L'HÉRÉDITÉ DE LA CHAMBRE DES PAIRS
cela avait été préparé, combiné dans les conseils du Palais- Royal, sous la pression du parti à la tête duquel se trouvait M. de La Fayette. On voulait à tout prix tirer de la victoire remportée sur Charles X d'autres avantages que celui d'un changement de dynastie. Ce que les amis de M. de La Fayette voulaient par-dessus tout, c'était, pour me servir d'une expression de M. de La Fayette, républicaniser la monarchie. Malheureusement le duc d'Orléans n'était pas dans une position qui lui permit de résister à ces exigences. Je ne crois pas qu'il en ait alors aperçu toutes les conséquences.
Le 6, entre une heure et deux, j'allai, comme président de la Chambre des pairs, présenter quelques questions concernant cette Chambre au lieutenant général. Il avait l'air très préoccupé, et au premier mot que je lui dis, m'interrompit par ces paroles : a La Chambre des « pairs! on s'occupe d'elle en ce moment; il y a un grand « parti à prendre à son sujet ; il faut absolument aban- « donner son hérédité; elle est impossible à soutenir. » Je me récriai, j'engageai une discussion qui ne dura pas moins d'une demi-heure ; je ne ménageai rien, j'accumulai les raisons les plus fortes, en montrant clairement pour lui-même et pour les siens les conséquences d'une condition si exorbitante. J'ajoutai que, si l'acte dont il était question contenait une pareille disposition, il ne fallait pas qu'il s'attendît à le voir accepter par la Chambre des pairs. C'était à lui de juger quelles pourraient être les suites d'un refus, en de telles circonstances. Alors il lui échappa de dire : « Mais a que voulez-vous? Cela est accordé, et peut-être cela est- « il fait à l'heure où nous sommes. » Puis il fit appeler son fils, le duc de Chartres, arrivé depuis deux jours, et me pria de répéter devant lui une partie de ce que je venais de dire. Je vis clairement que ce jeune prince était des plus ardents sur cette question et qu'il avait puissamment contribué à entraîner son père. Ma résistance devint plus vive
encore ; je lui montrai les conséquences de pareilles concessions ; mes prévisions étaient bien tristes. Pendant ce temps, le duc d'Orléans avait fait appeler un de ses aides de camp et était sorti avec lui. Il rentra quelques instants après et me congédia, en m'assurant que j'avais fait une grande impression sur son esprit.
A mon grand étonnement, je ne trouvai plus ma voiture dans la cour et fus obligé de me rendre au Luxembourg en Gacre. Je trouvai M. de Talleyrand établi chez M. de Sémon ville. Je leur contai ce qui venait de se passer; j'ajoutai que ma résolution était prise, si le lieutenant général persistait dans l'abandon d'un droit si nécessaire à la pairie, de renoncer à la présidence. En conséquence, j'écrivis sur le bureau de M. de Sémonville une lettre que. je fis lire à ces messieurs en renouvelant ma résolution inébranlable. Cette lettre fut portée sur-le-champ au Palais- Royal, et je reçus, entre six et sept heures, un billet de la main du lieutenant général dans lequel il me prévenait que j'étais attendu dans son cabinet à huit heures. Lorsque j'arrivai, il était au milieu de beaucoup de personnes, dont il se sépara pour venir à moi; puis, me prenant la main : « Soyez tranquille, me dit-il, l'hérédité n'est pas aban- « donnée; nous la sauverons, et je vous remercie beaucoup « des réflexions que vous m'avez fait faire. Voilà (en la « tirant de sa poche) cette démission que vous m'avez si « sévèrement envoyée ; j'espère que vous trouverez bon « que je la déchire. » Ce qu'il fit quelques instants après. Je sus par son aide de camp que c'était lui qui, envoyé par le duc d'Orléans, avait pris ma voiture afin d'aller plus vite à la Chambre des députés dire à M. Guizot de retirer, s'il en était temps encore, la concession de l'hérédité de la pairie. Elle fut maintenue, mais non définitivement sauvée, comme le lieutenant général me l'avait donné à entendre. Rien n'était plus facile cependant ; elle avait en sa faveur, dans la commission, quatorze voix sur dix-huit ou vingt