M. DE MORTEMART CHEZ LE ROI
de sang-froid commis sur des ennemis désarmés, comme cela arrive presque toujours dans les soulèvements populaires. Il n'y eut, à ma connaissance, d'autre exception que les soldats tués au coin de la rue de Rohan.
Avant l'arrivée des ministres et de M. de Sémonville à Saint-Cloud, Charles X avait déjà eu à soutenir une discussion assez violente. A sept heures du matin, le duc de Mortemart s'était décidé à écarter toutes les formalités de l'étiquette et à tout tenter pour pénétrer, s'il le fallait, jusqu'au lit du Roi, bien décidé à lui exposer dans toute leur nudité les périls de sa situation. Lorsqu'il se présenta, on croyait le Roi endormi ; le valet de chambre de service ne se décida qu'avec peine à entrer dans sa chambre à coucher. M. de Mortemart l'y suivit et trouva Charles X debout. Il lui fit part de tout ce qu'il venait d'apprendre, essayant de lui faire comprendre que vouloir encore soutenir les ordonnances et le ministère de M. de Polignac, c'était courir à sa ruine. « On exagère le péril », répondit le Roi; « je connais la vérité et je ne puis me tromper sur « le zèle des officiers qui me servent. » M. de Mortemart était hors de lui et dit au Roi : « Les dangers de la situaa tion sont tels que c'est à peine si vos plus dévoués osent « se flatter que le moyen de conserver la couronne soit « encore entre les mains de Votre Majesté. Voudra-t-ellc « donc qu'on puisse dire qu'elle a succombé sans pré- « voyance, sans gloire, dans une lutte sanglante qui aura « donné la victoire à une population tout entière dont le « soulèvement a été si follement provoqué? » A ces mots, Charles X entra dans une véritable colère et repoussa toutes les vérités qui venaient de lui être dites. « Vous « êtes né au milieu de la Révolution, vous ne connaissez « que cela, et sans vous en apercevoir, vous en avez pris «les préjugés, vous en avez accepté les fausses idées; a mais ma vieille expérience est au-dessus de ces illusions, (c Je sais où on me mènerait avec les concessions qu'on me
« demande. J'aime mieux, je Tai déjà dit, monter à cheval <c qu'en charrette. » Le duc, blessé au vif, insista vainement, puis sentit qu'après de telles explications il devait se séparer du Roi et se retira désespéré.
C'est une heure après qu'arrivèrent au palais M. de SémonviUe, M. de Polignac et ses collègues. Il paraît que M. de Polignac et M. de Peyronnet virent le Roi les premiers; mais M. de SémonviUe fut introduit fort promptement par M. de Polignac lui-même. Lorsque M. de SémonviUe arriva auprès du Roi, il le trouva encore dans la conviction que les troupes étaient restées maîtresses de l'Hôtel de ville et que les principaux conjurés étaient arrêtés. Cependant la lettre du maréchal, que lui apporte M. de Girardin, les avertissements qui arrivèrent de Paris à M. de Luxembourg, capitaine des gardes^ les aveux des ministres, même de M. de Polignac, parurent à la fin l'ébranler. M. de SémonviUe avait réussi à l'émouvoir parle tableau des périls qu'il faisait courir à sa famiUe. Madame la Dauphine était à Vichy; dans le long trajet qu'eUe aurait à faire pour rejoindre la famille royale, que ne pouvait-on pas craindre si elle venait à traverser des populations insurgées? Le Roi se décida donc à convoquer son conseil, mais la délibération fut retardée parce qu'on ne pouvait changer l'heure habituelle de la messe et du déjeuner. Cela permit à M. de VitroUes d'arriver avant que la délibération fût commencée. Il était fort au courant des derniers incidents, fort arrêté dans son opinion et dans les conseils qu'il devait donner. Les relations qu'il entretenait avec le général Gérard lui permettaient d'informer le Roi de ce qu'on pouvait encore espérer des députés de l'opposition, dans le cas où il se résoudrait promptement aux concessions nécessaires. Il connaissait dans toute leur étendue les conséquences des combats de la veille. Il ne devait pas laisser ignorer à Charles X le dédain avec lequel M. de Polignac avait accueilli la démarche des commissaires députés au