‹ Histoire de mes bêtesChapitre 9 sur 38 · CE QUE C KTAIT QUE MOUTON · texte numérisé non relu

CE QUE C KTAIT QUE MOUTON

Disons quel était ce monde qui arrivait et mettait fin cà l'importante conversation qui se tenait entre Michel. Vatriu et moi, à l'endroit de Pritchard.

C'était Mâquet, qui venait d'augmenter les locataires de mon palais des singes du dernier îles Laidmanoir, et avec lequel je faisais, cà cette époque, le Chevalier de Maison-Rouge.

C'était de Fiennes, c'est-à-dire un des plus excellents cœurs que je connaisse, quand son esprit ne se croit pas obligé d'avoir une opinion en littérature.

C'était Àtala Beauchêne, qui avait joué avec tant de grâce Anna Damby dans Kcan, et qui devait jouer avec tant de sentiment Geneviève dans les Girondins.

Enfin, c'était mon fils.

Je reçus mes hôtes ; je leur livrai la maison depuis la cave jusqu'au grenier, l'écurie avec les quatre chevaux, les remises avec les trois voitures, le jardin avec son poulailler, son palais des singes, sa volière, sa serre, son jeu de tonneau et ses fleurs.

Je ne me réservai qu'un petit pavillon à verres de couleur, à la muraille duquel j'avais fait adapter une table, et qui. l'été, me servait de cabinet de travail.

Je prévins mes visiteurs qu'il y avait dans la maison un nouveau commensal nommé Mouton, et les avertis qu'ils n'eussent pas trop à se fier à son nom. son nom m'étant familier, mais ses mœurs m'étant inconnues.

Je le leur montrai, assis dans une allée, et dodelinant, à la manière des ours blancs, une tête où deux yeux phosphorescents jetaient une flamme rouge comme le reflet de deux escarboucles.

Au reste, pourvu qu on ne lui cherchât point querelle, Mouton restait parfaitement inoffensif.

Je chargeai Alexandre de faire les honneurs du tout.

Quant à moi, il ne s'agissait pas de m'amuser, il s'agissait de faire mes trois feuilletons.

Je ne dis point une mes feuilletons ne m'amusent pas à faire : mais, en les faisant, je ne m'amuse pasà la façon dont s'amusent ceux qui n'en font pas.

On se répandit dans le jardin, et chacun choisit, selon son caprice, qui les singes, qui la volière, qui la serre, qui les poules.

Moi qui étais vêtu en chasseur, je montai à ma chambre, afin de me vêtir h la fois en hôte et en travailleur.

Vous saurez, autant que la chose peut vous intéresser, qu été comme hiver, je travaille sans gilel et sans redingute, en pantalon a pieds, en pantoufles et en manches de chemise.

La seule différence que la succession des saisons amène dans

mon costume est de changer l'étoffe de mon pantalon à pieds et de ma chemise.

L'hiver, mon pantalon à pieds est de drap ; l'été, mon pantalon h pieds est de hasin. L'hiver, ma chemise est de toile ; l'été, ma chemise est de batiste.

Je descendis donc, dix minutes après, avec une chemise de batiste et un pantalon de basin.

— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Atala Beauchêne.

— C'est un père que j'ai voué au blanc, répondit Alexandre.

— Je passai à travers une haie d'acclamations, et je gagnai mon pavillon de travail.

J'étais en train de faire le Bâtard de Maulêon, et, comme mon voisin Challamel venait de me donner Mouton, juste au moment où je commençais le roman, j'avais eu l'idée d'illustrer Mouton, en lui faisant jouer un rôle dans mon nouveau livre.

Procédant toujours à la manière de Waller Scott, j'avais commencé par faire le portrait de Mouton, sous le nom d'Allan et en en faisant cadeau à don Frédéric, frère de don Pèdre.

Voici le portrait d'Allan, ce qui me dispensera de vous faire le portrait de Mouton :

« Derrière eux s'élança un chien bondissant.

» C'était un de ces vigoureux mais sveltes chiens de la sierra, à la tête pointue comme celle de l'ours, à l'œil étincelant comme celui du lynx, aux jambes nerveuses comme celles du daim.

» Tout son corps était couvert de soies fines et longues qui faisaient chatoyer au soleil leurs reflets d'argent.

» Il avait au cou un large collier d'or incrusté de rubis, avec une petite sonnette du même métal.

» La joie se trahissait par ses élans, et ses élans avaient un but visible et un but caché : le but visible était un cheval blanc comme la neige, couvert d'une grande housse de pourpre et de brocart, qui recevait ses caresses en hennissant comme pour y répondre; le but caché était sans doute quelque noble seigneur retenu sous la voûte dans laquelle Je chien s'enfonçait impatient, pour reparaître bondissant et joyeux quelques instants après.

-> Enfin, celui pour lequel hennissait le cheval, celui pour lequel bondissait le rhien, celui pour lequel le peuple criait : Viva '. parut à son tour, et un seul cri retentit répété par mille voix :

» — Vive don Frédéric !. »

Si vous voulez savoir, chers lecteurs, ce que c'était que dou Frédéric, il faut lire Je Bâtard de Maulèon.

Je ne me suis engagé à vous dire qu'une chose : c'est ce qu'était Mouton.

Vous le savez maintenant.

Suivons donc le nouveau personnage qui nous croise, sans savoir même où il nous conduira.

C'est ce qu'on appelle, en matière de chemin de fer, un embranchement, et. en matière de poésie et de roman, un épisode.

L'Arioste est le créateur de l'épisode.

Je voudrais pouvoir vous dire quel est l'inventeur de l'embranchement.

Malheureusement, je ne le sais pas.

ou l'auteur laisse entrevoir une catastrophe

Je vous ai dit tout à l'heure : « Vous savez maintenant ce qu'était Mouton. »

Je me trompais, vous ne le savez pas.

Vous connaissez son physique, c'est vrai ; mais qu'est-ce que le physique des gens !

C'est le moral qui importe.

Si, pour connaître les gens, il suffisait de connaître leur physique, alors, quand Socrate disait à ses disciples : « Le premier précepte de la sagesse est celui-ci : Connais-loi toi-même, » ses disciples se seraient tout simplement regardés dans un miroir d'acier ; ils auraient vu qu'ils avaient les cheveux roux ou châtains, les yeux bleus ou noirs, le teint blanc ou brun, les joues maigres ou grasses, la taille fine ou épaisse, et, une fois qu'ils eussent vu cela, ils se seraient connus !

Mais ce n'était point cela que voulait dire Socrate, par ce fameux yvwOi ceauTov ; il voulait dire : « Descends dans ton for intérieur, examine ta conscience, et sache ce que tu vaux mora-

lement. Le corps n'est que l'enveloppe de l'âme, le fourreau de l'épée. »

Or. jusqu'à présent, vous ne connaissez que l'enveloppe de Mouton, vous ne connaissez que le fourreau du descendant d'Allau. Et encore vous le connaissez mal.

Je vous ai montré Allan avec un collier d'or incrusté de rubis et une sonnette du même métal au cou; ce luxe, vous le comprenez bien, était bon pour le chien d'un frère de roi; mais le chien d'un romancier ou d'un auteur dramatique n'a pas droit à pareille distinction,

Mouton n'avait donc aucun collier d'or incrusté de rubis ; il n'avait pas même un collier de fer, pas même un collier de cuir. Ce point rectifié, passons au caractère de Mouton. Son caractère était assez difficile à définir. Au premier aspect. Mouton paraissait plutôt sympathique que bilieux, sanguin ou nerveux ; il était lent dans ses mouvements, sombre dans ses actes. J'avais voulu interroger Challamel sur ses antécédents, et il s'était contenté de me répondre :

— Tâchez d'abord qu'il s'attache à vous, et vous verrez ensuile ce qu'il peut faire.

Cela m'avait donné quelque déliance sur le passé de Mouton : mais, par malheur, rien n'est plus loin de mon caractère que la défiance ; je ne songeai donc qu'a faire en sorte de m'attache!' Mouton.

En conséquence . à déjeuner et à dîner, je lui mettais mes os de côté, et, après chaque repas, je les lui portais moimême.

Mouton mangeait ses os avec un appétit féroce et lugubre à la

(ois ; mais toutes mes attentions ne me valaient pas, de sa part, la plus petite caresse.

Le soir, quand, par hasard, j'allais faire un tour sur la proverbiale terrasse de Saint-Germain, afin de distraire le spleenôtique Mouton, je l'emmenais avec moi ; mais, au lieu de courir et de gambader comme les autres chiens, Mouton me suivait par derrière, la tête et la queue basses, comme le chien du pauvre suivant le corbillard de son maître.

Seulement, lorsque quelqu'un me venait parler, Mouton poussait un grognement sourd.

— Oh ! oh ! me disait l'interlocuteur, qu'a donc votre chien ?

— Ne faites pas attention ; il est en train de s'habituer à moi.

— Oui ; mais il n'a pas l'air de s'habituer aux autres. Les plus physionomistes ajoutaient :

— Prenez garde ! ce gaillard -là a l'œil mauvais.

Puis, quand à la science physiognomonique ils ajoutaient la prudence, ils s'éloignaient rapidement en demandant :

— Gomment l'appelez -vous, votre chien?

— Mouton.

— ~ Eh bien, adieu, adieu... Prenez garde à Mouton ! Je me retournais et disais :

— Entends-tu, Mouton, ce que l'on dit de toi ? Mais Mouton ne répondait pas.

Du reste, depuis huit jours qu'il était mon commensal, je n'avais pas entendu une seule fois aboyer Mouton.

Quand, au lieu d'un interlocuteur, c'était le chien d'un interlocuteur qui s'approchait de moi, ou plutôt de Mouton, dans l'intention courtoise de lui dire bonjour ta la manière des chiens,

Mouton grognait comme pour un homme, mais ce grognement était immédiatement suivi d'un coup de gueule envoyé avec la rapidité d'un coup droit.

Si le chien contre lequel était dirigé le coup de gueule, se trouvait à la portée de Mouton, malheur à lui ! c'était un chien écloppé pour le reste de ses jours.

S'il avait le bonheur, par un mouvement rapide, par une feinte, par la fuite, d'échapper à la gueule terrible, et que cette gueule n'eût mordu que le vide, alors on entendait les mâchoires de Mouton se refermer avec un bruit de dents, qui rappelait celui des lions de M. Martin, attendant leur nourriture.

Le lendemain de ma troisième sortie avec Mouton, je reçus un avis officieux du maire de Saint-Germain.

11 m'invitait à faire emplette d'une chaîne et à la mettre au cou de Mouton quand je sortirais avec lui.

J'avais aussitôt fait acheter cette chaîne, afin de me soumettre, en bon administré, à l'avis municipal.

Seulement, Michel oublia constamment d'acheter un collier.

Or, vous allez voir comment l'oubli de Michel me sauva probablement la vie.

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