‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 145 sur 239 · LA COTERIE DE L'HOTEL DE VILLE · texte numérisé non relu

LA COTERIE DE L'HOTEL DE VILLE

Sous quel titre exercerait-il le pouvoir qu'on croyait nécessaire de lui confier? Le public ne s'en préoccupait guère et était disposé à tout accepter. Il n'en était pas de même dans la coterie très restreinte qui siégeait à l'Hôtel de ville. Les hommes qui la dirigeaient avaient accepté avec regret la résolution des députés; aussi voyait-on sur les murs de Paris, à côté de la déclaration publiée par ceux-ci, la proclamation de la commission municipale. Elle commençait par ces mots : « Charles X a cessé de régner. Habitants « de Paris, au lieu d'un pouvoir imposé par les armées « étrangères, vous aurez un gouvernement qui vous devra « son origine. Les vertus sont dans toutes les classes, a toutes les classes ont les mêmes droits, ces droits a sont assurés. » On ne voyait au bas que les signatures de MM. de Lobau, Âudry de Puyravault, Mauguin et de Schonen. C'était bien l'expression des sentiments qui dominaient dans les conciliabules de l'Hôtel de ville. On comprend que M. Perier ait évité de signer un pareil manifeste.

Si Charles X avait cessé de régner, restait à décider la question de la succession au trône. En supposant que l'interdiction frappât M. le Dauphin, les droits du duc de Bordeaux, innocent des actes de son grand-père, étaient intacts. Était-il sage de les méconnaître? car, alors môme qu'on les écarterait dans le moment présent, ils subsisteraient et pourraient être relevés dans l'avenir. N'y avait-il donc aucun moyen de combiner le respect de ces droits avec les besoins de la France, avec la nécessité généralement sentie de confier le pouvoir au lieutenant général? Qu'il exerçât la régence au nom du duc de Bordeaux, du consentement du Roi et de son fils, abdiquant l'un et l'autre, et tout serait arrangé à l'universelle satisfaction, au dedans et au dehors. Nulle opposition, nulle résistance à craindre alors d'aucun côté; et quel beau rôle que celui de régent! Le duc d'Orléans était le représentant de la nation et le

sauveur en même temps de celte légitimité sur laquelle sa propre autorité pouvait s'appuyer avec une pleine sécurité. Le rêve était assez beau pour qu'on dût s'y complaire ; je ne dissimulerai pas que je fus du nombre de ceux qui firent tout pour qu'il se réalisât. Avec quelques amis je cherchai les moyens de faire parvenir à Charles X le conseil de se résigner et de prendre ce parti ; c'était sa dernière chance de salut. J'eus le dimanche matin une longue conversation avec M. de Girardin; il avait quitté Charles X dans la nuit et devait le rejoindre quelques heures plus tard. Il était venu à Paris pour tâcher de procurer au Roi l'argent qui lui était nécessaire et s'était adressé au ministre des finances, à l'ambassade d'Angleterre, à tout le monde sans avoir réussi. Si j'avais été en situation d'approcher du duc d'Orléans, je n'aurais pas hésité à lui parler dans le sens que nous désirions tous; ne pouvant le faire, je demandai avec instance à M. de Girardin qu'avant que la nouvelle de l'abdication parvînt à Paris, le duc de Bordeaux fût amené en grand secret dans la capitale, et que sa gouvernante vint le confier à la duchesse d'Orléans. Il ne pouvait être placé dans des mains plus dignes. En y réfléchissant depuis, en dehors des si vives émotions de ces temps difficiles, je ne puis m'empêcher de penser que l'établissement de cette régence aurait rencontré d'invincibles obstacles ; que si on était parvenu à la faire accepter dans les premiers jours, elle aurait été entravée dans sa marche, rendue impossible par ces mêmes hommes qui avaient, par leurs mauvais conseils, leurs préjugés tenaces, amené la chute de Charles X.

Suivant les engagements pris, le duc d'Orléans fit paraître, le l-r août, deux ordonnances : la première disait que nulle cocarde autre que la cocarde tricolore ne serait portée, et la seconde, que les deux Chambres se réuniraient le 3 août dans leur local accoutumé. Puis vinrent tous les actes destinés à organiser le nouveau gouvernement.

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