Bibliothèque Cousiù
que je le comgeasse. H faudrait que le jugement port&t sar le tout et sur les parties, même sur les fautes de style. Madame de Mirepoix, à qui je le montrai il y a quelques jours, et qui a prodigieusement de goût, me fit quatre ou cinq critiques très-bonnes et dont je profitai. Il faudrait donc, si vous voulez que je vous l'envoie, que vous me jugeassiez sans flatterie, car je sais bien que vous ne méjugez pas avec sévérité, que votre cœur sera pour, mais je voudrais que votre esprit fût contre ; enfin ce serait pour moi un petit spectacle de savoir au juste ce que vous en pensez : je vous le ferais tenir et vous me le renverriez... »
Aux environs de La Brède, c'est différent^. On le rencontrait aUant à l'Estivette pour y causer avec madame Duguat, qui ne manquait ni d'esprit ni d'instruction et qu'il appelait sa c madame de Tencin de campagne ; d il trouvait à Eyquem, madame Gaussen, qui réunissait la piété, la gaieté et le ton de la bonne compagnie ; et à la Sangue, madame Dorly, femme d'un grand sens. Il possédait au plus haut degré le talent de se mettre à la portée de tous ; aussi disait-U qu'il avait trouvé dans les campagnes de Bordeaux des Solons et des Démosthènes.
U faut parler des autres collaborateurs de Montesquieu.
Tous les grands hommes ont eu près d'eux des confidents, des complaisants, des enthousiastes platoniques, admirateurs dévoués qui les défendaient ou les louaient à l'occasion, et qui se payaient en les voyant de près, heureux d'être les gardes du corps de
6. Latapie, Projet dt rosière à La Brédo, Bordeaux, 1823 in- 4*.
L'ABBR COMTE DE OUASCO. 199
ces rois, les satellites de ces soleils. Descartes avait eu le P. Mersenne, Boileau avait Brossette, Buffon Leblanc, et Montesquieu l'abbé comte de Guasco^ Ce riche et noble Piémontais, né en 1712, avait failli, dans sa jeunesse, devenir aveugle à force d'étudier. Après sa guérison, la reconnaissance lui fit embrasser l'état ecclésiastique, mais ill'embrassa sans s'astreindre à la résidence. Il vint à Paris en 1738. C'est sans doute à cause de lui que Montesquieu disait^ : a Les Italiens font tableau quand ils parlent, et leurs expressions semblent avoir de la couleur. > Cette qualité, jointe à une érudition agréable, le fit distinguer du futur auteur de Y Esprit des Lois. Alors, parti pour quelques jours à Bordeaux, à La Brède ou à Clairac, il y passa des mois entiers chargé des aumônes de la baronne, qui était calviniste, confesseur de sa fille, qui était catholique, et conseil de son hôte, qui était à Toccasion calviniste et catholique. Le reste du temps était consacré à composer des vers, à traduire du russe, à briller dans les salons de mesdames GeoSnn ou d'Aiguillon, à faire des voyages, à concourir pour TAcadémie des inscriptions qui le nomma membre étranger, sans oublier l'administration de son abbaye de Toumaye. Il est mort, en 178i, dans son pays, près de sa sœur, béni des pauvres, c^rès avoir publié la plus grande partie
1. Académie des inteHptiam^ 1785, t. XLV; — La Harpe, Corres^ pondanee^ lettre SI ; — Grimm, O^rretpondanet^ édit. Tourneai. 3. Caracdoli. YiedeBeimiU X/f, p. SO.
^ la correspondance de son mattre et beaucoup de détails de sa vie.
Je veux dire aussi quelques mots du principal secrétaire de Montesquieu. En 1742, le grand homme cherchait un précepteur capable de surveiller l'éducation de son petit-fils. Il en parla à son médecin de Bordeaux qui lui présenta son meilleur élève et le ^t agréer* D'Arcet * trouva le moyen de s'acquitter avec ) zèle de^ ses fonctions, de suivre ses études particu— ^ lières et de mettre ses loisirs à la disposition du grandpère de son élève. Montesquieu lui fit faire des recherches dans les bibliothèques et même l'employa à classer les matériaux de V Esprit des Lois; en récompense, il le mit en rapport avec tous les savants de l'Académie des sciences. Ces relations aidèrent D'Arcet à devenir im des plus illustres chimistes de la fin du dix-huitième siècle, et, qui sait? à être membre de l'Institut et sénateur du premier Empire. C'est peutêtre lui, ancien étudiant en médecine, qui a suggéré à Montesquieu sa théorie des cUmats ^, laquelle est dans Huarte, Gallien et surtout Hippocrate; car il n'a fait qu'étendre et appliquer à la législation ce que les autres avaient dit des températures, des saisons et des positions topographiques relativement à l'hygiène'.
1. Dixé, Préeh hUtoriq'uei iur la vie et les travaux de /. Darcet, PariB, an X« t802, iii-8.
3. Bordeu, Recherches iur l'histoire de la médecine; -* Guardia, •ur HuarU.
3. Hippocrate, traduct. E. Littré. Paris, BailUère, 1840, in-S, t. 11. Traité des airs^ des eaux et de» lieux.
LB RIVAL DE MONTBS^^UIBU. fOI
€ Ceax qui nous avertissent, dit notre auteur, sont les compagnons de nos travaux'. » A ce titre, je ferai figurer Voltaire dans cette galerie. Ses fanatique^ se plaignent que Montesquieu affectait pour lui de l'indifférence et presque du dédain ; ils voudraient au moins les mettre sur le pied de l'égalité. Qu'ils m'excusent de me reporter à 1748 et aux contemporains. Montesquieu » né en 1689, d'ancienne noblesse, président d'une cour suprême, occupait dans le monde une position importante, augmentée par la réputation de la Grandeur des Mamains et par la gloire anticipée de Y Esprit des Lois. Voltaire, né en 1694, fils d'un procureur, indiscret et inconsidéré, était reçu dans la société pour ses bons mots, ses poésies légères et ses pièces de théâtre, et n'avait pas encore donné la Loi naturelle ^ le Siècle de Louis X/K, et Y Essai sur les mœurs. Je ne parlerai pas de ses critiques contre Montesquieu, après la publication de Y Esprit des Lois^ et pour cause, mais de celles qui ont précédé. Elles ont été incessantes. Selon lui, < les Lettres persanes ' c étaient puériles. C'est du fretin, c'est un piètre c livre ^... Les bons esprits font assez peu de cas c de la frivole imagination des Lettres persanes « dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus c grand mérite '... Les Lettres persanes si aisées à