CONVERSATION AVEC M. DE TALLEYRAND. S
du duc d'Orléans. « On va, me dil-il, se servir de lui, on va « le mettre en avant; il peut en effet jouer un grand et beau « rôle, mais comprendra-t-il sa situation? Saura-t-il qu'il « faut avant tout négocier? que ce n*est que de cette manière « qu'on peut sortir heureusement do la terrible crise où « nous voilà jetés? Je meurs de peur qu'il ne se laisse « entraîner à quelque parti qui rendrait ensuite tout rappro- « chement impossible. Avez-vous entendu dire qu'on vou- « lait le nommer lieutenant général? A mon sens, c'est « aller beaucoup trop vite. Je voudrais qu'il n'acceptât que « le titre de commandant de Paris. Avec ce titre, il peut se a mettre à la tête de tout et ne sera gôné pour rien. » Comme j'abondais dans son sens, il finit par me montrer une lettre qu'il venait d'écrire à Mademoiselle d'Orléans et me consulta sur l'opportunité de cet envoi. Je l'approuvai; il appela un secrétaire de confiance qu'il fit partir aussitôt pour Neuilly. La marche des événements n'a pas tardé à m' apprendre le peu de résultat qu'avait obtenu le message. M. de Sémonville, s'altendant à de grandes complications dans le cours de la journée, avait pris le parti d'envoyer à tous les pairs une convocation pour la matinée au Luxembourg. M. de Mortemart arriva des premiers. L'avis m'en étant parvenu trop tard, je n'assistai pas à cette réunion, qui fut peu nombreuse. On était plus occupé à chercher et à apprendre des nouvelles qu'à délibérer sur un parti à prendre. M. de Chateaubriand y parut et était dans l'enivrement d'une espèce d'ovation dont venaient de l'honorer une quinzaine de jeunes gens qui l'avaient aidé à passer une barricade au bas de la rue de Tournon. Dans son enthousiasme, il lui échappa de répondre à quelques personnes, inquiètes du sort de la légitimité dans une crise si violente : « Soyez tranquilles. Qu'on conserve la liberté de « la presse, qu'on me laisse ma plume, de l'encre et du « papier; si la légitimité est abattue, je l'aurai relevée au (( bout de trois mois. »
L'impression qui resta dans Tesprit de tous ceux qui avaient assisté à cette courte séance fut un sentiment de profonde estime pour la loyauté et l'admirable dévouement du duc de Mortemart. M. Mole, qui y assistait, vint chez moi en en sortant et m'en parla avec enthousiasme. Il s'était chargé de me prévenir que la réunion devait se reformer à huit heures du soir. Il me dit aussi que quatre députés, MM. Delessert, Sébastiani, Augustin Perier et Guizot, étaient venus au Luxembourg pour conférer avec le duc de Mortemart, pour juger des actes dont il était porteur, s'informer des résolutions qu'il comptait prendre et lui annoncer en même temps l'offre qui allait être faite au duc d'Orléans, par la réunion des députés, de la lieutenance générale du royaume.
A la réunion du soir, il n'y avait au Luxembourg que trente pairs environ. M. de Chateaubriand n'y était pas. Il a prétendu, depuis, qu'on ne l'avait pas averti, et en a même témoigné un violent dépit. A l'entendre, il nous aurait inspiré, s'il eût été présent, les plus belles et les plus utiles résolutions. M. de Mortemart, qui était harassé de fatigue, n'y parut pas non plus. Il s'était mis au lit; une fièvre ardente le dévorait.
On savait déjà le parti qui avait été pris par les députés, et cinq ou six des pairs présents auraient voulu que nous fissions quelque chose de semblable ; mais la grande majorité n'était pas de cet avis et eût repoussé [très nettement la proposition, si elle avait été formellement faite. Je proposai de ne rien faire avant d'avoir conféré avec M. de Mortemart et, puisqu'il ne pouvait descendre, de monter chez lui avec quelques collègues, dont était le duc do Broglie. Nous revenions bientôt, autorisés à dire qu'il ne faisait aucune objection contre la lieutenance générale; qu'il lui semblait, toutefois, que les pairs présents étaient trop peu nombreux pour qu'il leur fût possible de donner à quelque acte que ce fût poids et valeur ;''qu'il ne fallait