‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 28 sur 239 · M. DE WELLINGTON A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

M. DE WELLINGTON A SAINT-PÉTERSBOURG

qu'entraînait dans la Méditerranée la lutte des Grecs contre les Turcs vînt à cesser. Elle était disposée à concourir à tous les actes nécessaires pour amener le gouvernement turc aux concessions utiles. Sur tous les autres litiges entre la Russie et la Porte Ottomane, elle offrait une médiation qui ne serait vraisemblablement pas sans efficacité. Mais, depuis le départ de Londres du duc de Wellington, la conspiration dont j'ai déjà parlé avait éclaté à Saint- Pétersbourg. Sans doute, elle avait été réprimée, mais il était certain qu'elle avait été tramée de longue main; elle pouvait avoir de secrètes ramifications dans l'armée ; les idées qui, en d'autres circonstances, auraient pu exciter le nouvel empereur à se jeter dans de hasardeuses entreprises se trouvaient ajournées.

Dans cette situation, un négociateur plus expérimenté et moins entreprenant que le duc de Wellington se serait contenté d'observer, d'attendre, laissant à son voyage l'apparence d'une démarche toute de courtoisie, se montrant heureux de porter à l'empereur Nicolas les sincères félicitations du roi d'Angleterre. Mais pouvait-il convenir à un homme du caractère et de l'importance du duc de Wellington de laisser croire qu'on l'avait mis en avant, envoyé aussi loin, dans un simple but de politesse? Il alla donc de l'avant; dès les premiers mots on lui déclara nettement que, pour ce qui concernait les différends en quelque sorte personnels qui existaient entre la Russie et la Porte, qui tous se rapportaient à l'exécution des anciens traités, la Russie entendait que personne n'eût la prétention de s'en mêler; elle prétendait les résoudre à elle seule. Quant à l'affaire grecque, il en était autrement; celle-là intéressait sous beaucoup de rapports la chrétienté tout entière, et le Czar serait fort aise que les autres puissances voulussent bien unir leurs efforts aux siens pour mettre fin à des calamités fâcheuses et graves. Ce fut en partant de cette idée que fut rédigé un premier protocole

«t MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.

dans lequel l'Angleterre et la Russie posaient les bases de la médiation. Elles devaient s'efforcer, tout en respectant les droits de légitime souveraineté que la Turquie exerçait sur la Grèce, d'assurer aux habitants de ce pays une sécurité intérieure et une liberté de commerce auxquelles ils avaient droit. On leur donnerait une situation analogue à celle de la Moldavie et de la Valachie. Qui ne voit dans cette hypothèse que le protectorat de ce nouvel établissement devait échoir à l'Angleterre, comme celui de la Moldavie et de la Valachie devait appartenir à la Russie ? Rien ne pouvait mieux convenir au cabinet de Londres, qui, en donnant satisfaction aux sentiments généreux du nouvel empereur, écartait en même temps ce qu'elle redoutait le plus, c'est-à-dire la création dans la Méditerranée d'un nouvel État entièrement indépendant, libre de chercher ses appuis et ses alliances. Il fut encore convenu que ce protocole confidentiel serait porté à la connaissance des cabinets de Vienne, de Berlin et de Paris. Il leur serait proposé, en y accédant, de garantir de concert avec la Russie et l'Angleterre les transactions finales qui devaient réconcilier la Turquie et la Grèce.

Le duc de Wellington eut donc la satisfaction non seulement de ne pas retourner à Londres les mains vides, mais encore d'y apporter une pièce importante dont il était loin de prévoir les conséquences. Elle a été le premier pas fait vers le traité conclu dans cette ville le 6 juillet 1827, entre la France, la Russie et l'Angleterre. C'est ce traité qui, en amenant la bataille de Navarin, a porté le coup le plus sensible à la puissance ottomane. C'est de là qu'est sortie l'indépendance complète de la Grèce. Or, ce n'était certainement pas le but que le cabinet britannique et le duc de Wellington cherchaient à atteindre. A l'époque où M. Canning vint à Paris, il était loin de prévoir ces conséquences et ne voyait dans ces premiers engagements qu'un moyen de lier l'empereur de Russie et de retarder

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