‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 35 sur 229 · ARRIVÉE DES SOUVERAINS · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DES SOUVERAINS

au moins tout ce qu'il serait possible de sauver. Il serait ainsi tellement l'homme du pays qu'il faudrait bien lui accorder la considération à laquelle il prétendait. En suivant l'autre route, il n'aurait qu'à étudier les inclinations particulières de la maison de Bourbon, à les faire valoir en toutes occasions; peut-être retirerait-il plus de fruits de cette obséquiosité que des services déjà rendus et dont on tenait si peu de compte. Ajoutons que les affaires pécunaires de M. de Talleyrand n'étaient pas alors en bon ordre. H avait fait de grandes perles dans les dernières années de l'Empire; la seule banqueroute de la maison Simon do Bruxelles lui avait emporté plus de quatre millions, sans parler d'une somme très considérable qu'il avait, à je ne sais quel propos, reçue de la ville de Hambourg et dont Napoléon exigea la restitution. Ses embarras étaient tels que si le duc de Rovigo ne lui avait pas fait acheter très chèrement, par le Trésor particulier de l'Empereur, son hôtel de la rue de Varenne, il aurait eu de la peine à remplir des engagements sérieux (1).

M. de Talleyrand arriva à Vienne à la fin de septembre avec M. de Dalberg, M. de La Tour-du-Pin, ministre de France à la Haye, elle comte Alexis de Noailles, qu'il s'était fait adjoindre avec le titre de ministre plénipotentiaire. Il était bien assuré qu'aucun de ces personnages ne le gênerait, ne se permettrait même la plus légère contradiction.

L'empereur de Russie et le roi de Prusse avaient fait leur entrée le 27 septembre ; les rois de Danemark et de Wurtemberg les avaient précédés; le 28 arrivèrent le roi de Bavière, le duc de Brunswick, l'Électeur de Hesse et le grand-duc de Bade. Ainsi, tous les souverains se trouvaient

(1) L'hôtel fut accepté en paiement de la somme réputée comme ayant été frauduleusement reçue de la ville de Hambourg; il valait plus que cette somme. Le surplus, dont le Trésor de l'Empereur tint compte à M. de Talleyrand, lui servit à, acheter la maison de la rue Saint-Florentin.

en mesure de dicter chaque jour à leurs plénipotentiaires le langage qu'ils devaient tenir et pouvaient de cette manière défendre eux-mêmes leurs droits et leurs prétentions. Trois autres plénipotentiaires anglais, le duc de Wellington enfin n'arrivèrent qu'en janvier. Toutes les puissances, tous les États de l'Europe avaient, à un titre ou à un autre, leurs représentants dans la capitale de l'Autriche. Murât en avait deux ; le Pape avait envoyé le cardinal Consalvi avec le titre de légat. Il n'a jamais existé, je crois, de réunion diplomatique aussi nombreuse, ni dans laquelle des intérêts aussi multiples, aussi variés, aient dû se discuter. Il y avait quatre-vingt-treize ministres plénipotentiaires ou simples plénipotentiaires de souverainetés reconnues; et le nombre des députés chargés de faire valoir des réclamations était de soixante-sept.

Le début des plénipotentiaires français fut encore plus rude qu'il n'avait été possible de le présumer. Il est certain que dans les deux ou trois premières semaines, outre les indices multipliés de la mciuvaise volonté des cabinets étrangers les plus puissants, ils eurent à supporter tous les désagréments d'une impopularité mal dissimulée. Il y eut beaucoup à faire pour se relever d'une position si cruellement déprimée; on ne peut refuser à M. de Talleyrand le mérite d'en être sorti d'une manière fort brillante, car à la fin du congrès, il marchait en tête des plus influents. Comment ce changement s'est-il opéré?

Je ne saurais avoir la prétention d'écrire une histoire du congrès de Vienne. Cette histoire serait à elle seule un ouvrage de longue haleine, tout à fait hors de proportion avec la place que je peux lui donner dans un récit où il me faut parcourir tant de faits et d'époques différentes. Je ne dirai donc que ce qui est strictement nécessaire pour bien faire connaître dans quel esprit la France a pris part aux négociations, comment ses intérêts ont été compris et soutenus par celui qui était chargé de les défendre.

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