‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 211 sur 239 · AUDIENCE DU 21 DECEMBRE · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU 21 DECEMBRE

lendemain à sept heures du matin. Aucun de nous n'eut l'idée qu'il serait plus prudent de ne pas nous reposer sur lui de ce soin; si elle était venue à M. de Montalivet, il n'aurait pas hésité à s'en charger; de grands embarras, de grands périls eussent été évités pour le lendemain (1).

J'allais prendre un peu de repos après cette écrasante journée; mais, avant d'entrer dans mon appartement, j'allai chez M. de Sémonville. Je lui racontai ce qui venait d'être convenu, et je le prévins que je lui remettrais le lendemain l'ordre de transfèrement qu'il donnerait, au moment décisif, à qui de droit. Des avertissements furent portés pendant la nuit au domicile de tous les pairs, pour leur rappeler que l'audience s'ouvrirait à l'heure accoutumée.

Le mardi matin 21 décembre, la garde nationale presque entière fut sur pied dès le point du jour; la circulation dans le faubourg Saint-Germain fut parfaitement assurée, et les pairs ne trouvèrent aucun obstacle sur leur route. M. de Bastard m'avait apporté, dès huit heures, la rédaction convenue dans la réunion ; l'ordre nécessaire pour le transfèrement des prisonniers était rédigé, signé et remis à M. de Sémonville, avant d'entrer en séance. Avant de passer à l'audience, la cour entra, suivant sa coutume, dans la salle du conseil, où je crus devoir lui adresser une courte allocution. J'assurai que toutes les précautions nécessaires avaient été prises pour que la cour pût accomplir avec dignité et indépendance la pénible tâche dont elle était chargée et qui touchait à sa fin, la réplique de l'accusation devant se terminer à l'ouverture de l'audience, et celle de la défense ne paraissant devoir occuper que peu de temps. Je traçai ensuite la marche à suivre après la

(4) J'ai su plus tard du général Sébastiani que M. de La Fayette, en le reconduisant, lui dit à fore il le les paroles que voici : < Vous le voyez, je fais ce que vous voulez, mais c'est sous la condition que le Roi changera de gouvernement comme de chemise, et que la Chambre des pairs s'en ira à vau-l'eau. » Ces paroles donnent à penser sur sa conduite du lendemain et des jours suivants.

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clôture des débats. A l'audience publique, on procéda à l'appel nominal, et sur les cent soixante-deux pairs qui, la veille, avaient répondu, il n'en manqua qu'un seul qui s'était trouvé mal deux fois dans la précédente séance et n'avait été emporté qu'à son corps défendant. Parmi ces cent soixante-deux présents, on comptait huit octogénaires, et beaucoup avaient passé soixante-dix et soixante-quinze ans; le nombre des infirmes était aussi fort considérable. Tous cependant résistaient depuis sept jours à la fatigue d'une tension d'esprit continuelle, que l'air étouffé pendant ces séances de sept heures rendait plus pénible encore. M. Madier de Montjau prit la parole au nom des commissaires de la Chambre des députés. Il parla avec énergie et convenance; malgré la sévérité de ses déductions, il ne craignit pas de terminer son discours par des paroles qu'inspirait un grand sentiment d'humanité : « Notre der- « nière révolution, dit-il, surprenante et admirable en « tout, a-t-elle apporté au monde une politique et une jus- « tice nouvelles dont la supériorité soit déjà tellement a sentie que vous deviez, messieurs, réaliser dès à présent « le vœu que l'un des grands pouvoirs a exprimé pour « l'avenir? C'est à votre arrêt qu'il appartient de le déci- « der... Quel qu'il soit, il subjuguera notre conviction. « Nous nous plaisons à vous offrir l'hommage solennel de « cette respectueuse confiance qui est le plus beau de vos « droits et que nous avons regardé comme le premier de « nos devoirs. » Pendant ce discours dont la lecture dura un peu plus d'une heure, j'avais reçu de M. de Sémonville un avis fort inquiétant. Ne voyant pas paraître le général Fabvier et n'entendant parler d'aucunes dispositions pour le transfèrement, il avait pris le parti d'aller trouver M. de La Fayette; il avait su alors que, nul avertissement n'ayant été envoyé dans la nuit au général Fabvier, il n'était plus chez lui et avait déjà commencé ses tournées dans la ville, lorsqu'on lui avait porté, vers huit heures, l'ordre de se

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rendre au Luxembourg. Quand cet ordre lui parviendraitil donc? On n'en savait rien; on l'attendait, on l'espérait à tout instant; mais pour peu qu'il tardât encore, il était évident que le plan ne pouvait plus s'exécuter, et qu'il faudrait, à la sortie de l'audience, faire rentrer les accusés dans la prison du Luxembourg, ce qui rendrait leur départ pour Vincennes infiniment plus difficile et plus périlleux.

Dans cette nouvelle situation, il fallait que l'audience se prolongeât; M. de Martignac prit la parole après M. Madier. Sa réplique improvisée ne fut pas indigne de son grand plaidoyer; il fut même, par moments, plus vif, plus pénétrant encore. Sa péroraison ne fut pas moins heureuse, a Messieurs, les forces manquent à mon zèle, mais le cou- « rage et l'espérance ne manquent pas à mon cœur. Mon « mandat est fini. Pairs du royaume, magistrats, hommes « de bien, hommes de cœur, le moment est venu; allez « aussi remplir le vôtre. Votre tâche est grande et noble, « elle est digne de vous, car rien n'y manque, pas même « les honneurs du danger. Allez donc; c'est avec confiance « entière que nous attendons votre retour. Qu'importe la « rumeur sinistre qui s'élève autour de vous? Elle ne péné- « trera pas dans ce lieu réservé où le cri de la conscience « doit seul être écouté, et quand elle parviendrait à s'y « faire entendre, qu'importerait encore? Les menaces de « la sédition n'ont jamais fait qu'élever les âmes géné- « reuses, que leur rendre la voix du devoir plus impérieuse « et plus sacrée. Qu'ils viennent, ceux qui croiraient pouce voir arracher de vous, par la violence, ce qu'ils n'obtien- « draient pas par la justice; qu'ils viennent, le procès de « Strafford à la main, qu'ils regardent la liste, qu'ils « comptent les pairs d'Angleterre qui, au jour orageux du « jugement, osèrent venir prendre leur place au parle- « ment, et qu'ils jettent les yeux sur l'appel nominal que « nous avons entendu tout à l'heure. Ils comprendront « alors ce que la sédition aurait à espérer des pairs de

« France! Quant à nous, je le déclare, nous n'avons pas « besoin d'autre garantie. »

M. de Sémonville m'avait averti que le général Fabvier était enfin venu, mais qu'il n'avait pas voulu se charger d'une entreprise si délicate sans avoir pris lui-même les ordres du Roi; qu'il avait de plus exprimé le besoin de s'entourer de quelques hommes de confiance; qu'il était allé au Palais-Royal, de là à l'état-major, et qu'on ne pouvait espérer son retour avant deux ou trois heures ; il allait par conséquent falloir reconduire les accusés dans la prison. M. de Montalivet était arrivé à l'heure dite avec la voiture; il était plein de zèle et de résolution, mais il ne pouvait rien seul. Un incident des plus fâcheux vint accroître les difficultés que le retard avait apportées. Le jardin, qui la veille n'était occupé que par un régiment de ligne, venait de recevoir de nombreux bataillons de la garde nationale rurale que M. de La Fayette avait jugé à propos d'y introduire et devant lesquels il pouvait être hasardeux d'opérer le transfèrement. Quant à M. de La Fayette, il ne bougeait de son logis, affectait un grand calme, paraissait résolu à rester autant que possible étranger à tout ce qu'on pourrait faire. Il avait eu soin de dire au général Fabvier que toute la responsabilité pesait sur lui seul. M. Odilon Barrot avait apparu un moment revêtu de son uniforme, mais s'était retiré, voyant que rien n'était prêt. Ce fut donc avec ces tristes préoccupations qu'il me fallut continuer de diriger la cour dans la voie déjà bien difficile où nous étions engagés. Quand M. de Martignac eut fini de parler, je demandai aux accusés s'ils voulaient ajouter quelque chose à leur défense. Ils répondirent tous par un signe négatif. Je demandai encore à MM. les commissaires de la Chambre des députés s'ils avaient quelque chose à dire à la cour. M. Bérenger se leva et dit d'une voix ferme et élevée : « Pairs de France, notre mission est finie; la vôtre va « commencer; la résolution de la Chambre des députés est

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