‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 6 sur 241 · CARACTÈRE DE LOUIS XVIII · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE LOUIS XVIII

de guerre, au début , furent peut-être ceux qui Tacceptèrent le plus franchement. C'est que la prodigieuse mémoire du Roi le servait admirablement pour parler à chacun d'eux de leurs services, de leurs exploits glorieux. Etait-il toujours sincère dans ces appréciations bienveillantes? Peu importe; il était habile. Un roi n'est-il pas obligé d'être souvent dissimulé? Henri IV lui-même le fut et dut l'être souvent.

Louis XVIII n'était pas toujours maître de lui ; parfois sa nature violente le trahissait; alors son regard était perçant et, quand il le voulait, d'une sévérité terrible, ne laissant aucune illusion à ceux qui avaient encouru son mécontentement. Libéral, acceptant les nécessités de son temps, il était franchement partisan du gouvernement parlementaire et avait loyalement accepté la Charte, qui n'était pas son ouvrage; il avait compris qu'il fallait en faire sa chose et, dans les moments les plus difficiles, y puiser sa principale force. Lorsqu'il revint de Gand, après les Cent-jours, il fut alternativement soumis à des influences contraires ; il ne reprit son aplomb qu'à l'époque de l'ordonnance du 5 septembre 1816. Elle fut son œuvre; il la signa en pleine liberté, après la plus mûre réflexion, absolument convaincu de sa nécessité. Il n'a véritablement régné que depuis cette époque, jusqu'à la fin du mois de décembre 1821. Il n'est resté étranger ou indifi'érentà rien de ce qui s'est fait alors, et on peut dire que la politique qu'il inspirait et dirigeait était la seule qui dût réconcilier la France avec la maison de Bourbon. Il y avait d'autant plus de mérite à la suivre que dans sa famille il ne trouvait aucun appui.

En dehors de l'obéissance consciencieuse mais passive de son neveu le duc d'Angoulême, il ne trouvait que des sentiments hostiles sur les affaires qui lui tenaient le plus au cœur. Il lui était impossible de s'ouvrir, d'échanger ses idées, sûr qu'il était de ne trouver que contradictions vîo-

lentes ou silence glacial. Les hommes de son service d'honneur étaient, à bien peu d'exceptions près, opposés à la marche qu'il avait adoptée. Les premiers gentilshommes de la chambre, les capitaines des gardes quittaient les Tuileries pour aller au Parlement voter contre les lois qui y étaient portées au nom du Roi. Il aimait la société, et son esprit était plus que tout autre fait pour en jouir et y briller. Il dut y renoncer et n'eut que la ressource de quelques causeries en téte-à-tête dans son cabinet.

Jamais existence royale ne fut plus pénible et plus triste. Est-il donc étonnant qu'il ait cédé au besoin des distractions et qu'il les ait cherchées en dehors des siens? Il a toujours recherché des intimités; celles qu'il a trouvées composent l'histoire de sa vie, depuis Mme de Balbi et M. d'Avaray, jusqu'à M. de Blacas, M. Decazes et Mme du Cayla. Après 1821, les années que l'histoire conservera comme appartenant encore à son règne doivent être ajoutées au règne de son frère. Que d'efforts, que d'intrigues, que de ruses et de violences morales n'a-t-il pas fallu employer pour amener Louis XVIII à cette abdication contre laquelle il sut longtemps se défendre! Il faut ajouter à tout ce que j'ai dit sur la répugnance qu'un tel parti lui inspirait, l'anecdote que voici. Lorsque j'arrivai à Rome à la fin de 1822, j'y trouvai M. de Blacas exerçant encore les fonctions d'ambassadeur, qu'il allait céder au duc de Laval. Il causa beaucoup avec moi, avec grand abandon, du dernier changement ministériel, m'interrogea sur ce qui l'avait amené et sur les circonstances pouvant le mieux faire apprécier ses conséquences. Je lui dis que tout se réduisait à ceci, que Louis XVIII, ennuyé, fatigué des intrigues qui s'agitaient autour de lui, voulant enfin trouver un peu de repos, avait pris le parti de laisser tout aller aux mains de son frère, et lui avait de fait, sinon de droit, abandonné le gouvernement. « Impossible, monsieur, s'écria-t-il avec force », et sur mon insistance : « Impos-

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