‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 30 sur 239 · CONFLIT AVEC LA PRUSSE · texte numérisé non relu

CONFLIT AVEC LA PRUSSE

nommés par le préfet de la Moselle; mais les impositions depuis 1822 n'avaient été payées à personne. C'était donc comme un territoire neutre. Les percepteurs prussiens s'étaient enfin présentés pour exiger les termes arriérés; les habitants avaient énergiquement refusé de payer. Des détachements de troupes prussiennes avaient été envoyés de Sarrelouis pour occuper militairement les deux villages, dont lès maires avaient été enlevés et dont la population s'était réfugiée, avec ce qu'elle avait pu emporter de ses meubles et de ses troupeaux, sur le territoire du village voisin, dont la possession n'était pas contestée à la France. Les soldats prussiens tentèrent de l'y poursuivre, mais ils furent arrêtés d'abord par les douaniers , bientôt après par un détachement de la garnison de Thionville. Ils n'en restèrent pas moins en possession de deux villages, en attendant la démarcation définitive des limites. Cette manière de se faire justice à soi-même était certainement une grossière insulte; aussi les journaux ne manquèrent pas de dire qu'il fallait que le gouvernement français eût pris une bien humble attitude dans toutes ses relations avec l'étranger pour qu'on se permît de pareils procédés.

M. de Villèle ne devait pas tarder h se repentir de ses complaisances pour M. Canning. La Chambre des communes venait d'être réélue, et le Parlement avait été réuni plus tôt que de coutume. Cette convocation hâtive avait été motivée par la crise sur les grains et aussi par les affaires de Portugal; le parti qui s'était déclaré contre la constitution de don Pedro avait été battu par les troupes de la Régente. Les vaincus n'avaient eu d'autre ressource que de se réfugier en Espagne. Là, en effet, la bienveillance du gouvernement espagnol ne lui avait pas manqué, et les régiments réfugiés qui, sur la demande du Portugal, de l'Angleterre et même de la France, avaient dû être désarmés et éloignés des frontières de Portugal, n'avaient pas tardé à se reconstituer et à menacer de nouveau ces frontières,

avec l'assistance notoire des Espagnols. La Régente , n'hésitant pas à regarder cette agression comme le fait de l'étranger, avait réclamé l'exécution des traités garantissant au Portugal l'assistance de l'Angleterre. Le gouvernement britannique, sans hésiter, fit débarquer des troupes à Porto et à Lisbonne.

Ces événements se passèrent dans les premiers jours de décembre; le 11, M. Canning en rendait compte à la Chambre des communes; le discours qu'il prononça à cette occasion et la réplique à laquelle il se laissa entraîner par les attaques de l'opposition étaient de nature à faire une grande impression en Europe, et en France surtout. Il dit : a Je ne saurais redouter la guerre quand je pense au pouce voir immense de l'Angleterre, quand je pense que si elle « venait à éclater, tous les mécontents du monde se range- « raient de son côté. » Dans sa réplique, il avait traité fort dédaigneusement l'expédition française en Espagne. Je sais, avait-il dit, « que l'entrée des troupes françaises en « Espagne a porté un coup sensible aux sentiments de o notre pays, c'est un fait que je ne nie pas. Un des « moyens de redressement était une guerre contre la a France ; mais il y avait un autre moyen : c'était de rendre « l'occupation d'Espagne presque inutile pour elle; c'était « de la rendre préjudiciable à l'occupant. J'ai adopté ce « dernier moyen et, regardant l'Espagne sous un autre « aspect, j'ai vu d'un côté l'Espagne et de l'autre les Indes. « J'ai dans ces dernières contrées appelé un nouveau « monde à l'existence, et la balance se trouvant ainsi a réglée, j'ai laissé à la France tous les résultats de son « invasion. » M. Canning a taché, depuis, dans une édition postérieure donnée de ses discours, d'atténuer les termes et d'en rendre l'effet moins fâcheux ; mais il n'y avait pas moyen d'effacer la première impression, qui eut un grand retentissement dans les Chambres françaises. Il était dur, en effet, de se voir ainsi traité par un ministre qui, deux

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