L'ARMÉE SE REPLIE SUR SAINT-CLOUD
et, s'il le jugeait nécessaire, la butte Montmartre. Il devait être une heure environ lorsqu'il y arriva. Au Trocadéro, ses communications avec Saint-Cloud étaient assurées; de là il dominait la ville de Paris, et dans une position aussi forte il aurait pu dicter la loi aux insurgés, ou au moins traiter avec eux. Mais à peine arrivé, il reçut un ordre du Dauphin ainsi conçu, j'ai eu l'original entre les mains :
« Mon cousin, le Roi m'ayant donné le commandement a en chef de ses troupes, je vous donne l'ordre de vous « retirer sur-le-champ avec toutes les troupes sur Saint- « Gloud. Je vous charge en même temps de prendre les « mesures nécessaires pour faire transporter de Paris à « Saint-Cloud toutes les valeurs du trésor royal, suivant « l'arrêté que vient de prendre le ministre des finances. « Vous voudrez bien prévenir immédiatement les troupes « qu'elles ont passé sous mon commandement. — Signé : « Louis-Antoine.
c De mon quartier général de Saint-Cloud, le 29 juillet 1830. >
Cet ordre avait été signé et expédié de Saint-Cloud avant la messe, c'est-à-dire avant onze heures, car, en sortant de la chapelle, le Dauphin en donna avis au général Gressot, qu'il venait de nommer sous-chef d'état-major. Ainsi la décision avait été prise avant qu'on pût être informé à Saint-Cloud de l'évacuation du Louvre et des Tuileries. Cet ordre si important, qui aurait dû parvenir au maréchal à onze heures trois quarts au plus tard, ne lui fut remis qu'à une heure. Par une négligence qui ne se peut concevoir, il ne fut pas remis à un officier, ni même à une ordonnance spécialement chargée de le porter. Il fut confié au commandant (M. de Saint-Sauveur) d'un convoi qui se dirigeait en ce moment sur Paris et qui apportait du pain
aux troupes. Ce convoi chemina, suivant l'usage, au pas, si bien qu'il n'arriva à la barrière de l'Étoile qu'à l'instant où le maréchal en sortait à la tête de ses régiments. Il exécuta sans hésiter l'ordre qu'on venait de lui remettre et se dirigea par la nouvelle avenue Charles X. Avant d'arriver au Bois, comme il longeait le parc de l'ancien château de la Muette, ses troupes furent assaillies par des coups de fusil que des habitants de Passy, comme ceux de Chaillot, tiraient sur des hommes qui passaient tranquillement leur chemin. Rien ne prouve mieux à quel point était arrivée l'exaspération des esprits. Il fallut, pour disperser les assaillants, leur envoyer quelques bordées de mitraille.
La cavalerie devait regagner Saint-Cloud par le pont de Neuilly, mais elle apprit en route qu'il avait été barricadé par les habitants des villages voisins; elle prit le parti d'entrer dans le bois de Boulogne par la porte Maillot. Il était deux heures environ lorsque les différents corps que ramenait le maréchal atteignirent le village de Boulogne, où ils bivouaquèrent. Quelques détachements isolés restés dans les casernes eurent assez de peine à rejoindre les corps dont ils faisaient partie. Ils y parvinrent en perdant beaucoup de monde. Un seul détachement de l'infanterie de la garde, posté dans une maison de la rue Saint-Honoré, au coin de la rue de Rohan, fut cerné et massacré. À deux heures, la ville de Paris était entièrement au pouvoir de l'insurrection. Il avait suffi de deux jours de combat pour amener ce résultat. Ces combats avaient été livrés par des ouvriers mal armés, sans chefs apparents. Ils tombaient en vieux soldats et étaient remplacés par des camarades aussi intrépides. Les mauvaises passions n'avaient pas eu le temps de se déchaîner; cette guerre civile, cette guerre de rues n'a été suivie d'aucun autre désordre que ceux inséparables d'une aussi terrible lutte. Point de pillage, hors celui des armes dans les boutiques des armuriers et dans les dépôts du gouvernement; aucun de ces massacres