M. PASQUIER ET MADAME ADÉLAÏDE
Quelle conduite allait-on adopter vis-à-vis de Charles X et des membres de la famille qui étaient à ses côtés? Malgré les entraînements auxquels avait cédé le duc d'Orléans, il est bien probable que, dans le conseil de famille, la question d'une régence a été agitée. Les chances du présent, celles de l'avenir ont dû être pesées. La ville de Paris seule s'était prononcée; qu'allait faire la province? Fallait-il renoncer à l'autorité que donnent les principes, le droit séculaire, la tradition nationale? Fallait-il s'exposer aux revendications qui pouvaient se produire dans un avenir plus ou moins éloigné? Je n'ai personnellement d'autre renseignement sur ce qui a pu être dit, sur ce qui a pu influer sur les décisions prises, que ceux que j'ai pu recueillir dans une entrevue que le hasard m'a procurée. M'étant trouvé, le dimanche matin, dans la maison où la princesse Adélaïde d'Orléans avait donné, en grand secret, un rendez-vous à l'ambassadeur de Russie, on me proposa de la voir. Il me fut facile, dans le court entretien que j'eus l'honneur d'avoir avec elle, de m'assurer que son avis était de ne rien abandonner, de ne rien partager, qu'elle croyait que le meilleur et le plus sûr était de tout accepter, sans faire aucune concession. Son esprit me parut confiant jusqu'à la témérité. Je ne mets donc pas en doute qu'elle n'ait beaucoup influé sur les déterminations de son frère.
Pendant que les choses prenaient à Paris une marche si rapide, Charles X était arrivé à Trianon; il avait sans doute l'intention de s'y établir pour quelque temps, le Dauphin lui ayant donné l'espérance qu'il pourrait, avec les troupes qu'il commandait, défendre la position de Sèvres et de Saint-CIoud. Malgré la promesse faite au duc de Mortemart d'éloigner ses anciens ministres, il tint conseil avec eux; on s'occupa d'abord de la question d'argent; M. de Montbel, en sa qualité de ministre des finances, se chargea d'écrire dans les départements les plus
rapprochés pour faire arriver des fonds au quartier général. Il en convient dans le mémoire qu'il a publié k Vienne. On délibéra ensuite sur ce qu'il y avait de mieux à faire, sur la confiance que devaient inspirer la Bretagne et la Vendée. Tout cela est raconté dans le mémoire de M. de Gucrnon : « Arrivé à Trianon, je pressai mes collègues de se « réunir pour délibérer sur les conseils qu'il était dé notre « devoir d'offrir au Roi. Les projets d'ordonnances, pro- « clamations et circulaires furent dressés, et tous les trace vaux nécessaires à une exécution immédiate allaient « être terminés. S'ils étaient sanctionnés par Sa Majesté, « le gouvernement allait enfin faire acte de vitalité. Tout « à coup, l'alarme se répand dans le château, des coups de (( fusil retentissent dans le lointain; une prompte retraite « peut seule, dit-on, assurer le salut de la famille royale, a L'ordre du départ est donné à l'instant. Désespéré de ce « nouveau contretemps et n'attendant plus rien du faible « entourage du Roi, j'anéantis les écritures préparées et (f j'allais sortir, comme tout le monde, lorsque M. de Poli- « gnac passa près de moi et me dit en courant : Je viens « de voir votre mémoire dans les mains du Roi^ nous allons à « Tours, Ce peu de mots me rend quelque courage, et je me « hâte de suivre la marche du cortège fugitif. J'étais sorti <c du château avec M. de Chantelauze, et depuis quelques « minutes nous avions trouvé place dans une des voitures « de la coQr, lorsque M. Capelle nous rejoignit. Je quitte « le Roi, nous dit-il. Sa Majesté n'a pas encore perdu toute « espérance de traiter avec Paris; mais il importe au « succès de la négociation qu'on ne puisse reprocher au « Roi de garder près de sa personne et peut-être dans ses « conseils intimes aucun des signataires des ordonnances. « En conséquence, Sa Majesté désire que nous nous éloi- « gnions, en prenant toutes les mesures nécessaires pour « nous mettre à l'abri de la population égarée. » Ce récit donne la preuve irrécusable de la place que
VOYAGE DE LA DAETPHINE. âll
tenaient toujours auprès de Charles X les ministres signataires des ordonnances. MM. de Guernon et de Chantelauze ne proCtèrent point de Tavertissement que venaient de leur donner M. Capelle ainsi que M. de Montbel; ils suivirent le Roi jusqu'à Rambouillet, puis se dirigèrent sur Tours, où ils furent, comme on le sait, l'un et l'autre arrêtés. Quant à M. de Polignac, il prît le parti, en paraissant s'éloigner, de se tenir à portée du Roi. Il était en Normandie, conduit par M. de Semallé, toujours bercé de l'espérance que quelque grand événement allait éclater en faveur de la bonne cause.
Quand M. le Dauphin eut été obligé d'abandonner Sèvres et Saint-Cloud, on prit la résolution de quitter Trianon et de gagner Rambouillet, en évitant de passer par Versailles, en tournant le parc et allant gagner la grande route auprès de Saint-Cyr. Là le Roi vit encore en bataille les élèves de l'École militaire, revenus de Saint-Cloud. Ils saluèrent le Roi par do vives acclamations. Le Dauphin arriva à Rambouillet le lendemain, dimanche 1" août. La Dauphine l'y avait précédé; elle était à Dijon le 28, revenant de Vichy; lorsque la nouvelle des ordonnances y parvint, elle fut saluée au spectacle par des cris de : Vive la Charte! Cette violence indiquait assez le soulèvement de l'opinion. Partie le lendemain, la Dauphine s'arrêta au château de M. de Louvois, qui l'accompagna. Elle lui avait fait prendre place dans sa voiture, lui laissa voir sa douleur : « Les malheureux I s'écria-t-elle en fondant en « larmes, ils ont tout perdu ! je l'avais bien prévu ! » Je tiens ce détail de M. de Louvois lui-même. Arrivée à Fontainebleau, elle s'était, sur les bruits do ce qui se passait à Paris, séparée de sa suite et s'était jetée avec une seule personne dans une voiture légère qui la conduisit jusqu'au point où se rencontre la route de Choisy à Versailles ; elle la suivit avec l'intention de gagner Saint-Cloud. Mais à la Croix de Berny, elle fut informée que le château était
évacué et se dirigea sur Versailles. Près dé cette ville, elle apprit que le Roi était parti pour Rambouillet; le dévouement d'un postillon lui évita le relais de Versailles, qui eût pu être dangereux, et sans s'arrêter elle gagna Rambouillet. Je tiens de Tun des assistants que le Roi, apprenant son arrivée, courut au-devant d'elle et la reçut dans ses bras en lui disant : « Pourrez-votis jamais me par^ « donner? — Laissons le passé », répondit-elle.