REMANIEMENT DU CABINET
rèrent qu'ils ne pouvaient continuer à faire partie d'un cabinet où la place de M. de Polignac était aussi clairement marquée. On raisonna, on discuta, enfin on décida que M. Portalis et M. de Martignac, plus en situation que les autres d'aborder le Roi, demanderaient immédiatement à être entendus et qu'ils lui feraient connaître cette nouvelle complication. La commission était très pénible, car il était impossible que le Roi ne se tînt pas pour offensé, lorsqu'il voyait ainsi repousser un choix auquel il ne s'était décidé que sur l'option offerte par ceux-là mômes qui maintenant la repoussaient. Charles X, en effet, fut profondément blessé ; ce jour acheva de ruiner dans son esprit M. Portalis, auquel il n'a jamais pardonné d'avoir consenti à se charger d'un tel message.
Il fallait cependant sortir de cette impasse. Ce fut alors qu'on pensa au duc de Laval, ambassadeur de France à Vienne. Il ne manquait pas d'esprit et s'était conduit avec un tact et une prudence qui lui avaient attiré la bienveillance des hommes au milieu desquels il avait vécu. On ne pouvait lui refuser de la loyauté et un grand soin dans l'accomplissement de ses devoirs. 11 venait de le prouver par la fermeté avec laquelle il avait demandé des explications à M. de Metternich sur une démarche que celui-ci s'était permise vis-à-vis des cabinets de Berlin et de Saint- Pétersbourg, pour appeler leur attention sur ce qui se passait en France, sur la ligne que le gouvernement paraissait suivre, sur ses rapports avec la nouvelle Chambre des députés. M. de Metternich, embarrassé par la netteté d'un langage auquel M. de Caraman ne l'avait pas accoutumé, n'avait trouvé d'autre ressource que celle de nier le fait. Le fait n'en était pas moins certain, et la preuve en était acquise par une indiscrétion de M. de Bernstorff, à Berlin.
Le choix de M. de Laval était fait pour plaire au Roi et répondait à ses secrètes intentions. M. de Laval ne pouvait rester longtemps ministre dans un gouvernement repré-
sentatif ; il était bègue et avait la vue tellement basse qu'il ne lui aurait pas été plus facile de lire que de parler à la tribune. Ajoutez que son oreille était extrêmement dure. Si donc il acceptait, ce ne serait que par obéissance. Sa nomination fut annoncée le 24 avril ; un courrier fut aussitôt expédié pour lui en porter la nouvelle, avec une lettre pressante du Roi, impérative même. On s'attendait donc à le voir arriver aussi vite que le permettait la distance qui sépare Vienne de Paris. 11 n'en fut rien ; le duc de Laval répondit sans nulle hésitation que les fonctions ministérielles étaient hors de ses moyens et qu'il croirait mal servir le Roi en les acceptant. Alors le Roi estimant qu'il lui serait plus facile de trouver un ministre de la justice qu'un ministre des affaires étrangères, ordonna à M. Portalis de quitter les sceaux et d'accepter le département des affaires étrangères. 11 était impossible que M. Portalis, à moins de s'exposer à amener sur-le-champ une crise dont les conséquences étaient incalculables, se refusât à cet arrangement; il fît de nombreuses objections ; pour les écarter, le Roi lui dit : « Acceptez le portefeuille des affaires étrangères, et je « vous donne la première présidence à la Cour de cassation, « que la mort de M. Henrion de Pansey a rendue vacante ; « voici l'ordonnance qui vous nomme, vous la garderez et « la mettrez au jour quand il en sera temps. » C'était lui dire que son séjour au ministère des affaires étrangères ne serait pas de longue durée. C'est ce que pensèrent aussi les autres membres du cabinet en apprenant cet arrangement. Us jugèrent sévèrement M. Portalis et lui reprochèrent fort injustement d'avoir affaibli le cabinet et hâté sa dissolution et l'arrivée au pouvoir de M. de Polignac. Restait h trouver un garde des sceaux ; on jeta les yeux sur M. Bourdeau, ancien procureur général, puis directeur général des domaines, remplissant depuis le mois de janvier les fonctions de sous-secrétaire d'État au ministère de la justice. Ses opinions étaient à la fois constitutionnelles