‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 4)Chapitre 70 sur 241 · CHARLES X SONGE A M. DE POLIGNAC · texte numérisé non relu

CHARLES X SONGE A M. DE POLIGNAC

fut avec M. Portalis que Sa Majesté rompit enfin la glace, « Il faut décidément, lui dit-il, que je profite de l'occasion « pour renforcer mon ministère. » Sur cela, nulle objection de la part de M. Portalis. « J'en veux causer avec M. de « Polignac et M. Ravez. Envoyez à M. de Polignac l'ordre « de venir sur-le-champ, et dites à M. deMartignac d'écrire « par le télégraphe à M. Ravez d'arriver ici le plus tôt (( possible. » Cette injonction ne pouvait manquer d'amener quelques observations, d'abord sur la manière dont serait motivé Tordre à envoyer à M. de Polignac : le Roi n'entendait pas sans doute que la véritable cause fût exprimée dans la dépêche, mais on avait un prétexte qui pouvait être saisi ; M. de Mortemart était au moment de repartir pour la Russie, il pourrait être utile d'aboucher ensemble les deux ambassadeurs de France à Londres et à Saint-Pétersbourg, afin que leur langage sur les affaires d'Orient fût parfaitement concerté et n'offrît aucune disparate dans l'une et Tautre cour. Le Roi adopta cette manière d'exécuter sa volonté; elle avait l'avantage de n'engager à rien; mais M. Portalis voulut aller plus loin, alors éclata le dissentiment.

Le Roi révéla ses projets sans plus d'hésitation ; il voulait mettre M. Ravez à Tintérieur en faisant passer M. de Marlignac à la marine. Il fallait à l'intérieur un homme ayant plus de caractère; M. Ravez était cet homme. Il voulait mettre M. de Polignac aux affaires étrangères. M. Portalis ne manqua pas d'objections contre cette combinaison. M. Ravez ne s'était jamais occupé d'administration; il n'avait aucune connaissance de l'immense personnel qui dépendait du ministère de l'intérieur, il était en outre cassant, nullement propre à manier les hommes. M. de Martignac, au contraire, s'était fait dans la dernière session un grand honneur par la manière dont il avait défendu l'administration qui lui était confiée ; il avait montré un magnifique talent et ne consentirait probablement pas à accepter un

ministère inférieur à celui qu'il occupait. Il se retirerait, et alors M. Portalis se verrait obligé de le suivre ; car rien ne pourrait le décider à quitter un de ses collègues et surtout M. de Martignac. Il ne fut pas difficile de faire voir les inconvénients de M. de Polignac, de montrer qu'il exciterait au plus haut degré les méfiances et les mécontentements dans la Chambre des députés et rendrait peut-être impossible d'y former une majorité. Était-ce donc au moment de l'ouverture d'une session, qu'on pouvait courir un tel risque et s'exposer à un danger si manifeste? Il ne dissimula pas non plus que ses collègues, suivant toute apparence, ne consentiraient pas à ouvrir leurs rangs à M. de Polignac, que leur opinion à cet égard paraissait arrêtée. Il faudrait donc former un ministère nouveau.

Malgré toutes ses objections, M. Portalis reçut l'ordre itératif de faire venir M. de Polignac et M. Ravez. Il alla communiquer cet ordre à M. de Martignac, et le lendemain la dépêche télégraphique fut expédiée pour Bordeaux en même temps que le courrier des affaires étrangères partait pour Londres. Le soir même, les deux ministres en firent part à leurs collègues. Peut-être eussent-ils mieux fait de les en informer plus tôt ; il est certain que ceux-ci conçurent quelque déplaisir de ce retard et qu'il a été l'origine de la méfiance qui, à partir de ce moment, s'est établie entre les membres du conseil. Cependant le Roi avait réfléchi sur les objections de M. Portalis; il avait, pour les lever, imaginé un nouveau plan dont il ne tarda pas à lui faire part. On garderait M. de Martignac à l'intérieur; M. Ravez aurait la justice, et lui, M. Portalis, passerait au ministère des affaires étrangères, auquel il faudrait joindre la présidence, car décidément il fallait un président du conseil. Charles X n'admettait pas qu'un tel arrangement pût être repoussé, surtout par M. Portalis, auquel il offrait tant d'avantages ; il ne doutait donc pas qu'on consentît à accepter M. de Polignac comme ministre de sa maison. C'était une satis-

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