CHAPITRE IV
Nouveaa projet de loi sur la presse ; intervention de rAcadémie française; réponse du Roi; discussion à la Chambre des députés; la Chambre des pairs prend parti contre le ministère. — Funérailles du duc de La Rochefoucauld-Liancourt. — Le cabinet retire son projet de loi sur la presse. — Manifestation de la garde nationale ; elle est licenciée. — Retraite de M. de Doudeauville. — Discussion du budget ; clôture de la session (22 juin i 827). — Une ordonnance rétablit temporairement la censure. — Traité de Londres (6 juillet i827). — Mort de Canning. — Bataille de Navarin. — Vojage du Roi au camp de Saint-Omer et dans le nord de la France; il en revient enthousiasmé. — Situation périlleuse de M. de Villéle en présence d'une opposition sans cesse grandissante. Il se décide à dissoudre la Chambre. — Ardeur apportée à la lutte électorale. — Nomination de soixante-seize pairs. — Défaite complète du ministère dans les collèges d'arrondissement. — Troubles à Paris. — Résultat général des élections. — Illusion de M. de Villéle; il songe à modifier la composition du cabinet; M. de M artignac lui refuse sa collaboration. — Le Roi se résigne à se séparer de son ministre. — Constitution du cabinet Martignac (5 janvier i828).
Le projet de loi apporté par le ministère avait pour but d'enchaîner la presse, de la bâillonner à ce point que le gouvernement n'eût plus rien à redouter d'elle. Le garde des sceaux prétendait se mettre à couvert contre la mauvaise volonté de la magistrature, en rendant impossible à l'avenir l'incommode protection que les journaux avaient trouvée près d'elle; l'exposé des motifs qu'il avait rédigé lui-môme ne dissimulait ni ses sentiments, ni ses intentions. Dès qu'il fut connu, le déchaînement fut universel; les journalistes, quelles que fussent leurs couleurs politiques, le combattirent avec la dernière énergie. Leur colère, leur indignation furent partagées par tous ceux qui tenaient une plume et prétendaient s'en servir pour défendre leurs
opinions : parles savants, par les homnnes de loi, par les magistrats enfin, qui avaient été plus particulièrement visés et froissés.
L'Académie française, sur la proposition de l'un de ses membres (c'était un des plus connus par ses sentiments royalistes), décida qu'une humble supplique serait rédigée pour demander au Roi la permission de lui faire connaître les vœux et les craintes de l'Académie. M. de Chateaubriand, M. Villemain et M. de Lacretelle, auteur de la proposition, furent désignés pour rédiger la supplique. La réponse ne se fit pas attendre; dès le lendemain, le Moniteur annonça que M. Villemain, maître des requêtes au Conseil d'État, était révoqué, que M.Michaud (il avait pris, dans le sein de l'Académie, beaucoup de part au débat) ne faisait plus partie des lecteurs de Sa Majesté, et que M. de Lacretelle était révoqué des fonctions de censeur dramatique. Jamais vengeance ne fut plus malhabile et ne produisit un effet plus opposé à celui que se proposaient ses auteurs. Elle frappait trois hommes estimés, considérés du public, ayant une grande influence sur l'opinion. En atteignant M. Michaud, elle blessait au cœur un grand nombre de royalistes qui ne pouvaient oublier qu'il avait été, durant les mauvais jours de la Révolution, un des partisans dévoués de la légitimité, que pour elle il avait affronté les plus grands dangers, subi plusieurs condamnations, que c'était lui qui le premier à Hartwell avait porté la nouvelle de la révolution qui éclata à Paris, à la suite de l'entrée des alliés. A l'odieux vint se joindre le ridicule; le Moniteur publia un article dans lequel, faisant l'apologie de la loi, il imagina de la qualifier de loi d'amour pour la presse. Ce fut une explosion de rires et de sarcasmes.
La discussion dura vingt-neuf jours à la Chambre; le ministère resta isolé; aucun orateur de quelque valeur ne vint à son aide. Tous les gens de talent lui donnèrent l'assaut : MM. de La Bourdonnaye, Benjamin Constant,