‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 5)Chapitre 98 sur 239 · M. DE LA BOURDONNÀYE QUITTE LE MINISTÈRE · texte numérisé non relu

M. DE LA BOURDONNÀYE QUITTE LE MINISTÈRE

géant pas, M. de Chabrol et surtout M. Courvoisier. Celui-ci l'arrêtait continuellement en faisant toucher au doigt l'illégalité de ses propositions. Aussi sa haine contre le garde des sceaux, dont il ne cessait de signaler l'esprit étroit et méticuleux, était-elle sans bornes et s'exprimait-elle sans réserves. M. de Polignac, avec une adresse parfaite, se faisait bienvenir de tous ses collègues et donnait à entendre aux modérés que, sans cette espèce de boutefeu mis au milieu d'eux, rien ne serait plus facile que d'adopter une marche réconciliant le ministère avec l'opinion publique. Il affirmait que, quant à lui, il en sentait le besoin; qu'il était disposé à tout faire pour arriver à ce résultat; qu'il voulait enfin être constitutionnel autant que raisonnable et sincère. Les prêtres lui étaient aussi dévoués qu'ils étaient hostiles à son rival; au bout de trois mois, ils avaient su persuader à Charles X que M. de La Bourdonnaye, loin d'être un appui, était un obstacle, son impopularité rejaillissant sur tout le ministère.

Une fois fixé sur la nécessité de s'en séparer, le moyen d'y parvenir ne fut pas difficile à trouver. Sentant que la présidence du conseil ne lui serait jamais déférée, M. de La Bourdonnaye avait, à l'époque delà formation du ministère, signifié qu'il ne consentirait pas à ce qu'il y eût un président, la responsabilité étant la même pour tous. Vers le milieu de novembre, on souleva de nouveau la question. Il n'y avait, disait-on, si petit corps qui n'eût un chef. Le Roi ne dissimula pas qu'il jugeait qu'un président était indispensable pour donner une direction unique aux travaux du ministère, qu'il lui serait quelquefois commode de n'avoir à s'adresser, pour certaines affaires, qu'à une seule personne qui lui servirait d'intermédiaire avec les autres. M. de La Bourdonnnaye comprit ce que cela signifiait et offrit sa démission, qui fut acceptée. Le 17 novembre parut l'ordonnance qui nommait M. de Polignac président du conseil. Pour calmer le mécontentement de M. de LaBour-

donnaye, on lui donna le titre de ministre d'État avec une pension de douze mille francs. C'était beaucoup pour les services qu'il avait rendus pendant trois mois. Peu de temps après il fut nommé pair de France. On le remplaça par M. de Montbel, qui du ministère des affaires ecclésiastiques passa à celui de l'intérieur, dans lequel des connaissances spéciales et une grande habitude des affaires étaient de toute nécessité. Il fut remplacé par M. de Guernon-Ranville, procureur général avant le 8 août près la cour royale de Grenoble, et depuis dans les mêmes fonctions à Lyon. Fils d'un émigré, avocat au barreau de Caen, le très rapide chemin qu'il avait fait dans la magistrature était la récompense de l'exaltation royaliste dont il avait fait preuve alors qu'il servait sous les ordres du duc d'Àumont, dans un corps de volontaires qui, en 1815, fit le désespoir des paisibles Normands. Aussitôt son arrivée au ministère, les journaux libéraux s'emparèrent de sa vie passée, de ses discours comme procureur général et aussi de chansons gaillardes, œuvres de jeunesse. Il avait toutefois une réelle valeur, des idées sages; il n'avait pas désiré cette élévation, l'avait longtemps refusée. Dans les pièces du procès auquel il a été mêlé, on a pu voir une sorte de profession do foi adressée à M. de Polignac, qui aurait dû détourner de lui un honneur qu'il n'a pas eu la force de repousser jusqu'au bout. S'il faut en croire son mémoire, M. de Polignac aurait été complètement étranger à sa nomination; elle aurait été suggérée au Roi par les membres de son conseil secret. Les attaques de la presse redoublèrent; on n'avait su aucun gré à M. de Polignac des modifications apportées dans la composition du ministère. Peut-être le départ de M. de La Bourdonnaye, ne le rendant pas plus populaire, l'avait-il affaibli? On le savait homme de résolution, et il avait un incontestable talent de tribune. Ajoutez que ce départ produisait une scission dans le parti royaliste. Il avait des amis qui ne pardonneraient jamais à l'homme qui

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s'en était séparé avec tant de légèreté. Dès le lendemain, les deux journaux royalistes se séparèrent; la Gazette demeurait à M. de Polignac; la Quotidienne, à M. de La Bourdonnaye.

Ce n'était pas chose facile pour le cabinet de tenir tète, dans la guerre sans pitié que lui faisait la presse, à ses adversaires naturels. Il lui fallait subir les fautes des amis téméraires et compromettants. Sous prétexte de le défendre, les écrivains qui se disaient dévoués à la monarchie menacée, lui conseillaient le renversement de toutes les lois, qu'ils accusaient de nuire à l'action du gouvernement. C'est ainsi qu'on lisait dans un journal, Y Apostolique, cette phrase caractéristique : a On ne peut se refuser à le recon- « naître, la source du mal vient d'une charte impie et « athée et de plusieurs milliers de lois rédigées par des « hommes sans foi et révolutionnaires. La religion, la jus- « tice et Dieu môme commandent d'anéantir ces codes a infâmes, prodiges d'impiété que l'enfer a vomis sur la « France. » Il fallait bien poursuivre de pareilles folies ; l'auteur fut déféré aux tribunaux. Après une plaidoirie qui, loin d'atténuer le délit, semblait avoir été conçue dans le but de l'aggraver, il ne fut condamné qu'à un mois de pri son et trois cents francs d'amende. Décidément le système d'impunité prévalait pour tous les délits de presse, de quel que côté qu'ils vinssent. Il faut bien le dire, on était gêné ralement persuadé que le ministère n'était pas de bonne foi, et que les écrivains désavoués étaient payés par lui.

La session approchait : il était bien difficile d'ajourner l'ouverture au delà du 15 février. A mesure que ce terme approchait, l'inquiétude augmentait. Le ministère trouve rait-il, dans la Chambre qui avait voté les lois dont on voulait l'abolition, une majorité qui, comme M. de La Bourdonnaye s'en était flatté, consentirait à détruire son ouvrage? Dans le cas contraire, en appellerait-on à de nouvelles élections lorsque l'opinion libérale était si puis-

santé ? Irait-on jusqu'à annuler des lois par des ordonnances et imposer par ce procédé un système électoral ? On connaissait l'esprit peu maniable de M. de Polignac, son inflexible opiniâtreté; on le savait entouré d'hommes aventureux, sans scrupules, ne connaissant pas la véritable tendance du pays et dont les conseils étaient à craindre. Les deux principaux étaient M. Laborie et M. Ouvrard, récemment sorti de Sainte-Pélagie. Peut-on s'étonner que le président du conseil ait ignoré l'état réel de la France, la force de résistance dont l'opinion soulevée était capable? 11 ne serait pas juste de laisser à M. de Polignac seul la responsabilité des erreurs commises par son administration. Charles X agissait sur son ministre plus encore peutêtre que celui-ci n'agissait sur lui ; il le dirigeait plus qu'il n'en était dirigé. Il y avait entre eux des idées, des préjugés, surtout des illusions communs. Tout leur paraissait facile, persuadés qu'ils étaient que leurs opinions, leurs principes étaient ceux de la majorité de la Chambre.

Le 3 janvier 1830 parut l'ordonnance convoquant le Parlement pour le 2 mars. Personne ne s'était attendu à un retard aussi prolongé.

Avant la réunion des Chambres eut lieu l'arrangement définitif des affaires de la Grèce. Le Grand Seigneur ayant consenti à s'en rapporter à ce que ferait la conférence de Londres, celle-ci adopta, le 4 janvier, un protocole où les limites du nouvel État furent fixées d'une manière un peu plus restreinte que celles qui avaient été adoptées au mois de mars précédent. Quoique ce changement ne fût pas très défavorable en apparence, il affaiblissait cependant les moyens de défense de la Grèce, et ce fut une concession que le ministre anglais et celui de France firent à tort aux vœux du gouvernement ottoman. Le même protocole décida que la Grèce serait rangée sous un gouvernement monarchique héréditaire, mais que son souverain ne pourrait être choisi parmi les membres d'aucune famille ré-

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