‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 203 sur 239 · RÉQUISITOIRE DE M. PERSIL · texte numérisé non relu

RÉQUISITOIRE DE M. PERSIL

1814 et arriva, à travers un récit mal ordonné, à la résolution de la Chambre des députés. Dans la seconde partie, il traita des objections qu'on pouvait opposer à cette résolution, ou autrement dit des questions préjudicielles, et se donna dans cette discussion un tort tout à fait inutile. Il avait eu avant la cour la communication confidentielle du rapport de M. de Bastard. Il n'avait élevé aucune objection contre le système suivant lequel la Cour des pairs ne devait trouver les bases de sa compétence que dans les articles de la Charte de 1814, et nullement dans les articles du Code que la Chambre des députés avait invoqués. On pouvait donc croire que c'était chose convenue entre la commission de la Chambre des pairs et les députés commissaires. Ce fut avec une surprise générale qu'on vit M. Persil combattre un système qu'il avait paru accepter; mais les plus étonnés encore furent ses deux collègues; il ne leur avait pas communiqué son travail, et ils étaient loin de s'attendre à cette incartade ; ils ne dissimulaient pas leur mécontentement. Sa discussion sur ce point était sans valeur comme sans talent. Dans la troisième partie étaient réunies toutes les preuves de l'accusation. Tout cela fut exprimé avec une àpreté qui blessa la meilleure partie de l'auditoire, surtout les juges auxquels il appartenait de prononcer. Il est vrai qu'il s'adressait moins à eux qu'au public, dont il voulait flatter les passions. Dans les circonstances présentes, cela était à la fois inconvenant et coupable; ni son esprit ni son talent n'étaient à la hauteur du rôle politique dont il était chargé. Dans sa maladroite ardeur, il donna un petit avantage à M. de Peyronnet, contre lequel il avança un fait de très peu d'importance que celui-ci avait déjà formellement dénié et dont il établit la fausseté de la manière la plus irrécusable.

Après ce discours, les plaidoiries commencèrent; M. de Martignac prit le premier la parole pour défendre M. de Polignac. Un pareil discours ne s'analyse pas; tout se

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tient, tout s'enchaîne avec une parfaite logique; l'exorde, Tordre dans lequel les idées sont présentées, le tact avec lequel les arguments sont choisis, laissant dans l'ombre avec une habileté consommée ce qui peut nuire, mettant en pleine lumière tout ce qui peut servir, tout cela est complet, admirable. On l'écoute à peine depuis quelques instants, et déjà on est sous le charme de cette voix pleine, harmonieuse, de ce style simple et élégant; à mesure que la discussion se développe, la pensée s'élève, et on arrive enfin à la plus éloquente, à la plus émouvante des péroraisons. Je n'oublierai jamais l'impression qu'il produisit sur l'assemblée lorsqu'il prononça ces paroles : « Le sang « que vous verseriez aujourd'hui au nom de la sûreté « publique, pensez-vous qu'il serait le dernier? En police tique, comme en religion, le martyre produit le fana- « tisme, et le fanatisme produit à son tour le martyre. « Sans doute ses efforts seraient vains, et des tentatives « insensées viendraient se briser contre une force et une «volonté invincibles; mais n'est-ce rien que d'avoir à « punir sans cesse, à soutenir les rigueurs par des rigueurs « nouvelles ? N'est-ce rien que d'accoutumer les yeux à « l'appareil du supplice et le cœur aux tourments des viece times, aux gémissements des familles? Tels seraient les « inévitables résultats d'un arrêt de mort. Le coup que « vous frapperiez ouvrirait un abîme, et ces quatre têtes ne « le combleraient pas. » Le ton dont il prononça ces derniers mots et le geste dont il les accompagna sans nulle affectation causèrent une de ces émotions d'autant plus profondes qu'elles sont inattendues. Ce plaidoyer honorait doublement M. de Martignac; c'était un acte de courage et de généreux dévouement; c'était un des plus beaux modèles de l'éloquence politique et judiciaire.

L'audience du 18 fut levée, comme les précédentes, sans que rien pût faire supposer que le calme dont on jouissait dût être bientôt troublé; cependant, le soir même,

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