CONSEIL CHEZ M. DE LA FAYETTE
le général Sébastiani, M. Odilon Barrot et le fils de M. de La Fayette faisant fonction d'aide de camp. Les deux ministres avaient déjà expliqué au général le plan arrêté dans le conseil et s'étaient efforcés de lui en faire sentir les avantages ; mais il y entrevoyait beaucoup de difficultés et même de périls. « Au grand jour! » disait-il toujours; « qu'arrivera-t-il si Téveil est donné, si le peuple, si la « garde nationale, ce qui n'est pas impossible, se jettent « sur le passage de la voiture, l'arrêtent sur la route? Les « malheureux seront massacrés, et quelle honte pour nous « tous, surtout pour moi! Et puis ce parti est-il régulier, « le jugement n'étant pas rendu? » Nous passâmes une grande demi-heure à lui démontrer que tout autre procédé entraînait des dangers encore bien plus grands; nous lui expliquâmes que, du moment où il n'était pas d'usage que la cour fit lire en séance la sentence aux accusés, leur présence après la clôture des débats devenait entièrement inutile. Convaincu sur ces deux points, il fallut convenir des moyens d'exécution. Pour ce qui concernait les soins matériels, M. de Montalivet se chargea de tout : de fournir une voiture, de la tenir prête, de la faire amener au moment où elle serait nécessaire. Restait l'escorte et surtout le commandement de cette escorte. On proposa de le confier au général Carbonel, chef d'état-major de la garde nationale. Il avait toute la confiance du commandant général; mais M. de La Fayette déclara qu'il lui était impossible de se passer de M. Carbonel; l'escorte serait faite par un régiment de cavalerie de la ligne; il était, selon lui, beaucoup plus convenable qu'elle eût à sa tête le général Fabvier, commandant de la place. Il se chargerait de le faire avertir, de donner tous les ordres nécessaires, et répondait de sa fermeté.
On ne pouvait faire d'objections sur ce choix ; je pensais aussi que M. Fabvier, chargé de la mission, l'exécuterait fidèlement, bien qu'il fût de ceux qui ne concevaient pas
qu'on hésitât à sacrifier M. de Polignac. M. de Montalivet annonça son intention de se joindre à Tescorte, ainsi qu'il l'avait déjà fait lorsque les prisonniers avaient été amenés de Vincennes. Cette fois encore, il serait à cheval, en tête de leur voiture, et ne les quitterait que lorsqu'il les aurait vus rentrer dans le donjon. Nous allions nous retirer, lorsque M. Georges de La Fayette pria son père de remarquer qu'il engageait beaucoup sa responsabilité en prenant sur lui de transférer, avant que le jugement fût rendu, des prisonniers qui étaient sous sa garde spéciale, qu'il devait se tenir jusqu'au dernier moment en état de représenter. Ne devait-il pas aussi penser à l'irritation populaire qui éclaterait probablement lorsque ce transfèrement serait connu? Les conséquences pourraient alors entraîner les plus grands malheurs. 'Je répondis que les prisonniers étaient à ma disposition, comme président de la cour, et que je remettrais le lendemain entre les mains de M. de La Fayette, ou de qui il jugerait à propos, l'ordre signé de moi de les reconduire à Vincennes. Il n'y eut plus alors d'objection possible.
M. Odilon Barrot, pendant cette conférence, parla peu et parut approuver le plan proposé; il offrit même d'y concourir et dit qu'il se trouverait le lendemain matin à Theure indiquée (c'était entre onze heures et midi) au Luxembourg, qu'il y viendrait dans son uniforme de préfet, et si cela était jugé nécessaire accompagnerait les prisonniers. Il lui échappa de dire, lorsqu'on l'interrogea sur les dispositions prises pour le lendemain et sur les renseignements qu'il pouvait avoir relativement à la situation des esprits dans les faubourgs : « Que voulez-vous qu'on fasse et « qu'on sache avec un préfet de police comme M. Treila hard? » Il était onze heures et demie environ lorsque nous nous séparâmes, convaincus que M. de La Fayette allait envoyer chercher le général Fabvier, ou au moins lui faire savoir qu'il devrait se trouver au Luxembourg le