‹ Histoire de mon tempsChapitre 20 sur 42 · SÉRIE · texte numérisé non relu

SÉRIE

que, dans le courant de 1 853, époque à laquelle elle fut formée, on accueillit dans Paris les premiers uniformes de cette garde, uniformes accommodés aux exigences du temps actuel, mais conservant, à part quelques détails, la couleur et la coupe traditionnelles, uniformes d'un caractère très-national, très -français, comme ceux que le reste de l'armée portait encore h cette époque, et que l'on a si malheureusement modifiés depuis. Cette garde devait bientôt prendre sa part des fatigues et de la gloire de la campagne de Crimée et contribuer largement à ces succès lointains. Le temps approchait où, en présence des éventualités militaires que la question d'Orient faisait surgir, le gouvernement français allait s'occuper très-activement de mettre sur le pied de guerre ses troupes de terre et.de mer.

Nous avons dit que la maison de l'Empereur et celle de Fimpératrice avaient été formées au moment du mariage. Leur personnel, ainsi que celui des officiers du palais, fut augmenté en 1853, et, pour rester dans les traditions de la monarchie impériale, une vénerie fut également créée avec les divers emplois qu'elle comportait. Le service du cabinet de TEmpereur reçut aussi une extension nouvelle plus en rapport avec les exigences d'une nouvelle situation, et ici nous rencontrons dans le personnage qui avait reçu la direction suprême de

ce cabinet, une figure très-intéressante à signaler et dont l'importance considérable ne paraît pas jusqu'ici avoir été suffisamment comprise.

Ce personnage était M. Mocquard, que la reconnaissance du souverain a élevé depuis lors à la dignité de sénateur.

Ouvrier de la première heure, ami dévoué de la veille, n'ayant accepté le lendemain qu'une situation secondaire en apparence et relativement peu importante, M. Mocquard, ancien commensal du château d'Arenenberg, et qui, dès la jeunesse du prince Louis-Napoléon, était déjà en position de lui donner de sages avis, doit tenir dans l'histoire du second empire une place bien autrement considérable que celle occupée à une autre époque par MM. Menneval et le baron Fain. Il est d'ailleurs assez curieux de constater que ce rôle en apparence effacé, que cette attitude volontairement maintenue dans le clair obscur, entraient profondément dans les goûts et les habitudes d'un homme trèsennemi de l'étiquette, très-partisan des libres plaisirs, et dont ou pourrait dire, sans craindre de se tromper, que c'est lui qui, de tous les personnages appelés par le second empire à des situations officielles, a su le mieux comprendre et appliquer, dans Tintérêt des jouissances intelligentes de la vie, les facilités et les faveurs du régime nouveau.

Grand, mince, d'une nature éminemment nerveuse et un peu créole, M. Mocquard possédait un esprit aussi fin que profond, mais très-largement sceptique. Le scepticisme est-il un défaut ou une qualité dans les situations d'un ordre politique qui vous placent en contact avec les mille faiblesses, vanités et sottises humaines? On peut dire que, lorsqu'il n'est point trop exagéré, le scepticisme n'est pas un défaut. Doué de remarquables facultés intellectuelles et les ayant appliquées de bonne heure à la culture des lettres, M. Mocquard s'était fait un style excellent, et sous sa plume constamment occupée dans les fonctions qu'il exerçait depuis l'arrivée au pouvoir du Prince-Président, des considérations politiques d'une nature remarquablement élevée ou d'un bon sens pratique non moins remarquable se développaient naturellement en périodes d'un tour souvent original, toujours heureux. La tâche accomphe par lui depuis 1848 est énorme et particulièrement digne de l'attention de l'histoire. Souvent interrogé, consulté, toujours écouté, ce qu'il a rédigé, dicté, inspiré formerait un ensemble d'une portée et d'un intérêt historique hors ligne. Celui qui ne jugerait M. Mocquard que d'après ses essais le plus souvent très-faibles de littérature romanesque ou théâtrale se tromperait entièrement sur la valeur du personnage et le rôle qu'il a joué, par le fait, au milieu des événements de

son temps. En a-t-il eu la conscience? C'est évident^ si la nature spéciale de son esprit lui a laissé le loisir ou la volonté d'y songer sérieusement. Mais quoiqu'il en puisse être d'une appréciation personnelle^ absolument inutile^ d'ailleurs^ en présence de cette correspondance énorme, curieuse dans sa variété, forcément futile quelquefois, mais souvent de la plus haute portée politique, en présence de ces rédactions de tout genre, de cette influence naturelle, c'est-à-dire qu'il ne recherchait pas, de ses conseils provoqués et écoutés, l'écrivain renseigné peut dire, que du fond de ce cabinet où son tempérament particulièrement philosophique, plus encore que sa modestie. Ta volontairement caché, M. Mocquard a, d'une façon, bien plus directe, peut-être, qu'aucun ministre de notre temps, gouverné les affaires intérieures et extérieures de son pays.

La catastrophe de Sinope avait produit une sensation si vive, que les esprits les plus optimistes, les gens qui croyaient le plus fermement à la prochaine cessation des hostilités entre la Porte et la Russie ou à l'impossibilité d'une conflagration étendue à propos de la question d'Orient, furent obligés de renoncer à leurs espérances. Ce fait de guen*e, qui malheureusement avait toutes les ap-

parences d'un guet-apens, cette brutale et sanglante surprise se produisant à peu de distance des escadres combinées de France et d'Angleterre était, pour nous servir de l'expression de M. Drouyn de FHuys dans sa dépêche du 1 3 décembre au général Baraguey d'HillierS;, un coup hardi qui n'atteignait pas seulement la Turquie.

Des ordres furent aussitôt transmis aux deux flottes pour leur entrée dans la mer Noire. La Russie, qui avait promis de rester sur la défensive, venait, en effet, de prendre une offensive sanglante presque en vue des pavillons anglais et français, et, comme le disait encore la dépêche du 13 décembre, déjà citée, nos alliés, les Turcs, venaient de subir un échec dans des circonstances et sur un élément où la démonstration commune de la France et de l'Angleterre avait précisément pour objet de les protéger. Le général Baraguey d'Hilliers, après s'être entendu avec lord Stratford de Redcliffe, avait déjà envoyé en reconnaissance deux bateaux à vapeur jusqu'à la hauteur de Sinope. Bientôt les deux flottes allaient sillonner TEuxin, les deux puissances déclarant qu'elles étaient résolues à prévenir la répétition de l'affaire de Sinope et à inviter désormais tout bâtiment russe rencontré en mer à rentrer sur-le-champ dans le port dé Sébastopol. La mer Noire devait être ainsi conservée comme un gage jusqu'à l'évacuation des Prin-

cipautés par les troupes de l'empereur Nicolas et jusqu'au rétablissement de la paix. A l'occupation de la Moldavie et de la Valachie^ la France et l'Angleterre opposaient ainsi une occupation correspondante dont les conséquences devaient assurément être plus graves pour le gouvernement russe que celle de la prise de possession des Principautés ne pouvait l'être pour la Porte. Ou l'armée commandée par le général Gortschakoff repasserait le Pruth ou les escadres^ autant que la saison le permettrait, croiseraient dans l'Euxin^ interceptant ainsi toutes communications maritimes de la Russie avec ses provinces asiatiques. La France et l'Angleterre n'abandonnaient pas pour cela d'ailleurs le terrain diplomatique où l'Autriche et la Prusse s'étaient placées. Quand la Turquie verrait qu'elle était hautement et activement protégée par les deux grandes puissances occidentales, elle suivrait leurs conseils avec plus de confiance. Ces deux puissances, en prenant un gage qui, suivant elles, assurait le rétablissement de la paix en Orient à des conditions qui ne changeaient pas la distribution des forces respectives des grands États de l'Europe, ne s'en efforceraient pas moins d'amener la Turquie à adhérer complètement aux propositions de Vienne. Tel était en résumé l'esprit des instructions et explications transmises par M. Drouyn de l'Huys.

Le comte de Nesselrode protesta aussitôt, au nom de l'Empereur son maître, contre la présence des flottes combinées dans la mer Noire. Suivant lui le coup porté à l'escadre turque dans le port de Sit nope n'était point une agression gratuite, et c'était avec une pénible surprise qu'il l'entendait qualifier ainsi, lorsqu'il était de notoriété, disait-il, que l'escadre turque, commandée par Osman Pacha, était partie du Bosphore chargée d'armes, d'argent et de troupes de débarquement destinées pour les côtes de Circassie, par conséquent dans le but de développer les opérations agressives qui avaient déjà ensanglanté le territoire russe en Asie. Ce que cette escadre avait cherché à Sinope, ce n'était point une station maritime, mais bien un refuge passager.

M. de Nesselrode ajoutait qu'il croyait bien comprendre le sens des déclarations faites par les puissances, en supposant que leurs intentions étaient d'établir une sorte d'armistice naval prévenant toute attaque russe contre les ports et le pavillon turcs, mais veillant, d'un autre côté, à ce que l'escadre ottomane ne commît aucune agression contre les bâtiments et le territoire russes, il était essentiel que ce point fût nettement établi. Mais si les puissances avaient regardé comme contraire à l'indépendance de la Porte la prétention de lui interdire entièrement les hostilités, M. de Nesselrode

cherchait comment celle de ne lui permettre désormais que des hostiHtés limitées serait plus conforme à l'idée qu'elles se faisaient de cette même indépendance. Son maître se voyait donc obhgé de protester solennellement contre le principe de la déclaration qui lui était faite^, et ne pouvait d'aucune façon en admettre la légitimité^, il attendrait pour se décider sur le parti ultérieur qu'il devrait adopter^ la manière dont cette déclaration serait mise en pratique par les amiraux des deux flottes et l'attitude que leurs vaisseaux prendraient à l'égard des vaisseaux russes.

La demande de l'établissement d'un principe de parfaite réciprocité entre les parties belligérantes, implicitement contenue dans cette dépêche du comte de Nesselrode, fut formulée nettement quelques jours plus tard dans une communication directe faite, d'après les ordres de son gouvernement, à M. Drouyn del'Huys par M. de Kisseleff, le 26 janvier 1854.

M. Drouyn de THuys répondit que Tescadre française n'était entrée dans la mer Noire, que lorsque des faits sur la gravité desquels il n'y avait malheureusement plus à se méprendre avaient révélé les dangers que courait l'existence d'un empire dont la conservation était nécessaire à celle de l'équilibre européen. Le gouvernement français avait, en conséquence, vouhi, par l'inteiposition de ses

forces navales, arrêter, autant qu'il dépendait de lui, le cours d'une guerre qu'il n'avait vu éclater qu'avec un vif regret, et qu'il avait sincèrement mais vainement essayé de conjurer. Le vice-amiral Hamelin avait reçu, dans ce but pacifique, l'ordre de mettre le territoire et le pavillon ottomans à l'abri des attaques dont ils pouvaient encore devenir l'objet, en faisant rentrer les navires russes rencontrés en mer, dans le port russe le plus voisin et d'empêcher en même temps que les vaisseaux turcs ne dirigeassent aucune agression contre le littoral de l'empire russe. Ces bâtiments ne devaient être employés qu'au ravitaillement des côtes de la Roumélie et de l'Anatolie, c'est-à-dire à contribuer seulement à la défense de la Turquie menacée dans l'intégrité de son territoire, et dans ses droits de souveraineté par l'occupation de deux de ses provinces et par le déploiement d'un appareil maritime et militaire hors de proportions avec les ressources dont elle disposait elle-même. C'était de cette différence caractéristique dans les positions respectives que le gouvernement français avait tenu compte lorsqu'il avait transmis au commandant en chef de ses forces navales des instructions au sujet desquelles de plus amples informations lui étaient demandées, et il n'aurait pu interdire d'une façon absolue au pavillon ottoman la navigation de la mer Noire sans affaiblir encore les

ilioyens de défense déjà insuflisants de la Porte ottomane *.

M. de Kisseleff demanda ses passe-ports le 4 février 1 854^ dans les termes suivants ;

« Le soussigné, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. l'empereur de Russie a eu l'honneur de recevoir la note que S. Exe. le ministre secrétaire d'État au département des affaires étrangères a bien voulu lui adresser en date du 1 " février.

Elle ne satisfait point aux conditions de juste réciprocité sur lesquelles le soussigné a reçu Tordre d'insister, au nom de sa cour, par sa note du 14/26 janvier.

w Cette communication, si elle avait été appréciée comme elle méritait de l'être, aurait eu pour effet, d'une part, de restreindre les calamités de la guerre dans des limites acceptables pour les deux parties belligérantes, tandis que, de l'autre, elle offrait à la France une nouvelle preuve du désir constant de S. M. l'empereur, d'éloigner de ses relations avec elle tout motif de mésintelligence.

« Le soussigné regrette que l'esprit de bienveillance qui a dicté cette démarche, n'ait pas rencontré des intentions également conciliantes. Dès lors, sa ligne de conduite était tracée par un sentiment

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