LES EX-MINISTRES AU LUXEMBOURG
« suivra ses travaux avec le calme et la dignité qui lui « conviennent. Les débats seront clos de bonne heure, et « l'arrêt rendu au plus. tard dans la nuit. »
On me demanda ce qu'on ferait des accusés dans cette hypothèse. On avait toujours supposé que la délibération de la cour durerait deux ou trois jours; on avait toujours espéré pouvoir, dans l'une des nuits, les transférer à Vincennes. Demain, le jugement une fois rendu, tous les yeux allaient être dirigés sur eux ; il deviendrait difficile d'opérer leur transfèrement par surprise. La garde nationale elle-même voudrait-elle y prêter les mains? Cela était au moins, fort douteux. Je levai encore cette difficulté, et voici ce que je proposai : « Les débats seraient clos entre onze « heures et midi au plus tard, la présence des prisonniers « devenait inutile, car il n'était pas dans les habitudes de la « cour de faire lire la sentence devant eux. Il ne faudrait « pas reconduire les ex-ministres dans leur prison du « Luxembourg; en sortant de l'audience, on les ferait des- « cendre par un petit escalier conduisant auprès de la « grille du palais qui ouvre sur le milieu du jardin. On les « ferait monter dans une voiture escortée de huit ou dix « hommes à cheval, en traversant le jardin jusqu'à la « grande grille en face de l'Observatoire, gardée tous les « jours par deux escadrons de chasseurs d'Orléans, et le « cortège gagnerait Vincennes en passant par la plaine « d'Ivry, le nouveau pont de la Seine et celui de Charen- <c ton. De cette manière, les quatre prisonniers seraient « enfermés dans le donjon de Vincennes avant qu'on fût « informé au centre de Paris de la clôture des débats. » Ce plan était d'une exécution d'autant plus facile que l'intérieur du jardin n'avait été jusqu'alors gardé que par un régiment de ligne, et que le public n'y pouvait pénétrer. Ce plan si simple frappa le conseil. MM. de Montalivet, Sébastiani, Laffitte, le maréchal Soult l'approuvèrent. Le Roi n'y fit aucune objection.
Pour réussir, il fallait que le projet restât secret; il était difficile de n'en pas parler à des hommes dont la discrétion était douteuse; parmi eux était M. de La Fayette. Il fut convenu qu'entre dix et onze heures du soir, M. de Montalivet irait le trouver au Luxembourg, où il devait cette fois passer la nuit, et que j'aurais soin de m'y trouver à la même heure. Nous réunirions nos efforts pour enlever son consentement; tout cela dit et arrêté, je quittai le Roi et ses ministres. Arrivé rue d'Anjou, j'entrai en conférence avec les membres de notre réunion habituelle sur la rédaction de l'arrêt. J'ai dit ailleurs les points principaux qui avaient été à peu près convenus avant l'ouverture des débats. Rien n'était survenu qui dût changer nos convictions. Pour le maximum de la peine, l'emprisonnement perpétuel, avec les conséquences de la déportation exposées dans l'arrêt, spécialement la mort civile. Ce maximum, applicable à M. de Polignac, le serait-il aux autres accusés? Il y eut à cet égard partage dans les avis; cependant la majorité inclinait pour ne pas appliquer à tous les peines accessoires. En résumé, il fut reconnu que la condamnation de M. de Polignac devait être, dans la forme, plus sévère que celles des autres, mais que le crime principal, celui qui caractérisait la trahison, la signature des ordonnances, étant avoué par tous, il n'y avait pas de bons motifs pour varier la durée de l'emprisonnement. La réunion dura jusqu'à minuit; mais je fus obligé de partir à dix heures; on sait ce qui me rappelait au Luxembourg; il fut convenu que M. de Bastard m'apporterait le lendemain la résolution à laquelle on se serait fixé. Ce fut principalement l'ouvrage de MM. Portalis, Decazes et de Bastard. Le résultat le plus précieux de cette conférence fut l'accord unanime des membres présents, qui évita pour le lendemain des discussions inutiles.
Arrivé au Luxembourg, je me rendis avec M. de Sémonville chez M. de La Fayette. J'y trouvai M. de Montalivet,