‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 35 sur 239 · DISCUSSION DE LA LOI SUR LA PRESSE · texte numérisé non relu

DISCUSSION DE LA LOI SUR LA PRESSE

Gauthier, Bourdeau, Hyde de Neuville et Royer-Collard. Le ministère gardait toujours sa majorité compacte et docile, mais elle était silencieuse; personne dans ses rangs n'avait l'autorité nécessaire pour la diriger. Elle flottait au hasard, toutes les fois qu'un cas imprévu se présentait sans quelle eût reçu la consigne du président du conseil. Ainsi la commission, quoique favorable au projet, avait proposé plusieurs amendements que les ministres repoussaient, parce que leur adoption eût défiguré complètement leur projet. Malgré ses incohérences, les articles contradictoires qu'il renfermait, le ministère n'hésita pas à l'accepter, parce qu'il lui fournissait de redoutables moyens de répression. Il eut même le soin d'affecter la confiance la plus entière dans le succès qu'elle devait obtenir à la Chambre des pairs, et le Roi, obéissant à ses inspiralions, ne manqua pas de parler dans le même sens et de dire à plusieurs reprises, de manière que ses paroles fussent répétées, qu'il comptait bien que la Chambre des pairs ne lui donnerait pas l'embarras de nouveaux amendements, qu'elle sentirait qu'il était pressant d'en finir sur une telle question. Cette précaution n'était qu'une inhabileté de plus. La Chambre des pairs ne pouvait renoncer au droit de modifier un projet que la Chambre des députés avait si largement amendé. Elle sentait la puissance du courant qui entraînait l'opinion publique; elle jouissait trop de la situation que lui avait faite son indépendance pendant la dernière session pour ne pas désirer la conserver. Dès les premiers jours, on en eut la preuve par le choix des commissaires nommés. Ce furent MM. Portai, deBastard, Portalis, le duc de Brissac, l'abbé de Montesquiou,le duc de Lévis, le duc de Broglie. C'était une déclaration de guerre au ministère.

Un bien triste incident avait encore aggravé les sentiments hostiles de la Chambre haute contre lui. M. le duc de La Rochefoucauld-Liancourt était mort; les brutalités

dont il avait été l'objet de la part du gouvernement avaient augmenté la popularité de cet homme, dont la vie tout entière avait été employée à secourir les misères humaines. Ses obsèques devaient attirer un grand concours de personnes désireuses de rendre un dernier hommage à ce grand homme de bien. L'afflucnce fut considérable; dans le trajet de son hôtel à l'église, des jeunes gens sortis de l'école des arts et métiers de Chàlons, dont il avait été si longtemps le protecteur, qui lui devaient leur éducation, leur carrière, s'empressèrent de porter son cercueil sur leurs épaules. C'était un touchant hommage rendu à leur bienfaiteur. A la "sortie de l'église, ils avaient repris leur fardeau, comptant le porter jusqu'à la barrière, lorsqu'un commissaire de police donna ordre de replacer le cercueil sur le char funèbre. Résistance des jeunes gens, appel du commissaire de police à la force armée, et dans ce débat, au milieu du lugubre cortège composé de la députation de la Chambre des pairs, des plus hautes autorités, de la famille du défunt, le cercueil, arraché des mains des jeunes gens, tomba à demi brisé sur le pavé, aux cris d'indignation de tous les spectateurs. Lorsque la nouvelle de cette honteuse scène fut rapportée à la Chambre des pairs, personne n'y voulut croire; mais quand il ne fut plus possible d'en douter, la Chambre chargea son grand référendaire de s'informer des faits et d'en faire immédiatement son rapport. 11 fut constaté que les règlements de police prescrivaient l'emploi d'un char dans les cortèges funèbres; on aurait dû demander une autorisation spéciale; la conduite du commissaire ne devait donc pas être critiquée au point de vue légal ; que du reste la justice informait. Il fut aisé de montrer ce que les ordres donnés par le préfet de police avaient d'inconvenant et d'odieux dans cette circonstance ,. les jeunes gens de l'École de Chàlons n'ayant fait que ce qui avait été toléré lors des obsèques du général Foy, que tout s'était passé avec le plus grand ordre jusqu'à la bru-

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