‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 143 sur 239 · LA LIEUTENANCE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

LA LIEUTENANCE GÉNÉRALE

nouvelles assez alarmantes se répandirent dans la salle. L'effervescence était grande, disait-on, dans la ville et surtout autour de l'Hôtel de ville. La proclamation du duc d'Orléans, loin de calmer les esprits, les avait excités; on avait remarqué qu'elle n'était pas datée et n'était contresignée par personne. Elle aurait dû l'être, disait-on, ou par M. de La Fayette, ou par la commission municipale, seules autorités qui fussent reconnues. Aucune confiance ne devait donc être accordée à cette pièce. Le parti républicain de l'Hôtel de ville et des Écoles profitait habilement de cette circonstance, et on pouvait à tout moment s'attendre à la proclamation de la République, à laquelle M. de La Fayette donnerait sûrement les mains. On décida alors que la réunion tout entière porterait au Palais-Royal la proclamation dont M. Guizot vint faire la lecture.

Les motifs qui avaient décidé les députés à conférer au duc d'Orléans la lieutenance générale du royaume étaient exposés en ces termes : « Il respectera nos droits, car il xt tiendra de nous les siens. Nous nous assurerons par des « lois toutes les garanties nécessaires pour rendre la liberté « forte et durable : le rétablissement de la garde nationale « avec l'intervention des gardes nationaux dans le choix « de leurs officiers, l'intervention des citoyens dans la « formation des administrations municipales et départe- « mentales, le jury pour les délits de la presse, la respon- « sabilité légalement organisée des ministres et des agents « secondaires de l'administration, l'état des militaires « légalement assuré, la réélection des députés promus à « des fonctions publiques. Nous donnerons enfin à nos « institutions, de concert avec le chef de l'État, les déve- « loppements dont elles ont besoin. Français, le duc d'Or- « léans a déjà parlé, et son langage est celui qui convient a au peuple libre. Les Chambres vont se réunir, et elles « aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois et le

« maintien des droits de la nation. La Charte sera dcsora mais une vérité. »

Il était bien évident que ce n'était pas d'un lieutenant général, mais bien d'un roi, qu'on pouvait attendre de semblables réformes dans les lois du pays, et cependant on verra tout à l'heure combien les garanties énumérées dans cette pièce étaient loin de satisfaire aux exigences de ceux qui dominaient à l'Hôtel de ville. La proclamation fut votée à l'instant même et par acclamation par quatrevingts députés environ. Elle a été signée ensuite par quelques-uns qui n'avaient pas assisté à la délibération. Jamais un plus petit nombre d'hommes sans pouvoirs réguliers n'ont peut-être assumé dans un grand pays une aussi grande responsabilité. Les députés se mirent en route pour porter la proclamation, qu'on avait fait afficher et publier. S'il faut en croire une version très accréditée, M. Laffitte, qui pouvait à peine marcher, ayant un pied foulé et enveloppé, dit au prince à mi-voix, avant de donner hautement lecture de la pièce qui allait être le fondement de sa nouvelle grandeur : « Monseigneur, ce que « je tiens est bien beau, c'est une couronne ; cependant ne « regardez pas à mes pieds (sa jambe était à moitié nue); « je ne vous dirai pas que c'est un sans-culotte qui vous o l'apporte, mais cela pourtant y ressemble un peu. » La phrase était piquante et renfermait un plus grand fond de vérité que ne le croyait sans doute celui qui la prononçait.

Il n'y avait pas de temps à perdre pour se rendre à l'Hôtel de ville, où il fallait enlever le consentement de M. de La Fayette et de ses adhérents. Déjà on lui avait dépéché plusieurs négociateurs. On l'avait assez ébranlé par tout ce qu'on lui avait dit des intentions libérales du lieutenant général; mais les hommes qui l'entouraient étaient plus difficiles à ramener. Ils auraient voulu au moins imposer au lieutenant général les conditions sui-

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