma chambre, soit dans mon cabinet. Mais ces diables de chiens, ce qui n'est chez toi qu'un accident était chez eux une habitude ; de sorte que, comme ils ne choisissaient pas le moment, c'était tantôt couchés sous mon bureau, tantôt couchés sur le pied de mon lit, qu'ils se laissaient aller à ces incongruités. Poulies en guérir, j'ai acheté une jolie cravache, et, quand l'un d'eux avait fait ce que tu viens de faire, je le rossais d'importance, le bruit me désignait le coupable. De quoi se sont alors avisés mes drôles? Ils ont fait tout bas ce qu'ils faisaient tout haut. Alors, comme je ne pouvais pas deviner lequel des deux était le coupable, je les fouaillais vigoureusement tous les deux ; si bien que tout à l'heure, quand ils t'ont entendu, ne pouvant pas croire que ce fût toi, et n'ayant pas la moindre confiance l'un dans l'autre, chacun des deux a cru que c'était son camarade... Alors, pour éviter la schlague qu'ils avaient cru mériter, ils se sont élancés, comme tu les a vus, pleins d'inquiétude, sinon de remords.
Michel, qui avait des remèdes pour tout, avoua n'en avoir point pour cette sorte d'inconvénients ; de sorte qu'Ernest fut obligé
Les deux chiens parurent atteints d'une terreur subite..
de s'en tenir à son remède qui avait produit de si heureux résultats.
Il y avait malheureusement très-peu de couverts dans les environs de Bernay, et le talent de Pritchard ne trouva point à s'exercer.
Je fis une assez mauvaise chasse, quoique je me fusse dérobé, comme on dit en termes de turf, craignant les tours habituels de Pritchard à l'endroit de mes compagnons.
Je revenais donc avec quelques perdrix et un lièvre seulement dans le carnier de Michel, lorsque je rencontrai un paysan tenant en laisse une belle chienne marron, qui paraissait avoir trois ou quatre ans.
— Pardieu ! dis-je à Michel, si ce brave homme voulait se défaire de sa chienne à un prix raisonnable, voilà une bête qui ferait bien mon affaire.
— Mais, répondit Michel, monsieur sait qu'il a chargéson ami Devisme de lui acheter un chien et qu'il lui a ouvert à cet effet un crédit de cent cinquante francs.
— Bah ! dis-je à Michel, Devisme m'aura oublié. S'il m'avait acheté un chien, il me l'eût acheté pour l'ouverture ; la veille de l'ouverture, tous les chiens sont à acheter ; quinze jours après, tous les chiens sont à vendre. Voyez ce brave homme, insistai-je et parlez-lui.
Michel s'approcha du paysan.
— Morgue ! dit celui-ci à Michel, voilà un monsieur qui devrait bienm'envoyer noyer son chien qui n'a plus que trois pattes et un œil (il ne voyait pas ce qui manquait encore à Pritchard), au lieu de ma chienne, et prendre ma chienne à sa place.
— Est-ce que vous allez neyer votre chienne, mon brave homme ? lui demanda Michel.
— Ah! monsieur, si ce n'est pas aujourd'hui, il faudra bien que ce soit demain. Ils ne savent de quoi s'aviser ! est-ce qu'ils ne viennent pas de mettre un impôt de dix francs par tête de chien ; tandis que, nous autres, nous ne payons que deux francs ! Est-ce que ce n'est pas humiliant qu'une bête qui n'a pas la parole paye cinq fois plus qu'un homme? Eh bien, non, quoi ! on n'est pas assez riche par le temps qui court, quand on nourrit deux enfants, pour nourrir encore un chien par-dessus le marché, surtout quand ce chien paye dix francs d'imposition.
— De sorte, dit Michel, que vous offrez votre chienne à monsieur ?
— Oh ! de grand cœur ! dit le paysan; car je suis sûr qu'elle sera bien avec lui.
— Comme une princesse ! dit Michel.
Michel, en homme prudent, ne s'engageait pas trop, comme vous le voyez.
— Eh bien, donc, dit le p aysan avec un soupir, offrez Flore au monsieur.
Michel revint à moi.
— Avez-vous été heureux dans votre négociation, Michel, demandai-je, et le maître de la chienne est-il raisonnable ?
— Vous allez en juger, monsieur, répondit Michel : il vous l'offre pour rien.
— Comment, pour rien?
— Oui, imaginez-vous qu'il allait justement la neyer. Michel n'a jamais reconnu pour français le verbe noyer; il
s'appuyait sur ce dilemme, au moins spécieux, qu'il était impossible qu'une langue aussi riche que la langue française n'eût qu'un même mot pour un substantif qui porte des noix, et pour un verbe qui donne la mort.
Il avait donc enrichi la langue française du mot neyer, comme M. de Jouy avait enrichi la langue latine du mot agreabilis.
— Et pourquoi cet homme noyait-il sa chienne ? demandai -je à Michel. Est-ce qu'elle est enragée?
— Aon, monsieur, douce comme un mouton, au contraire! mais, que voulez-vous ! il la neye, cet homme, parce qu'il n'a pas de pain de trop à la maison pour lui, sa femme et ses deux enfants.
— Tenez, Michel, voilà dix francs; portez-les-lui, et ramenezmoi la pauvre bète.
— C'est que..., dit Michel embarrassé, je dois avouer à monsieur une chose.
— Laquelle?
— C'est que la chienne s'appelle Flore.
— Dame, Michel, le nom est prétentieux ; mais, que voulezvous ! une chienne ne méritepas d'être jetée à l'eau parce qu'elle s'appelle comme la déesse du printemps.
En sa qualité de jardinier, Michel réclama.
— Je croyais, monsieur, dit-il, que c'était la déesse des jardins.
— Michel, sans faire tort à vos connaissances mythologiques, les jardins ont pour divinité protectrice non pas une déesse, mais un dieu que l'on appelle Vertumne.
— Tiens, fit Michel, comme M. Vertumne du Théâtre-Français, à qui je demandais des billets.
— Yerteuil, vous voulez dire, Michel? Un charmant garçon !
— 11 a ses jours... Eh bien, moi, je l'ai toujours appelé Vertumne.
— Les jours où vous l'appeliez Vertumne étaient probablement ses mauvais jours ; mais, moi, comme je l'ai toujours appelé Verteuil, je ne me suis jamais aperçu de ce que vous dites.
— C'est égal, il devrait se marier.
— Qui ? Verteuil ?
— Non, votre Vertumne ; il devrait épouser Flore.
— Vous vous y prenez trop tard pour faire la demande. Michel : il a épousé, voici tau tôt deux mille huit cents ans, une nymphe de fort bonne maison, nommée Pomone.
— Ah î fit Michel visiblement contrarié.
Puis, revenant au premier sujet de notre conversation :
— Ainsi, reprit-il, ça vous est égal que la chienne s'appelle Flore ?
— Le nom, comme je vous l'ai dit, est un peu prétentieux ; mais bah ! je m'y habituerai.
Michel fit quelques pas vers le paysan; puis il revint presque aussitôt en se grattant le bout du nez, — habitude qu'il avait prise depuis le jour où Turc, chien idiot dont nous avons dit peu de choses parce qu'il y avait peu de choses à en dire, — avait failli, d'un coup de dents, séparer le bout du nez de Michel de sa base.
— Que voulez-vous. Michel?
— Je réfléchis, monsieur, que, du moment où je lui donne dix
francs, à cet homme, et cela pour une chienne qu'il allait neyer, j'ai bien le droit de lui demander si elle rapporte et si elle arrête.
— Michel, ce sont bien des choses pour dix francs ! On n'eu demande pas davantage à un chien qui coûte cent écus. Michel, donnez dix francs à l'homme, prenez Flore, et... à la grâce de Dieu !
Michel donna les dix francs au paysan et ramena Flore. Dieu nous fit la grâce qu'elle arrêtât et qu'elle rapportât comme un chien de cent écus.
Seulement son nom mythologique lui porta malheur : Flore mourut comme Eurydice.
RECHERCHES HISTORIQUES SUR LA MANIÈRE DONT LES CHIENS SE DISENT BONJOUR
— Monsieur, me dit Michel après que Flore et Pritchard eurent fait connaissance à la manière accoutumée, c'est-à-dire en se regardant sous la queue, monsieur, vous qui savez tant de choses, pourriez-vous me dire d'où vient que les chiens se disent bonjour d'une si drôle de façon ?
Michel me dit ces mots en homme qui espérait une réponse négative pour faire preuve de sa science.
— Non, Michel, lui répondis-je.
— Eh bien, monsieur, un jour, les chiens ont eu envie de faire ce que nous venons de faire en 1848 : ils ont eu envie de se mettre en république. Mais les vieux chiens consultés firent observer aux nouveaux qu'il fallait, quand on changeait la forme du gouvernement, en demander la permission à qui de droit ; et que c'était probablement parce que les hommes ne demandaient pas la permission au bon Dieu qu'il arrivait tant de changements de gouvernement sur la terre.
» Les chiens d'un âge mûr, et même les chiens les plus jeunes, trouvèrent l'avis des vieux chiens excellent. Ils résolurent donc d'adresser une supplique à Jupiter et de la lui envoyer par un lévrier qui venait de gagner le prix de la course aux dernières fêtes de la Laconie.
» On fit venir le lévrier, qui ne pouvait qu'être flatté de se voir choisi pour une pareille ambassade et qui répondit qu'il y avait certainement loin jusqu'au sommet de l'Olympe, mais qu'il ne demandait que trois mois pour être de retour.
» 11 parait, monsieur, que l'Olympe est une montagne de la Grèce.
— Oui, Michel, elle est même située entre la Thessalie et la Macédoine.
— Eh bien donc, reprit Michel, on chercha un chien savant pour rédiger et écrire la pétition. La pétition rédigée et écrite, les principaux chiens la signèrent, et on la remit au lévrier.
» Puis il fut décidé qu'on lui ferait la conduite pendant un certain temps, pour se séparer de lui, le plus tard possible, et pour lui faire toutes les recommandations que l'on croirait nécessaires à la réussite de son ambassade.
i) On n'avait pas fait trois ou quatre lieues, qu'on rencontra un fleuve.
— L'Eu rotas, Michel.
— Oui, c'est cela, monsieur, l'Eurotas, je l'avais oublié. Il parait que, dans les temps ordinaires, l'Eurotas n'a pas plus d'eau que l'Arno, dont je vous ai entendu parler, et que le Mançanarès, dont j'ai entendu parler à votre fils.
— Encore moins. Michel. Je l'ai traversé sans ùter mes bottes, en sautant de pierre en pierre.
— Eh bien, monsieur, c'était comme un fait exprès. — Il parait qu'il y avait eu un grand orage la veille, de sorte que l'Eurotas était large comme la Seine.
— Eh bien. Michel, un chien peut, il me semble, traverser la Seine à la nage.
— Ah ! oui. monsieur : mais la pétition ! qu'est-ce qu'elle deviendra?
— Vous avez raison, Michel; j'avais oublié la pétition.
— Où monsieur l'aurait-il mise? Voyons !
— Ma foi, je vous avoue, Michel, que je n'en sais absolument rien .
— Eh bien, les chiens ne furent pas si embarrassés que monsieur l'aurait été. Us prirent le papier, le plièrent en quatre, puis en huit, le roulèrent comme une cigarette et le lui fourrèrent...
— Ils étaient pleins d'esprit, vos chiens, Michel !
— Le lévrier, tranquillisé sur sa pétition, se jeta à l'eau, traversa la rivière, fit, arrivé de l'autre côté, un signe de la patte à ses camarades et disparut...
» Jamais on ne l'a revu depuis, monsieur; de sorte que, lorsqu'un chien en rencontre un autre, il regarde s'il n'apporte pas la réponse de Jupiter.
— J'avais déjà entendu raconter cette histoire, Michel ; mais vous y ajoutez un nouveau charme. Faiîes seulement attention que Pritchard me parait un peu trop curieux de savoir. si Flore n'est pas chargée de cette réponse.
Et, en effet, Pritchard, qui n'avait pas une juste idée de ses infirmités, ou qui avait remarqué que, chez les animaux comme chez les hommes, les femelles ont souvent de singuliers caprices, Pritchard faisait le beau, sur ses trois pattes, lorgnant Flore du seul œil qui lui restât, et agitant triomphalement le plumet qui lui servait de queue.
— Monsieur ne le croit pas? me dit Michel.
— Qu'est-ce que je ne crois pas, Michel ? 11 me semble que vous n'avez rien avancé.
— Eh bien, je dis qu'avec une chienne raisonnable comme Flore paraît l'être, chassant sous le fusil, comme elle doit chasser, je parie que Pritchard et elle, ça ferait de fameux chiens.
— Croyez-vous que Charpillon n'y ait pas mis bon ordre, Michel?
— Ah bien, oui, monsieur! ça n'a fait que l'exciter.
— Michel, Michel...
— D'ailleurs, il n'y a qu'à les laisser ensemble ; monsieur verra bien.
— Faites comme vous voudrez Michel. Je ne serais pas fâché, je vous l'avoue, d'avoir de la descendance de Pritchard.
Michel parut tellement satisfait de la concession, qu'il n'en demanda pas davantage, et, comme nous n'étions qu'à une centaine de pas du château, il ne revint point sur ce qu'il regardait comme une chose arrêtée.
En arrivant au château, je trouvai une lettre de ma fille, qui m'annonçait que Devisme m'avait trouvé pour cent vingt francs un chien magnifique; nommé Catinat ; elle me demandait si
HISTOIRE DE MHS BÊTES. 37b
elle devait me.l'envoyer, ou bien, jusqu'à mon retour, le laisser dans récurie, où elle l'avait mis.
Je lui répondis de laisser Catinat où il était, c'est-à-dire dans l'écurie, vu que, le surlendemain, je comptais être de retour à Paris.
Le lendemain, à mon réveil, Michel m'annonça que, selon toute probabilité, nos désirs seraient comblés relativement à la descendance de Pritchard. 11 me donnait, en conséquence, le conseil, afin que Flore ne fût pas distraite par les caresses de son époux , de l'emmener seule en laissant Pritchard à la niche. Nous jugerions en même temps de ce qu'elle pourrait taire.
L'avis était bon. >«"ous nous mimes en chasse avec Flore, malgré les cris désespérés de Pritchard.
Flore était une honnête chienne, n'ayant ni grands défauts, ni grandes qualités ; bien certainement, sans le hasard qui fit qu'elle me rencontra sur son chemin, sa vie serait restée dans l'obscurité la plus complète, dont sa mort, quelle qu'elle fût, n'aurait pu la tirer.
Une de ses qualités était, par bonheur, de chasser sous le canon du fusil.
En somme, je fus fort content de l'acquisition. Flore était une de ces chiennes qu'on vend cent vingt francs la veille de l'ouverture de la chasse et quarante francs le lendemain du jour où elle est fermée. Pritchard fit grande fêle à Flore au retour de la chasse.
C'était un chien de race qui voulait, à force de bonnes façons, faire oublier ses infirmités et ses blessures.
Nous prîmes congé de nos amis de Bernay et nous repartîmes pour Paris le 3 septembre 1850.
Celte fois, l'année était en retard, de sorte que le département de l'Yonne n'ouvrait que le 5.
Une lettre de mes amis d'Auxerre m'annonçait que, si je m'engageais à venir pour l'ouverture, comme j'avais affaire à des maires et à des adjoints, ils retarderaient la chasse jusqu'au 10.
Cette lettre fut pour beaucoup dans mon départ précipité de Bernay.
En rentrant à la maison, mon premier soin fut de demander à voir Catinat.
On commença par enfermer en conséquence Pritchard et Flore dans la salle à manger, et on fit venir Catinat à mon atelier.
Je demeurais alors dans un petit hôtel que j'occupais seul avec mes onze poules, mon héron, Pritchard et Michel, et qui allait s'augmenter, je le croyais du moins, de nouveaux locataires, Flore et Catinat.
Catinat était un vigoureux braque de trois ou quatre ans, étourdi, violent et querelleur.
11 bondit plutôt qu'il ne monta jusqu'à moi, sauta à mon cou, comme s'il voulait m'étrangler, renversa les chevalets de ma fille , sauta sur la table où étaient mes armes et mes potiches de Chine , m'indiquant , du premier coup , qu'il serait plus qu'imprudent à moi de l'admettre dans ma familiarité.
J'appelai Michel, lui annonçant que cette connaissance su-
perficielle me suffisait pour le moment, et que je remettais, jusqu'à l'ouverture de la chasse à Auxerre. le plaisir de faire avec lui une connaissance plus approfondie.
Michel était, en conséquence, invité à reconduire Câlinât à l'écurie.
Je dois dire que le pauvre Michel fut atteint d'un pressentiment à la vue de Catinat.
— Monsieur, dit-il, voilà un chien qui nous fera quelque malheur, je ne sais pas encore lequel, mais il nous en fera, il nous en fera !
— En attendant, Michel, dis-je, remettez Catinat chez lui. Mais Catinat, qui jugeait sans doute lui-même qu'un atelier
n'était pas son fait, était redescendu de son propre mouvement ; seulement, en descendant, il avait trouvé la porte de la salle à manger ouverte, et il était entré.
Pritchard et lui ne prirent pas même la peine de se demander l'un à l'autre s'ils étaient porteurs de la réponse de Jupiter; jamais Hector et Achille ne se sentirent, à première vue, pris d'une haine plus subite.
Ils se jetèrent l'un sur l'autre, d'instinct et de haine, avec un acharnement tel, que Michel fut obligé de m'appeler à son secours pour les séparer.
Soit caractère apathique, soit cette coquetterie cruelle qui, chez la femelle du lion et chez la femelle de l'homme, fait qu'elle ne déteste pas de voir deux rivaux s'entre-déchirer pour elle, Flore était restée indifférente pendant ce combat, qui ne fut qu'une rixe violente, grâce aux secours que nous y apportâmes, Michel et moi.
Il nous parut cependant que Catinat saignait du cou, cela se voyait facilement sur son poil blanc.
Quant à Pritchard, son poil bariolé ne permettait pas qu'on vît ses blessures, s'il en avait reçu.
Pour l'intelligence des événements qui vont suivre, il est indispensable que je donne une idée topographique de ce que l'on pouvait appeler les communs du petit hôtel de la rue d'Amsterdam.
La grande porte, qui donnait d'un coté sur la rue, donnait de l'autre côté sur une espèce de jardin plus long que large, au fond duquel j'avais trouvé des remises, une écurie et une seconde cour h fumier. Comme, depuis la révolution de 1848, je n'avais plus ni chevaux ni voitures, j'avais converti les remises en un grand bureau, l'écurie en une espèce de magasin dans lequel on mettait tous les débarras, et la seconde cour au fumier en une cour à poules où perchaient, caquetaient, pondaient, mes onze poules et mon coq César, et où, dans une immense niche, véritable palais , avait jusque-là trôné Pritchard.
f|î La familiarité de Pritchard avec les poules ne s'était jamais démentie. — On a vu, du reste, dans le coup d'œil jeté sur le poulailler de Charpillon, le profit qu'il en tirait; à partir de ce jour, la stérilité de mes poules m'était expliquée.
Pritchard reprit sa place dans la cour aux poules, et, comme la niche était assez grande pour lui et pour Flore, Flore, en sa qualité d'épouse, partagea sa niche.
Catinat fut réintégré dans l'écurie, où il avait été installé d'abord, et de laquelle mon arrivée l'avait fait sortir.
Michel, comme toujours, fut chargé du soin des quadrupèdes et des bipèdes.
Le soir, pendant que ma fille et moi prenions le frais dans le jardin, il vint me trouver, tournant sa casquette entre ses doigts, ce qui était le signe évident qu'il avait quelque chose d'important à me dire.
— Qu'y a-t-il, Michel? lui demandai-je.
— Monsieur, me dit-il, il m'est venu une idée en conduisant Pritchard et Flore dans la cour aux poules : c'est que nous n'avons pas d'œufs, parce que Pritchard les mange, comme monsieur a pu le voir à Saint-Bris! et Pritchard les mange parce qu'il est en communication directe avec les poules.
— Il est évident, Michel, que, si Pritchard ne pouvait pas entrer dans le poulailler, il ne mangerait pas les œufs.
— Eh bien, il me semble à moi. continua Michel, que, si on mettait Catinat, — qui est un animal sans éducation, à ce que je crois, mais qui n'est pas un filou comme cette canaille de Pritchard, — il me semble que, si on mettait Pritchard et Flore dans l'écurie, et que l'on mit Catinat dans la cour aux poules, tout irait mieux.
— Savez-vous ce qui arriverait, Michel? dis-je. C'est que Catinat pourrait peut-être ne pas manger les œufs, mais qu'il pourrait bien manger les poules.
— Si un malheur comme ça lui arrivait, j'ai un moyen de le guérir pour toute son existence de l'envie de manger des poules.
— Oui, Michel; mais, en attendant, les poules seraient mandées.
Je n'avais pas achevé ces mots, qu'il se fit dans l'intérieur des communs, un vacarme à faire croire que toute une meute était en train de faire curée, des cpis de rage, des abois de douleur indiquaient un combat à outrance.
— Eh mon Dieu ! Michel, dis -je, entendez- vous?
— Oui, j'entends bien, répondit-il ; mais ce sont les chiens de M. Pigeory.
— Michel, c'est Catinat et Pritchard qui se dévorent tout simplement.
— Monsieur, ça ne se peut pas, je les ai séparés.
— Eh bien, Michel, ils se sont réunis.
— Ce n'est pas l'embarras, les guefdins en sont bien capables ; avec ça que cette canaille de Pritchard ouvrait la porte de l'écurie comme un serrurier,
— Eh bien, comme Pritchard est un chien plein décourage, il aura ouvert la porte de l'écurie pour aller défier Catinat. Et, tenez, ma foi, j'ai bien peur qu'il n'y en ait un des deux d'étranglé.
Michel se précipita dans l'allée qui conduisait à l'écurie, et, bientôt après l'avoir perdu de vue, j'entendis des lamentations indiquant qu'un grand malheur était arrivé.
Au bout d'un instant, je vis reparaître Michel, sanglotant et tenant Pritchard, entre ses bras.
— Tenez, monsieur, me dit-il, il n'y a plus de Pritchard ! voilà l'état où il l'a mis, votre beau chien de M. Devisme ! Ce n'est pas Catinat qu'il faut l'appeler, c'est Catilina.
Je m'élançai vers Michel ; malgré les rages où il m'avait fait mettre quelquefois, j'avais une grande amitié pour Pritchard.
C'était le seul chien chez lequel j'eusse trouvé l'originalité et l'inattendu qu'on trouve dans un homme d'esprit et de caprice.
— Enfin, dis-je à Michel, qu'a-t-il ?
— Il a qu'il est mort...
— Mais nou, Michel, pas encore.
— Dans tous les cas, il n'en vaut guère mieux. Et il posa le pauvre animal à terre.
La chemise de Michel était toute couverte de sang.
— Pritchard ! mon pauvre Pritchard ! criai-je.
Comme l'Argien mourant de Virgile, Pritchard rouvrit son œil moutarde, me regarda tristement et tendrement à la fois, allongea les quatre pattes, roidit son corps, poussa un soupir et expira.
Catilina lui avait, d'un coup de dent, ouvert la carotide, et la mort avait été, comme on l'a vu, presque instantanée.
— Que voulez-vous, Michel ! repris-je, ce n'est pas un bon serviteur, mais c'est un bon ami que nous perdons... Vous allez le laver avec soiu, pauvre bête î on vous donnera un torchon pour l'envelopper ; vous lui creuserez sa fosse dans le jardin, et nous lui ferons faire un tombeau sur lequel nous mettrons cette épitaphe :
Comme le grand Rantzau, d'immortelle mémoire, Il perdit, mutilé, quoique toujours vainqueur, La moitié de son corps dans les champs de la gloire, Et Mars ne lui laissa rien d'entier que le cœur!
Comme toujours, je cherchai dans le travail une distraction à ma tristesse.
Cependant, désirant savoir vers minuit si mes désirs à l'endroit
des obsèques de Pritchard avaient été acccomplis, je descendis doucement, et trouvai Michel assis sur les marches de la salle à manger, avec le cadavre de Pritchard à ses pieds.
La douleur de Michel n'avait point subi d'adoucissement, il gémissait et sanglotait comme au moment où il m'avait apporté Pritchard entre ses bras.
Seulement, deux bouteilles de vin, que je jugeai vides parce que toutes deux étaient couchées à terre, m'indiquèrent que, comme dans les funérailles antiques, Michel n'avait pas négligé les toasts au défunt, et je me retirai convaincu que, si Michel ne pleurait pas du vin pur, il pleurait au moins de l'eau rougie.
Quant à lui, il était tellement absorbé dans sa douleur, qu'il ne me vit ni ne m'entendit.
LE MOYEN QE AVAIT MICHEL DE GUÉRIR LES. CHIENS QUI ONT L'HABITUDE DE MANGER DES POULES
Le lendemain, je fus réveillé au point du jour, par Michel, qui ne s'était pas couché.
On a beaucoup parlé de l'entrée en scène de Talma dans la tragédie d'Ham/et de Ducis. Je puis juger de son effet, je l'ai vue deux ou trois fois.
Je n'ai vu qu'une fois celle de Michel dans ma chambre ; mais cette seule entrée a effacé, dans mes souvenirs, la triple entrée de Talma.
Jamais Talma, épouvanté à la vue du spectre de son père, n'a poussé ce terrible cri de Spectre épouvantable ! d'une façon aussi terrifiante que Michel, en entrant dans ma chambre, cria ces simples mots, mais trois fois répétés :
— Ah ! monsieur ! ah ! monsieur! ah ! monsieur !
J'ouvris les yeux, et, aux premières lueurs du jour naissant, c'est-à-dire à travers la teinte cendrée de cette heure où le solei!
lutte encore contre les ténèbres, je vis Michel pâle, les cheveux hérissés, les bras au ciel.
— Qu'y a-t-il encore, Michel? lui demandai-je, moitié inquiet, moitié de mauvaise humeur d'avoir été éveillé de si grand matin.
— Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce qu'il a fait, ce brigand de Catilina ?
— Si, Michel, il a tué Pritchard, je le sais...
— Ah oui ! monsieur, s'il n'avait fait que cela...
— Comment, s'il n'avait fait que cela? Mais je trouve que c'est bien assez, moi !
— Si monsieur veut descendre dans le poulailler, il va voir.
— Que verrai-je ? Achevez...
— Un massacre général, quoi ! une Saint-Barthélémy !
— Nos poules, Michel ?
— Oui, monsieur, des poules qui valaient cent francs la pièce, sans compter le coq, qui n'avait pas de prix.
— Cent francs, Michel ?
— Oui, oui, monsieur, cent francs. 11 y eu avait même une qui n'avait pas de plumes du tout, qui n'avait que du poil, monsieur se rappelle, et du poil en soie. Celle-là valait cent cinquante francs.
— Et il les a étranglées toutes?...
— Oui, monsieur, depuis la première jusqu'à la dernière !
— Eh bien, Michel, hier, vous disiez que, si Catilina étranglait les poules, vous aviez un moyen de le guérir de ce défaut...
— Certainement, monsieur.
— Eh bien, avez-vous fini avec Pritchard ?
— Oui, monsieur, il est enterré sous les lilas.
Et Michel essuya une larme avec sa manche.
— Pauvre Pritchard, c'est pas lui qui aurait fait une chose pareille !
— I li bien, voyons, Michel, que décidez-vous dans une circonstance aussi terrible?...
— Moi, Monsieur, je vous avoue que, ce matin, j'ai été sur le point de prendre le fusil de monsieur et d'en finir avec ce gueux de Catilina.
— Michel, Michel, de pareilles extrémités sont bonnes pour Cicéron, qui était un avocat, qui avait peur, et qui voulait assurer le triomphe de la toge sur les armes; mais, nous autres qui sommes des chrétiens, nous savons que Dieu veut le repentir et non la mort du pécheur.
— Vous croyez que Catilina se repentira jamais, Monsieur ? Ah bien, oui! il est prêt à recommencer. Hier, Pritchard; aujourd'hui, les poules ; rien ne l'arrêtera plus, Monsieur !... Demain, ce sera moi; après-demain, ce sera vous.
— Mais enfin, Michel, puisque vous avez un moyen de guérir les chiens de la manie de manger les poules, essayons d'abord de ce moyen-là. Si Catilina persiste, il sera toujours temps d'en venir aux extrémités.
— C'est le dernier mot de monsieur?
— Oui, Michel.
— Eh bien, alors, quand ce sera prêt, je préviendrai monsieur. Michel descendit.
Une demi-heure après, je sentis que l'on me secouait rudement par l'épaule.
C'était Michel qui me réveillait, car je dois avouer que, mal-
uiùle meurtre de la veille et le massacre du matin, je m'étais l'endormi.
— C'est prêt, Monsieur, me dit-il.
— Ah diable ! fis-je, il faut que je me lève, alors?
— Oui, Monsieur, à moins que monsieur ne désire voir la chose de sa fenêtre. Mais monsieur verrait mal.
— Où l'exécution se passe-t-elle, Michel? car je présume qu'il y a exécution.
— Dans le chantier à côté.
— Eh bien, Michel, descendez ; je vous suis.
Je passai un pantalon a pieds et une veste, je mis mes pantoufles et je descendis.
Je n'avais qu'à sortir de ma porte et à entier dans le chantier voisin.
Je trouvai Michel traînant d'une main, par sa chaîne, Catilina, et tenant de l'autre un instrument dont j'eus d'abord toutes les peines du monde à me rendre compte.
C'était une traverse de bois vert, fendue par le milieu, et ;i laquelle par le col était attachée une poule noire, la seule de cette couleur.
— Si monsieur veut voir les victimes, dit Michel, elle sont rangées sur la table de la salle à manger.
Je jetai un coup d'œil sur la table, et, en effet, je vis toute ma pauvre famille emplumée, sanglante, mutilée, tachée de boue.
Mon regard se reporta de la table sur Catilina, que ce spectacle douloureux paraissait laisser complètement indifférent.
Ce manque de cœur me détermina.
— Allons. Michel, dis-je, allons !
Nous sortîmes.
C'était l'heure des exécutions, quatre heures du matin. Nous entrâmes dans le chantier désert et nous en fermâmes la porte.
— La !... Maintenant, dit Michel en tirant la laisse en fer de Catilina, si monsieur veut le tenir par le collier, il va voir.
Je maintins un instant Catilina par le collier; Michel s'empara de sa queue, et, malgré ses grognements, faisant une pesée avec son couteau, il entre-bâilla le morceau de bois, et, dans rentre-bâillement, passa dix centimètres de la queue de Catilina.
— Lâchez, Monsieur, me dit-il.
Et. tandis que je lâchais le collier, il lâcha lui-même le morceau de bois, qui, en tendant à se rejoindre, pinça violemment la queue du coupable.
Catilina s'élança en avant, en jetant un cri.
Mais il était pris.
Le bâton lui serrait la queue trop étroitement pour qu'un obstacle quelconque put le débarrasser de cette drogue d'un nouveau genre.
En même temps, secouée par les bonds qu'il faisait, la poule, solidement attachée à la traverse, lui sautait sur le dos, retombait à terre, lui ressautait encore sur les épaules, et, trompé par cette vie factice, Catilina croyait que c'était d'elle et de ses coups de bec que lui venait la douleur qu'il éprouvait.
Celte douleur allait s'augmenter de la rapidité de la course; la rapidité de la course affolait de plus en plus Catilina. 11 s'arrêtait, se retournait, donnait un coup de dent furieux à la
poule ; puis, la croyant morte, il se remettait à courir. Mais, ta ce repos d'un instant, il n'avait gagné qu'une douleur plus intense. Il commença de pousser des cris qui m'impressionnèrent, mais qui ne purent rien sur l'implacable Michel. Complètement fou, Catilina se jetait dans les piles de bois, dans les murailles, disparaissait, reparaissait, toujours courant d'une course plus effrénée jusqu'à ce que enfin, haletant, épuisé, vaincu, ne pouvant faire un pas de plus, il se coucha sur la terre avec un profond gémissement.
Michel alors s'approcha de lui, fit une nouvelle pesée avec son couteau sur le morceau de bois, qu'il tira de la queue sanglante, de l'animal, sans que celui-ci parût éprouver une amélioration à la fin de son supplice.
Je crus Catilina mort.
Je m'approchai de lui ; ses membres étaient roides comme le sont ceux d'un lièvre forcé par les lévriers; l'œil seul était ouvert, et conservait cette étincelle de vie qui indique plutôt la volonté que la puissance.
— Michel, dis-je, prenez un pot à l'eau, et videz-le-lui sur la tète.
Michel regarda autour de lui. Dans une espèce de bac, il vit de l'eau, en apporta ce que ses deux mains pouvaient en contenir, et la jeta sur la tête de Catilina.
Celui-ci éternua, secoua la tête, mais ce fut tout.
— Ah! Monsieur, dit Michel, voilà bien des façons pour un brigand comme celui-là. Emportons-le à la maison, et, s'il revient, il reviendra.
Et, sur ces mots, Michel prit Catilina par la peau du cou,
Lo bùtou lui serrait la queue trop étroitement.
et, le rapportant à la maison, le jeta sur la pelouse du jardin.
Le hasard nous servit à souhait ; pendant l'exécution de Catilina, le ciel s'était voilé, comme pendant le festin deTbyesle.
Mais, comme c'eut été trop d'un orage pour un fait aussi secondaire, et que les hommes ont l'orgueil de garder le tonnerre pour eux, la pluie commença de tomber, mais sans foudre ni éclairs.
Cette pluie pénétra peu à peu les membres roidis de Catilina: il les retira à lui les uns après les autres, puis se souleva sur ses quatre pattes ; mais, ne pouvant se soutenir, il s'assit sur son derrière, et demeura immobile, l'œil éteint, et dans un état de profonde stupidité.
— Michel, dis-je, je crois que la leçon a été trop forte.
Michel s'approcha de Catilina, qui ne donna aucun signe d'épouvante à son aspect; il lui releva les babines, il lui ouvrit et lui referma les yeux, il lui cria son nom aux oreilles.
Rien n'y fit.
— Monsieur, me dit-il, Catilina est devenu gâteux, il faut renvoyer chez Sanfourche.
Sanfourche, comme on sait, est l'Esquirol des chiens — Le jour même, Catilina fut conduit chez Sanfourche.
OU EST JUSTIFIE CE QUE NOUS AVONS DIT DE LA RESSEM BLANCE DE LA MORT DE FLORE AVEC CELLE D'EURYDICE.
On se rappelle que mes amis d'Auxerre m'avaient offert de retarder la chasse jusqu'au 10 septembre.
Je leur avais écrit que j'y serais le 7 au soir, et que, par conséquent, l'ouverture pourrait avoir lieu le 8. Cette fois, je comptais faire un plus long séjour à Saint-Bris ; j'emportai donc du travail pour deux ou trois semaines.
Nous avons tant parlé de chasse, que je ne fatiguerai pas mes lecteurs de détails cynégétiques. Je me contenterai de dire que, ayant reconnu, au bout de trois semaines, une grossesse assez avancée chez Flore, je priai mon ami Charpillon de la garder à la campagne jusqu'à ce qu'elle eût mis bas.
Charpillon, qui savait que les enfants de Flore étaient fils de Pritchard et qui reconnaissait avoir eu des torts envers le père, me demanda, pour toute indemnité de logement et de nourriture, le droit de choisir dans la portée. Je mis à mon tour pour condition que aucun des petits ne serait jetéà l'eau, comme c'est
l'habitude, sous le prétexte que la mère n'était pas assez forte pour les nourrir.
Me trouvant au quart du chemin, j'avais résolu de faire une visite à mes amis de Marseille, el, pour que cette visite eût une excuse à mes propres yeux, j'avais traité avec le directeur du théâtre du Gymnase marseillais d'une pièce intitulée les Gardes forestiers. Cette pièce devait être faite spécialement pour les artistes de Marseille, et n'avoir jamais été jouée sur aucun théâtre.
Mon ami Bertheau m'offrait la splendide hospitalité de sa bastide la Blancarde.
Je restai près d'un mois à Marseille ; puis je revins chez Charpillon, qui m'avait fait promettre de m'arrêter chez lui eu repassant ; j'arrivai juste pour assister aux couches de Flore.
Elle mit au jour cinq chiens, chez lesquels il était impossible de ne pas reconnaître la paternité de Pritchard. Chacun fît son choix parmi eux. En vingt-quatre heures, ils furent tous placés. Je me contentai de celui dont on ne voulut pas.
Tous les jours, le garde faisait, comme mesure d'hygiène, faire une petite promenade à Flore.
Le huitième jour, le garde nous raconta qu'il avait rencontré et tué une vipère. Les vipères ne sont pas chose très-rare dans les bois de Saint- Bris.
Nous le félicitâmes d'en avoir diminué le nombre.
Le lendemain, il emmena Flore comme de coutume, mais il revint sans Flore.
Le brave homme paraissait fort affecté. Il demanda à parler en particulier à Charpillon.
Voici ce qui était arrivé et ce qu'il n'osai! dire tout haut :
Il avait fait la même promenade que la veille ; en passant dans le senlier où il avait tué la vipère, Flore avait senti le cadavre, elle s'en était approchée et avait poussé un cri.
Puis, presque aussitôt, elle était entrée en convulsions et était morte comme foudroyée.
Xotre garde savait qu'il n'y a pas d'effet sans cause : il chercha donc la cause de l'accident. Un frétillement dans l'herbe lui annonça la présence d'un animal rampant ; il lira la baguette de fer de son fusil, écarta les herbes et vit une vipère essayant de fuir.
Un coup de sa baguette de fer l'arrêta court.
C'était non-seulement une vipère, mais deux vipères ; il est vrai que l'une était morte, et l'autre vivante. La vipère tuée la veille était une vipère femelle ; son mâle l'avait trouvée expirante, et. espérant sans doute la ranimer dans sesembrassements, il s'était attaché à elle comme c'est l'habitude de ces reptiles. Avec le corps vivant du reptile qui avait tué Flore, le garde avait amené le corps mort de la vipère qu'il avait tuée la veille.
C'était sans doute sous l'exaspération de la douleur morale qu'avait produite chez le mâle la mort de la femelle que le venin avait acquis une assez grande énergie pour tuer Flore en quelques secondes.
Les cavités dentaires des vipères contiennent huit milligrammes de venin ; il faut ces huit milligrammes entiers pour tuer un chien, seize milligrammes pour tuer un homme. Or, il est rare que, dans la pression, la vipère fasse jaillir les huit milligrammes entiers de venin. Mais on a remarqué que, sous
l'empire de la colère, ou pendant les mois extrêmement chauds, ce venin, qui n'est dangereux que lorsqu'il se mêle au sang, mais qu'on peut impunément avaler, redoublait d'intensité.
Celait à une de ces circonstances que Flore devait sa mort subite.
Comme de tous les accidents sans remède, il fallut se consoler de celui-là. — Je n'avais pas eu le temps de m'altacher immodérément à Flore ; je lui donnai les regrets qu'elle méritait, et repartis pour Paris.
Ma première visite fut pour Sanfourche, et, par conséquent, pour Catilina.
Catilina avait retrouvé sa raison, mais il était affecté de la danse de Saint-Guy, et la vue d'une poule lui donnait des attaques de nerfs.
Je me trouvai donc avec un chien infirme et un chien au biberon !
Heureusement , les premiers jours de la chasse étaient passés, et j'avais le temps de me pourvoir jusqu'à l'ouverture prochaine.