‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 131 sur 239 · LA COMMISSION MUNICIPALE · texte numérisé non relu

LA COMMISSION MUNICIPALE

ardents n'étaient pas sans inquiétude. Les troupes royales pouvaient recevoir de grands renforts ; on savait qu'il en était demandé, et s'ils avaient le temps d'arriver, si les mesures étaient mieux prises du côté du gouvernement, nul ne pouvait savoir à quel parti resterait la victoire. On apprit d'abord le départ des ministres, la défection des deux régiments de ligne, bientôt après l'occupation par les insurgés du Louvre et des Tuileries, enfin l'évacuation complète de la ville par les troupes royales. Tout changea alors, et le danger fut de toute autre nature ; le parti des violents triomphait, ses chefs régnaient à l'Hôtel de ville. Au milieu d'un désordre impossible à décrire, c'était le parti révolutionnaire qui allait dominer dans la ville livrée à l'anarchie. Dans une situation aussi critique, la réunion des députés pensa qu'il lui appartenait de conjurer un aussi grand péril et d'organiser une puissance publique dont toute société a besoin, surtout dans une aussi grande ville que Paris. Quelques-uns voulaient nommer un gouvernement provisoire, mais la majorité s'y opposa; c'était prononcer la déchéance du gouvernement de droit qu'elle ne voulait pas encore méconnaître, avec lequel elle avait toujours le désir de traiter. Paris n'est pas toute la France; ce serait une grande témérité d'aller jusqu'à une rupture que le reste du royaume pourrait bien ne pas sanctionner. L'idée du gouvernement provisoire écartée, la réunion des députés nomma une simple commission municipale, composée de MM. Laffitte, Casimir Perier, comte Lobau, de Schonen, Àudry de Puyravault et Mauguin. M. de La Fayette fut nommé commandant général des forces militaires, et le général Gérard commandant des forces actives. On avait cru de cette manière donner à ce dernier le commandement réel, mais en cela on se trompa. Les personnes désignées se rendirent à l'Hôtel de ville. Dans la commission, M. Perier et le général Gérard représentaient ceux qui espéraient toujours un accommodement. M. Laffitte,

qui bientôt après sut attirer à lui le général Gérard, tenait pour le duc d'Orléans, dont le nom n'avait jusqu'alors été prononcé par personne. M. de La Fayette entrevoyait, sans trop l'espérer, la réalisation du rêve de sa vie, l'établissement d'une république sous forme américaine et dont la présidence pouvait bien lui échoir. Autour de lui devaient se grouper les hommes qui avaient joué dans l'insurrection le rôle le plus actif et une foule de jeunes gens dévoués aux mêmes idées.

M. de Sémonville fut introduit devant la commission avec ses deux compagnons, qu'il ne jugea pas prudent de laisser derrière lui (1). En montant l'escalier, il avait dit, de manière à être entendu de la foule, qu'il arrivait de Saint-Cloud,queles ordonnances étaient rapportées, que le ministère Polignac était renvoyé. Cette nouvelle avait été accueillie par les cris de : Vive la Charte! Vive le Roi! Ces cris, qui avaient retenti jusque dans la salle où se tenait la commission, n'avaient pas laissé que de la surprendre. M. de Sémonville se borna à raconter ce qu'il avait vu à Saint-Cloud et les décisions prises avant son départ. Ainsi il annonça que le gouvernement avait arrêté toute mesure offensive, que les mesures défensives étaient seules maintenues, que le duc de Mortemart était chargé de former un ministère, pour remplacer celui de M. de Polignac; qu'il devait être parti de Saint-Cloud fort peu de temps après lui, qu'on pouvait par conséquent l'attendre à tout moment. Peut-être fît-il une faute, mais il était impossible de le prévoir en ce moment, en annonçant aussi que deux autres ministres étaient nommés avec lui, M. Casimir Perier et le général Gérard. Quoi qu'il en soit, M. de Sémonville fut assez bien accueilli, et il dut croire que si M. de Mortemart arrivait promptement, comme tout le devait faire penser, on l'écouterait assez favorablement.

(1) On a dit qu'il était entré seul ; le fait est faux.

M. DE SÉMONVJLLE A PARIS. 27»

Le parti républicain a publié sur cette scène un récit fort différent; il suppose que M. de Sémonviile fut assez mal reçu, même éconduit rudement. Je puis garantir l'exactitude de ma version. Un fait que je puis attester, parce qu'il m'a été raconté le lendemain matin par M. de Sémonviile devant vingt personnes qu'il ne pouvait vouloir induire en erreur, prouve que le partisan le plus déterminé des révolutions, M. de La Fayette lui-même, ne croyait pas possible dans ce moment-là de lutter contre le bon effet des résolutions qui venaient d'être annoncées. Au moment où M. de Sémonviile, qu'il connaissait de vieille date, allait se retirer, il s'approcha de lui, commença par lui offrir une escorte que celui-ci refusa, puis, se penchant à son oreille, lui dit : « Àvez-vous au moins cr songé, mon vieux camarade, à nous assurer la cocarde « nationale? car encore faut-il que nous autres patriotes « ne sortions pas de ceci sans y avoir gagné quelque « chose, autrement on nous croirait battus. » M. de Sémonviile fut obligé de lui avouer qu'il n'avait rien entendu dire à ce sujet.

L'apparition de M. de Vitrolles devant la commission municipale avait produit un assez mauvais effet. M. de Sémonviile avait été obligé d'expliquer comment il l'avait trouvé à Saint-Cloud, unissant ses efforts à ceux des bons citoyens qui avaient emporté les résolutions qu'il venait d'annoncer.

En sortant de l'Hôtel de ville, les trois messagers se séparèrent, et M. d'Àrgout, après s'en être entendu avec M. de Sémonviile, se rendit à la réunion des députés chez M. Laffitte. Il y arriva vers dix heures, non sans avoir couru quelques dangers près de l'hôtel de M. Laffitte, où il entra par une porte de côté. Une fois introduit, il trouva dans la première pièce une foule de jeunes gens, plusieurs rédacteurs de journaux et quelques combattants de la veille et de la matinée. M. Laffitte se tenait dans la pièce

suivante avec les députés et quelques autres personnes, parmi lesquelles se trouvaient le duc de Broglie. M. d'Argoût répéta tout ce que M. de Sémonville avait dit à la commission municipale. Il fut écouté avec attention et avec les apparences d'un intérêt véritable; seulement M. Laffitte dit alors : « Tout cela est fort bien, je m'en « accommoderai à merveille, mais il sera plus difficile de a le faire accepter à ces jeunes tètes que nous avons là de « l'autre côté et qui sont bien animées t » Les membres de la réunion se décidèrent néanmoins à envoyer le duc de Broglie au Luxembourg pour avoir de M. de Sémonville la confirmation de tout ce que venait de leur dire M. d'Àrgout. M. de Broglie s'acquitta de la mission, et son rapport fut des plus favorables. La réunion resta en permanence jusqu'à une heure du matin, attendant le duc de Mortemart. Ne voyant rien venir, chacun se retira avec promesse de se rejoindre le lendemain de fort bonne heure. Pour plus grande précaution, M. d'Argout avait été prié de se rendre de nouveau à Saint-Cloud aBn de savoir ce qui avait pu s'opposer au départ du duc de Mortemart.

Tous ces retards permirent aux hommes qui ne voulaient pas qu'on traitât avec le gouvernement de prendre leurs mesures en redoublant d'activité. M. de La Fayette, revenu de son premier étonnement, se mit avec plus d'ardeur que jamais à préparer sa chère république. M. LafOtte eut les communications les plus actives avec M. le duc d'Orléans, bien résolu à mettre dès le lendemain le nom du prince en avant. Quels obstacles avaient donc empêché l'arrivée du duc de Mortemart?

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