‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 145 sur 241 · LA LIEUTENANCE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

LA LIEUTENANCE GÉNÉRALE

elle lui était offerte. Le duc de Mortemart se retira, emportant ta lettre roulée dans sa cravate. « Qu'elle arrive « surtout, cette lettre, lui dit le prince au dernier moment, « et qu'une fois au moins ma famille rende justice à des « sentiments toujours méconnus, sans que jamais cette « injustice ait rien changé à l'idée que je conserve de mes « devoirs. »

M. de Mortemart fut remis aux mains de M. deRumigny, qui le confia bientôt à un officier de la garde nationale, avec lequel il traversa (non sans quelque péril, car il fut reconnu une ou deux fois) la foule qui environnait le palais. Il regagna le Luxembourg, tout occupé des moyens de faire parvenir promptement et sûrement, s'il ne le portait pas lui-même, le précieux dépôt qui venait de lui être confié. Il s'était décidé à se servir de M. de La Bourdonnaye, auquel il n'avait pas voulu confier la pièce. (Il y aurait eu trop de danger à la risquer sur la route de Saint- Cloud.) Il s'était borné à lui en raconter le contenu, mais bientôt il avait été dispensé de tout souci. La lettre lui avait été redemandée au bout de très peu d'heures. Il ne se crut pas permis de la garder. Malgré cette issue si différente du commencement, M. de Mortemart n'a jamais douté de la sincérité du prince pendant son entretien avec lui; mais ce qu'il avait prévu était arrivé : des volontés plus fortes que la sienne en avaient triomphé. Lorsque M. de La Bourdonnaye arriva le samedi matin à Saint- Cloud, Charles X était déjà parti, et il n'eut aucun moyen de le suivre sur la route de Rambouillet. Sa mission n'a donc jamais été remplie.

Le duc d'Orléans reçut le samedi, à neuf heures du matin, la députation de la réunion des députés, car il est impossible de donner à ce groupe de cinquante ou soixante membres le titre de Chambre. Deux heures après, les murs de Paris étaient couverts d'une proclamation dans laquelle il déclarait sa résolution d'accepter la lieutenance géné-

raie. Il disait qu'il était entré dans Paris portant les glorieuses couleurs nationales que la capitale avait reprises, que lui-même avait longtemps portées. Il annonçait la convocation immédiate ^u Parlement. A la fin de la proclamation, on lisait la phrase si souvent invoquée depuis : La Charte sera désormais une vérité. Je crois qu'elle avait été fournie par M. Guizot, qu'il avait fait appeler de grand matin auprès de lui avec MM. Laffitte, Casimir Perier, Mole, Sébastiani, le duc de Broglie, Dupont de l'Eure. M. Mole vint me réveiller vers six heures pour m'informer de cette convocation matinale et me demander si j'avais reçu une invitation semblable. Je lui répondis que mes relations avec le Palais-Royal n'étaient point telles qu'on pût s'y croire le droit de disposer ainsi de moi. Il peut être bon de noter que MM. Guizot et Dupont de l'Eure n'avaient point été appelés des premiers. Ils le furent, M. Dupont sur la demande de M. Laffitte, M. Guizot sur celle du duc de Broglie et de M. Casimir Perier.

A une heure, nouvelle réunion sous la présidence de M. Laffitte; la séance fut secrète, comme la veille. Les chefs du mouvement ne voulurent pas, apparemment, qu'on pût remarquer le petit nombre de ceux qui s'arrogeaient de si grands pouvoirs; celui des députés présents fut cependant plus considérable qu'il ne l'avait été la veille. On savait déjà que Charles X avait été obligé de quitter Saint-Cloud dans la nuit, et cela fit cesser quelques hésitations. Le général Sébastiani raconta ce qui s'était passé au Palais-Royal. Il annonça l'acceptation du prince et même la proclamation qu'il venait de faire. Le président exposa alors qu'il serait fort utile que la réunion publiât aussi une déclaration dans laquelle elle ferait connaître sa conduite et les motifs qui l'avaient dictée. Cette proposition ayant été acceptée, la rédaction fut confiée à MM. Guizot, Villemain, Bérard et Benjamin Constant. Pendant qu'ils étaient livrés à cet important travail, des

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