M. DE LA TOUR DU PIN A TURIN
qu'il appelait un odieux manque de foi. A partir de ce mécompte, il devint de plus en plus hostile au cabinet, qu'il desservait de son mieux auprès du Roi. Ainsi que M. Ravez, il insistait sur le danger des concessions, affirmait qu'il était facile au ministère de se créer dans la Chambre des députés une majorité beaucoup plus royaliste que celle à laquelle il obéissait et qui lui arrachait tant de dangereuses concessions. Il a, sans le vouloir sans doute, contribué à pousser Charles X dans la voie qui devait le conduire au ministère du 10 août. Peut-être eût-il été mieux que le ministère l'envoyât à Turin. M. de La Tour du Pin n'avait pas montré dans ses fonctions une grande perspicacité; on n'avait pas eu à se louer de ses services pendant la révolution de 1821. On avait appris à Paris certaines démarches faites par le cabinet de Vienne auprès du roi de Sardaigne pour l'engager à faire un testament dans lequel il désignerait le duc de Modène comme son successeur. M. de La Tour du Pin reçut ordre de s'informer du fait et de rechercher avec soin tout ce qui pouvait éclairer le cabinet français. Non seulement il ne découvrit rien, mais il affirmait que c'était une supposition sans apparence de fondement, lorsqu'on apprit que le roi de Sardaigne avait écrit au Pape pour le consulter sur cette affaire et pour savoir s'il pouvait y accéder en sûreté de conscience. Heureusement la réponse du Pape fut négative. Ce pontife, dont la sagesse nous rendit alors un si grand service, était Léon XIL II mourut au mois de février suivant; sa mort a peut-être exercé une fâcheuse influence sur les destinées de Charles X.
Les ministres ayant trouvé qu'il serait utile de faire parcourir par le Roi les départements de l'Est, comme il avait l'année précédente parcouru ceux du Nord en allant visiter Saint-Omer, le Roi se décida à partir pour le camp de Lunéville. Il s'était toujours défié des sentiments de CCS provinces, qu'on lui représentait comme dominées par
les idées libérales. Les ministres avaient espéré qu'il y aurait avantage à montrer au Roi combien la politique suivie par le ministère avait apaisé les esprits. M. de Martignac Taccompagna dans ce voyage, ainsi que le ministre de la guerre. La réception qui lui fut faite surpassa toutes les espérances. L'Alsace surtout se signala par des témoignages de joie et d'affection bien faits pour toucher le Roi. Il était tout naturel de croire que la conduite de son gouvernement était pour quelque chose dans ces heureuses dispositions de la population. Il eût été juste d'en savoir gré à ceux qui le dirigeaient. Il en fut tout autrement. J'étais du petit nombre de ceux qui avaient prévu ce qui arriva. Le Roi revint convaincu que son affabilité, sa bonne grâce avaient tout fait, que les acclamations qui l'avaient accompagné prouvaient l'amour des Français pour leur Roi, le bonheur que le peuple trouvait toujours à le voir. Pour qu'on ne pût se méprendre sur ses impressions, il affecta, dès son retour à Saint-Cloud, de dire que l'accueil qu'il avait regu ne différait en rien de celui qu'on lui avait fait l'année précédente, et tint surtout ce langage à ses ministres, comme s'il eût craint qu'ils cherchassent à s'attribuer quelque mérite. Il se refusa longtemps à donner une marque de satisfaction à ceux d'entre eux qui l'avaient accompagné. M. de Martignac désirait le grand cordon de la Légion d'honneur; M. Portails eut beaucoup de peine à obtenir pour lui cette faveur. En résumé, Charles X revint de son voyage plus persuadé que jamais qu'avec les troupes qu'il venait de voir et des sujets si dévoués il lui serait facile, quand le moment serait venu, de secouer le joug du parti constitutionnel qu'on prétendait lui imposer.
A la même époque, Mme la duchesse de Berry partait pour les Pyrénées, traversant les départements qui avaient été le théâtre de la guerre de Vendée. Elle visita les champs de bataille illustrés par la bravoure des royalistes ;