‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 141 sur 239 · M. DE MORTEMART ET LE DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

M. DE MORTEMART ET LE DUC D'ORLÉANS

lui, sous le commandement du général Bordessoulle, un fort détachement de cavalerie de la garde, qui avait dû s'emparer des barrières, puis s'établir militairement dans la vilJe, où le drapeau tricolore continua h flotter.

Pendant que le Roi quittait Trianon pour gagner Rambouillet, les députés réunis avaient envoyé une députation porter au duc d'Orléans la déclaration qui lui offrait la lieutenance générale du royaume. Cette députation n'avait pas trouvé le prince au Palais-Royal. Elle lui fit porter une lettre à Neuilly; il avait quitté cette résidence le mercredi ou le jeudi, craignant qu'on ne vînt l'enlever de Saint-Cloud, et s'était réfugié au Raincy. Sa femme, ses enfants et sa sœur étaient restés à Neuilly. On lui fit parvenir la lettre des députés, et il était revenu au Palais-Royal le vendredi à onze heures du soir. Avait-il arrêté dans son esprit le parti auquel il devait s'arrêter le lendemain matin? Il est permis d'en douter; voici un témoignage qui fait connaître les anxiétés, les angoisses auxquelles il était alors livré. Le récit qui va suivre est presque entièrement tiré d'une conversation tenue, cinq ou six semaines plus tard, par le duc de Mortemart avec une personne qui l'a immédiatement consignée par écrit. Le duc, dans une conversation posté rieure, me l'a pleinement confirmée.

Ayant su l'arrivée et le séjour à Paris du duc de Mortemart en qualité de premier ministre du Roi, M. le duc d'Orléans lui fit exprimer son vif désir de le voir et le pria de suivre, à la fin de la nuit, un homme de confiance qui le conduirait jusqu'à son appartement. C'était M. de Rumigny. Il arriva au Luxembourg vers quatre heures du matin, emmena le duc de Mortemart, le fit entrer dans une maison attenant au Palais-Royal d'où, en passant par les combles et suivant mille détours, ils arrivèrent enfin dans la chambre où se trouvait le prince. Étendu sur un sofa, où il paraissait avoir passé la nuit, un madras autour de la tête, il avait la figure rouge et les yeux humides. Son

premier mouvement, en voyant M. de Mortemart, fut de s'écrier avec tout l'accent de la vérité : « Monsieur, mottr- « sieur 9 dites, jurez au roi Charles X que jamais je n'accepterai « la couronne ! Non, non, jamais ! continua-t-il en prenant « sa tète dans ses mains, jamais, pour rien au monde ! » M. de Mortemart, stupéfait de cette émotion, lui parla avec un entier abandon. Il ne lui dissimula rien de ce qu'on pouvait penser, de ce qu'on pouvait craindre du rôle qu'il allait jouer, rôle où sa propre volonté ne lui appartiendrait peut-être pas longtemps, et dont il lui montra les écueils avec une énergique franchise.

Le prince lui répondit, par de nouvelles protestations, que rien ne pourrait le faire dévier de la ligne qu'il allait se tracer, a II est impossible, Monseigneur, reprit le duc « de Mortemart, que je ne vous croie pas quand vous me « parlez avec un tel accent; mais le Roi, qui ne vous enci tend pas, quel moyen aurai-je, si je vais lui porter vos « paroles, de le convaincre de leur sincérité, de le rassurer « sur les violences que les hommes qui vous appellent et « vont vous entourer pourront exercer sur vos résolutions? « Car enfin, il faut que sa confiance soit entière quand il « décidera s'il peut aller jusqu'à vous déclarer le protec- « tcur do sa détresse, à vous confier le soin de défendre, « avec ses droits au trône, ceux de son fils et de son petitce fils. »

Pendant cette conversation, des cris se faisaient entendre autour du palais. Après un moment de silence et avec tous les signes d'une violente agitation, le prince demanda au duc s'il voulait se charger d'une lettre pour le Roi, s'il avait quelque moyen de la faire parvenir avec sûreté. Sur sa réponse qu'il ne pouvait rien garantir, mais qu'il y mettrait tous ses soins, la lettre fut écrite et lui fut remise. Elle renfermait, avec de vives protestations sur son innocence, l'expression de la profonde douleur de celui qui l'écrivait, de sa ferme volonté de refuser la couronne si

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