LA PEINE DE MORT EN MATIÈRE POLITIQUE
pendant les guerres de Vendée, au moment où son père était fusillé par les bleus, les chouans enlevaient son grand-père pour lui faire subir un sort pareil; il concluait que les vengeances pour faits politiques entraînent toujours de terribles représailles, et que la peine de mort no doit pas être appliquée aux crimes qui ont ce caractère.
L'adresse fut votée par 225 boules blanches contre 21 noires; le lendemain 9 octobre, le Roi répondit à la députation qui la lui présentait : « Le vœu que vous m'expri- « mez est depuis longtemps dans mon cœur. Témoin dans « mes jeunes années de l'épouvantable abus qui a été fait « de la peine de mort en matière politique, j'en ai con- « stamment et bien vivement désiré l'abolition. Le souvenir « de ce temps de désastres et les sentiments douloureux a qui m'oppressent quand j'y reporte ma pensée vous sont « un sûr garant de l'empressement que je vais mettre à « vous faire présenter un projet de loi conforme à votre « vœu. Quant au mien, il ne sera rempli que quand nous « aurons entièrement effacé de notre législation toutes les « peines et toutes les rigueurs que réprouvent l'humanité a et l'état actuel de la société. »
Après une aussi éclatante manifestation de la Chambre des députés et l'accueil fait par le Roi à l'adresse qu'on lui présentait, qui désormais pouvait penser que la Chambre des pairs userait du pouvoir discrétionnaire qui lui appartenait, pour donner en France le dernier exemple des condamnations capitales en matière de crimes politiques? Le parti avancé, les hommes qui cherchaient à perpétuer l'agitation, sentirent qu'ils allaient perdre une précieuse occasion, si on parvenait à calmer les haines qui poursuivaient les ministres de Charles X. Ils résolurent d'abord d'essayer leurs forces ; s'ils n'obtenaient pas tout ce qu'ils voulaient, ils étaient bien certains d'arracher au pouvoir quelques concessions; ils répandirent le bruit qu'on trahissait le peuple, que, peu soucieux de tirer une juste ven-
geance du sang des citoyens répandu dans les trois journées de Juillet, on avait résolu dans les Chambres et au Palais-Royal de soustraire à la sévérité des lois les coupables, auteurs des massacres qui avaient désolé la ville de Paris. On affirmait qu'une pétition des blessés, qui avait produit un si bon effet à la Chambre, n'était qu'une misérable intrigue. On avait abusé de la faiblesse de quelques âmes sensibles, surpris de rares signatures qui ne pouvaient l'emporter sur des milliers de blessés qui réclamaient justice. Peut-être, en effet, comme il arrive souvent en pareilles circonstances, la pétition avait-elle été préparée avec peu de prudence; toujours est-il que certains journaux publièrent de nombreux démentis, et il fut bientôt établi dans le peuple et dans la garde nationale qu'il ne fallait voir dans cet acte de générosité si vanté qu'une comédie sentimentale sans valeur. En peu de jours, l'agitation devint extrême. Le 17 octobre, les groupes qui se réunissaient sur différents points de la capitale, notamment aux environs du Palais-Royal, jusque dans les cours et le jardin, commençaient à faire entendre le cri de : Mort aux ministres ! Mort à Polignac !
Les patrouilles de la garde nationale dispersaient, non sans peine, les rassemblements, mais l'obstination des manifestants était extrême; repoussés d'un côté, ils reparaissaient presque aussitôt de l'autre. Le lendemain, une bande revint encore, portant un drapeau tricolore sur lequel était écrit : Mort aux ministres! Le porte-drapeau et une partie de ceux qui l'entouraient furent arrêtés et conduits au poste le plus voisin. Des placards étaient affichés dans les rues les plus fréquentées; on réclamait la mort des ministres et on proférait contre les juges les menaces les plus révoltantes. Un homme qui avait arraché un de ces placards dans le jardin du Luxembourg fut poursuivi par une troupe de furieux et n'eut que le temps de se jeter dans une maison. Il s'y trouva bloqué par le flot populaire
L'ÉMEUTE A VINGENNES. 387
et n'en put sortir que lorsque la garde nationale fut arrivée assez en force pour le délivrer.
On apprit, vers huit heures du soir, qu'un rassemblement considérable se formait dans le haut de la rue Saint- Honoré, toujours aux cris de : Mort aux ministres! Des gens arrivant des faubourgs s'y joignirent, et bientôt il remplit la rue Saint-Honoré dans toute sa longueur et se porta sur le Palais-Royal. Les troupes qui étaient réunies étaient évidemment insuffisantes pour résister à un tel orage; un appel fut adressé aux légions de la garde nationale les plus rapprochées, mais il était à craindre qu'elles n'arrivassent trop tard pour préserver la demeure royale de l'invasion dont elle était menacée. Fort heureusement, un ou deux bataillons arrivèrent et barrèrent la rue entre la barrière des Sergents et la place du Palais-Royal; ils purent contenir la foule et donner le temps aux renforts d'arriver et de la disperser.
L'entreprise manquée de ce côté, les chefs formèrent plus loin une colonne de sept ou huit cents hommes qui se porta sur Vincennes, où elle arriva vers onze heures du soir. Les émeutiers avaient commis beaucoup de désordres sur leur route; ils avaient désarmé des postes isolés, forcé l'entrée de l'établissement des pompes funèbres, et avaient pris toutes les torches pour éclairer leur marche. A la porte du château, ils voulurent d'abord escalader une première barrière qui en défendait les approches, et comme le général Daumesnil, commandant la place, venait pour parlementer avec eux, ils lui dirent : Nous voulons les ministres, ou leur mort. Le général n'était pas homme à se laisser intimider. Il répondit qu'il ne pouvait remettre les prisonniers que sur les ordres des autorités qui les avaient confiés à sa garde. Sur leur insistance, il ajouta qu'ils devaient savoir qu'il n'était pas d'humeur à se laisser forcer la main ; que s'ils parvenaient à pénétrer dans la place, il la ferait sauter, ainsi que le donjon et la moitié du faubourg
Saint-Antoine. L'effet de cette attitude si ferme ne se fit pas attendre; tous les braves, si détermines une minute auparavant, se mirent à crier : Vive Daumesnii! Vive la jambe de bois! Puis ils prièrent le général de leur accorder un tambour et deux gardes nationaux pour les reconduire jusqu'au Château d'Eau, sur le boulevard Saint-Martin. Il y consentit et s'en débarrassa ainsi.
Rentrés dans Paris, ils retournèrent au Palais-Royal; pendant le trajet, la troupe s'était augmentée. Us étaient peut-être mille et avaient à leur tète un homme à cheval. Cette fois, ils ne demandèrent plus seulement la mort des ministres détenus à Vincennes, mais la liberté de ceux de leurs camarades arrêtés le matin.
La garde nationale était restée en force autour du palais ; elle était sur ses gardes, ses positions étaient bien choisies. Les séditieux furent refoulés; leur chef apparent, leur drapeau, leur tambour et deux cents des plus acharnés tombèrent au pouvoir de la garde nationale. Tous ces prisonniers, joints à ceux qu'on avait faits le matin et dans la journée, finirent par encombrer les postes de police. Il fallait les mener à la préfecture; on craignait qu'ils no fussent enlevés en route. Une escorte de trois cents hommes de la garde nationale les y conduisit.
Vers sept heures du matin, l'ordre était tout à fait rétabli. Le Roi descendit dans la cour du palais à l'heure du défilé des gardes montantes et descendantes. Il était accompagné de son fils, le duc d'Orléans, du général La Fayette, et du maréchal Gérard, ministre de la guerre. Il adressa à la garde nationale à pied et à cheval des remerciements et des éloges mérités par les services que ces différents corps avaient rendus à l'ordre public dans le cours de la nuit.
Le péril avait été écarté, mais de pareils troubles n'étaient-ils pas graves pour un gouvernement encore mal affermi? Il fallait rassurer le commerce de Paris, auquel ces émeutes portaient un gros préjudice. L'occasion était