‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 4 sur 241 · PRÉLUDES DU NOUVEAU RÈGNE · texte numérisé non relu

PRÉLUDES DU NOUVEAU RÈGNE

Ce fut pour plaire à son entourage que M. de Peyronnet, sous prétexte de réorganisation, fit dans le Conseil d'État les éliminations depuis longtemps désirées et devant permettre de satisfaire d'impatientes ambitions. En tète de la liste des exclus figuraient M. Bertin de Vaux, auquel on ne pouvait pardonner son attachement à M. de Chateaubriand, et M. de Bertier, qui dans la Chambre des députés marchait avec M. de La Bourdonnaye. Leur attitude hostile pouvait expliquer la décision. Mais ensuite venaient MM. Maine de Biran, d'Augier, de Mézy et Zangiacomi. Leur expulsion ne pouvait avoir d'autre motif que le besoin de faire place à des amis. Us étaient tous les quatre gens de mérite. M. Zangiacomi était une des lumières de la Cour de cassation et du conseil; M. de Mézy avait tous les titres que donnent les services rendus dans la plus haute administration, dans deux grandes préfectures et dans la direction générale des postes, exercée pendant six ans avec distinction. On lui devait les plus heureuses améliorations dans cette importante partie du service public; de plus on le savait agréable au Roi ; mais Taffaiblissement moral et physique de Louis XYIII ôtait à sa signature toute autorité. On ne craignait pas d'en abuser.

On était bien décidé à faire dans l'armée les mêmes épurations ; on avait repris le projet qu'on n'avait pu faire accepter au ministère Richelieu. Il ne s'agissait de rien moins que de mettre brusquement à la réforme soixante lieutenants généraux et cent vingt maréchaux de camp. Aucune mesure n'était plus désirée par les royalistes et par Monsieur. Cette fois, tout était préparé pour son exécution, les listes dressées, l'ordonnance rédigée, il n'y manquait plus que la signature du Roi, qui n'a pu y être apposée. Il y a peu de contretemps qui aient causé au futur Roi et aux hommes qui l'entouraient une plus vive contrariété. M. de Damas était encore au ministère de la guerre quand l'ordonnance dut être soumise à Tapproba-

lion royale; il la porta en effet dans le cabinet de Sa Majesté, mais, soit répugnance à provoquer toutes les haines que devait inspirer une mesure aussi dure, soit scrupule de conscience (il en était fort capable), il trouva que le Roi n'était pas en état d'entendre la lecture de la liste des officiers réformés ; il ne put se décider à prendre une pareille responsabilité et remit le dossier dans son portefeuille. Ce scrupule ne pouvait manquer de causer un vif dépit à ses collègues. Je ne serais pas étonné que M. de Villèle, ne lui pardonnant pas son hésitation, fût plus décidé encore à lui retirer le ministère de la guerre. Lorsque M. de Clermont-Tonnerre lui succéda au bout de très peu de jours, il ne pouvait lui convenir de débuter par un acte aussi rigoureux contre des hommes sous les ordres desquels il avait servi longtemps.

La santé du Roi déclina do plus en plus, et sa mort arriva plus rapidement encore qu'on ne l'avait supposé. Les derniers jours de ce prince ont été tristes; les actes que ceux qui l'exploitaient ont obtenus de sa faiblesse les ont assombris. Il eût mieux valu pour lui qu'il mourût quelques mois plus tôt, au moment où, après l'expédition d'Espagne heureusement terminée, il venait de presser dans ses bras son neveu, dans tout l'éclat du succès ; c'était de tous les princes de sa maison celui pour lequel il avait le plus d'affection.

J'ai vu Louis XVIII pour la dernière fois le 5 ou le 6 août; j'allais partir pour l'Angleterre; c'était un dimanche, à Saint-Cloud; ce souvenir si triste est mêlé pour moi d'une amertume particulière. J'avais été trois fois son ministre ; toujours j'avais reçu de lui des marques de satisfaction, presque d'affection, qui m'avaient été précieuses. Après ma sortie du dernier ministère, bien que je fusse fort peu agréable à Monsieur et à M. de Villèle, toutes les fois que je m'étais présenté à son audience, il m'avait honoré d'un accueil aussi bienveillant. Cette fois,

M. DE POLIGNAC ANGLOPHILE. 7

le Roi affecta de ne pas me voir; il adressa la parole aux deux personnes qui se trouvaient à côté de moi. J'en fus affecté et quittai tristement ce Roi mourant, que j'avais toujours servi avec un dévouement sincère, mais que j'avais contristé par mes derniers actes d'opposition à des mesures que j'avais crues mauvaises pour lui comme pour le pays. J'ai toujours accusé M. de Villèle de l'avoir indisposé contre moi et lui en ai toujours gardé rancune.

Deux joiu's après, j'étais à Londres; j'eus alors des rapports avec M. de Polignac, qui y était ambassadeur. Il y aurait eu, dans ma position, de l'affectation à ne pas lui rendre visite. Nous avons eu ensemble d'assez longs entretiens; je l'observai avec soin, bien persuadé qu'il était impossible que le règne du prince qui allait monter sur le trône s'écoulât sans que nous le vissions à la tête du ministère des affaires étrangères. Il avait peu d'expérience des affaires, et avec cela son esprit était hanté par les projets les plus téméraires avec une conQance absolue dans le succès de tout ce qu'il entreprendrait. Rien pour lui n'était incertain ni difficile; il professait une grande admiration pour le gouvernement représentatif, qu'il voyait établi en Angleterre, mais sans en avoir bien pénétré le mécanisme; il croyait qu'un pays peut servir presque littéralement de modèle à un autre. L'Angleterre avait une puissante aristocratie; il lui en fallait une en France; rien ne lui semblait plus facile à reconstituer : il suffisait de quelques changements dans la loi qui règle les successions. Il détestait ce qu'on appelle la centralisation, parce qu'elle n'existe pas en Angleterre . Il fallait donc détruire la division du royaume par départements et rétablir les anciennes provinces. Il établissait entre ces provinces et les comtés d'Angleterre des comparaisons enfantines. Il voulait des barrières sur les routes, jugeant de ce qu'elles rendraient en France par ce qu'elles rendaient en Angleterre ; puis il voulait surtout que les ministres pussent, comme en Angle-

s MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.

terre, aller passer de temps en temps un mois à la campagne.

Dans toutes ses conversations, il était aisé de voir le dépit contenu qu'il nourrissait contre M. de Villèle. En somme, il était dans sa politique, comme dans ses goûts, tout Anglais. De graves questions s'agitaient à cette époque, entre autres la reconnaissance des gouvernements établis dans l'Amérique espagnole. Il était persuadé qu'elle n'aurait pas lieu de fort longtemps. Je pris la liberté de lui faire observer qu'en voyant la quantité de capitaux que la cité de Londres avait déjà engagés et engageait tous les jours dans les entreprises financières et industrielles de ce pays, notamment dans l'exploitation des mines, il me semblait difficile que le gouvernement anglais pût se refuser longtemps à donner aux capitaux la sécur rité qu'ils réclamaient. Il me répondit qu'il connaissait bien M. Canning et l'avait assez pénétré, dans ses dernières conversations avec lui sur ce sujet, pour être assuré que rien n'était plus loin de sa pensée. J'avais eu aussi l'occasion de causer avec M. Canning, et j'avais gardé de sa conversation une impression toute différente. Je ne fus donc pas surpris quand, après mon retour en France, M. Canning, contrairement aux assurances que M. de Polignac avait envoyées au ministère français, venait de prononcer la reconnaissance des gouvernements établis en Amérique. De tout cela il me resta dans l'esprit la conviction que, si M. de Polignac arrivait aux affaires, il pourrait, avec d'excellentes intentions, les mettre dans une confusion dont les plus habiles auraient peine à les tirer.

Les nouvelles que je reçus de la santé de Louis XVIII abrégèrent mon voyage dans l'intérieur de l'Angleterre. J'allais chaque jour dans la pièce qui précédait la chambre du Roi. Je voyais passer les princes et les princesses. Je remarquais surtout la préoccupation de la duchesse d'Angouléme, dont le visage défait et les yeux rouges attestaient sa douleur. Louis XYIII n'était pas dévot; dans sa

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