‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 181 sur 241 · FERMENTATION POPULAIRE · texte numérisé non relu

FERMENTATION POPULAIRE

(le Juillet, lorsque les tombes des victimes étaient à peine fermées, lorsque les hôpitaux étaient remplis de blessés, comment le peuple aurait-il renoncé à une vengeance qui, disait-on, lui était due? Si le tribunal chargé de Tassurer s'y refusait, il devait exécuter lui-même Tarrét de mort que des juges iniques n'auraient pas voulu rendre. Ceci se disait tout haut, puis tout bas on ajoutait qu'on aurait à voir s'il ne convenait pas de punir les juges eux-mêmes. De telles excitations étaient redoutables, parce qu'on ne fait jamais en vain appel aux sentiments haineux de la classe populaire d'une grande ville. Ce qui était plus grave encore, c'était que la garde nationale ne s'y montrait pas complètement insensible; non sans doute qu'elle n'eût horreur de prêter assistance à un acte de violence, mais elle était animée d'une profonde indignation contre les ministres accuses, contre M. de Polignac surtout. Pour le plus grand nombre, la condamnation de ce grand coupable à la peine capitale ne devait être qu'un acte de justice rigoureusement nécessaire. Pouvait-on espérer qu'elle employât la force des armes pour dissiper les attroupements, réprimer des émeutes, verser le sang de ses concitoyens pour défendre la vie de ceux qui n'avaient pas craint de déchaîner la guerre civile, d'ensanglanter les rues de Paris?

Les discussions de la Chambre des députés, là manière dont l'acte d'accusation avait été rédigé, surtout le soin apporté dans cet acte à fixer l'attention publique et celle des juges sur les scènes sanglantes des trois journées de Juillet, n'étaient pas de nature à calmer les passions. Il faut dire que, dans les classes élevées, parmi les hommes politiques éclairés, les sentiments étaient d'une tout autre nature. La révolution de Juillet était jusqu'alors restée pure de tout sang versé hors de la chaleur du combat; fallait-il lui laisser perdre le caractère de générosité qui la recommandait aux yeux même de ses ennemis et lui avait

peut-être concilié les suffrages de l'étranger? Il ne s'agissait, il est vrai, que de condamnations judiciaires requises au moyen des lois; mais était-il permis d'ignorer que ces condamnations amènent d'implacables ressentiments? On ne pouvait oublier la pente sur laquelle avait glissé la Révolution française. A quoi avaient servi ces exécutions faites au nom du salut public ? Les vengeances auxquelles s'étaient laissés aller les gouvernements depuis quarante ans avaient-elles augmenté leur force et leur prestige ? Ces crimes si rigoureusement punis qui excitent, au moment où ils sont commis, une si vive indignation, de quel œil différent ne sont-ils pas jugés, quelques années et souvent quelques mois plus tard ! Cette sorte de justice alternativement invoquée et pratiquée par tous les partis, combien n'en avait-on pas reproché l'usage au gouvernement de la Restauration ? Fallait-il que celui qui le remplaçait s'engageât dans les mêmes voies ? La légalité de la vengeance était-elle si incontestable? En supposant que les objections ne fussent pas capables d'empêcher un jugement, elles devaient au moins commander une grande réserve dans l'application des peines.

Sous l'influence de ces considérations se forma un parti d'hommes modérés, bien décidés à réagir contre l'entraînement des passions populaires et à profiter de toutes les circonstances qui pourraient favoriser leur généreux dessein. C'est pour cette raison que la proposition de M. de Tracy, sur l'abolition de la peine de mort, eut l'air de rencontrer beaucoup plus de partisans qu'elle n'en avait réellement. Comment, en effet, supposer que l'application de cette peine pût avoir lieu pour des crimes politiques, lorsqu'on la repoussait pour des assassins, pour les êtres dont la société tout entière a horreur? On attendit avec impatience le rapport de la commission nommée pour examiner cette proposition. Il avait été confié à M. Bérenger, ancien magistrat, auteur d'un ouvrage estimé sur les lois crimi-

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